John 12:44-50
LA DIVINITÉ DU CHRIST.
Dans la crainte de voir ses auditeurs le regarder comme un simple homme, Jésus leur dit que qui croit en lui croit en son Père ; et pour leur montrer qu’il est Dieu, il ajoute : Qui me voit, voit mon Père ; aussi, je jugerai, à la fin, les hommes rebelles à mes paroles, puisque ce ne sont pas mes paroles, mais celles que le Père m’a enseignées en m’engendrant de toute éternité. 1. Pendant que Notre-Seigneur Jésus-Christ parlait aux Juifs et confirmait sa doctrine par de si grands miracles, que quelques-uns, prédestinés à la vie éternelle et qu’il appela ses brebis, crurent en lui, d’autres au contraire ne crurent pas en lui, et ils ne pouvaient pas croire, aveuglés et endurcis qu’ils étaient par un secret, mais non pas injuste jugement de Dieu ; ils avaient été, en effet, abandonnés par celui qui résiste aux superbes, mais qui donne sa grâce aux humbles a. Parmi ceux qui crurent en lui, il s’en trouva pour le confesser généreusement ; car ils prirent à leur main des branches d’arbres et vinrent au-devant de lui, traduisant par la même expression leur joie et leurs louanges. D’autres, au contraire, qui étaient du nombre des princes, n’osèrent confesser leur foi, de peur d’être chassés de la synagogue ; l’Évangéliste a signalé ces derniers par ces paroles : « Ils ont préféré la gloire des hommes à la gloire de Dieu b ». même parmi ceux qui ne croyaient pas, les uns devaient croire plus tard, et Jésus les avait en vue lorsqu’il disait : « Quand vous aurez élevé le Fils de« l’homme, alors vous reconnaîtrez que je suis c ». D’autres, au contraire, devaient persévérer dans leur infidélité, comme a fait ce reste de la nation juive qui, après avoir été décimée par la guerre, s’est vue dispersée dans tout le monde pour rendre témoignage à la prophétie qui a été écrite relativement au Christ. 2. Les choses étant ainsi, et le temps de sa passion approchant, « Jésus s’écria et dit » ; ce sont les paroles par lesquelles a commencé la lecture d’aujourd’hui : « Celui qui croit en moi, croit non pas en moi, mais en Celui qui m’a envoyé ; et celui qui me voit, voit Celui qui m’a envoyé ». Déjà il avait dit en un autre endroit : « Ma doctrine n’est pas ma doctrine, mais la doctrine de celui qui m’a envoyé d ». À cette occasion, nous avons compris que, par sa doctrine, il entendait le Verbe du Père qui est lui-même, et qu’en disant : « Ma doctrine n’est pas ma doctrine, mais la doctrine de celui qui m’a envoyé », il voulait dire que ce n’était pas de lui-même qu’il était ce qu’il est, mais qu’il avait en quelqu’un son principe ▼▼Traité XXIX
; car il est Dieu de Dieu, Fils du Père, tandis que le Père n’est pas Dieu de Dieu, mais Dieu, Père du Fils. Maintenant, quand il dit : « Celui qui croit en moi, croit non pas en moi, mais en celui qui m’a envoyé », comment l’entendrons-nous, sinon que l’homme apparaissait aux hommes, tandis que le Dieu leur restait caché ? Et pour ne pas laisser croire qu’il n’était que ce qu’on voyait, pour qu’on le reconnût semblable au Père et aussi grand que lui, il dit : « Celui qui croit en moi, croit non pas en moi », c’est-à-dire ne croit pas en ce qu’il voit, « mais en celui qui m’a envoyé », c’est-à-dire en Dieu le Père. Mais celui qui croit au Père doit croire qu’il est Père, et celui qui le reconnaît comme Père, doit croire qu’il a un fils. Et par là, celui qui croit au Père est obligé de croire au Fils. Mais il fallait qu’on n’attribuât pas au Fils unique ce qui regarde les hommes appelés enfants de Dieu par privilège de la grâce, mais non par nature, comme dit notre Évangéliste : « Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu f », et comme le prouve cette parole écrite dans la loi et qu’a rappelée Notre-Seigneur : « J’ai dit : vous êtes des dieux, et vous êtes tous les enfants du Très-Haut g ». C’est pourquoi il s’écria : « Celui qui croit en moi, ne croit pas en moi », de peur que la foi qu’on avait en Jésus-Christ s’arrêtât à son humanité. Celui-là, dit-il, croit en moi, qui ne croit pas en moi d’après ce qu’il voit en moi, mais qui croit en celui qui m’a envoyé. Ainsi, lorsqu’il croit au Père, il croit qu’il a un fils qui lui est égal, et alors il croit véritablement en moi. Car, si selon lui Dieu n’a de fils que selon la grâce, des fils qui sont, il est vrai, ses créatures, mais qui ne sont pas son Verbe, mais qui ont été faites par son Verbe ; s’il croit que Dieu n’a pas un fils semblable à lui-même et coéternel à lui, né dès toujours, et comme lui immuable, en rien dissemblable ou différent de lui-même, celui-là ne croit pas au Père qui l’a envoyé ; car tout autre est le Père qui l’a envoyé. 3. Aussi, après avoir dit : « Celui qui croit en moi ne croit pas en moi, mais en celui qui m’a envoyé », et de peur qu’on ne crût qu’il voulait parler de son Père seulement comme Père des nombreux enfants qu’a régénérés sa grâce, et non comme Père d’un Verbe unique et semblable à lui-même, aussitôt il ajouta : « Et celui qui me voit, voit Celui qui m’a envoyé ». Il ne dit pas : celui qui me voit, voit non pas moi, mais Celui qui m’a envoyé, ainsi qu’il venait de dire : « Celui qui croit en moi, croit non pas en moi, mais en Celui qui m’a envoyé ». Ces dernières paroles, il les avait dites de peur qu’on ne crût qu’il n’était que ce qu’il paraissait au-dehors, c’est-à-dire Fils de l’homme ; les paroles précédentes, il les avait dites afin qu’on le crût égal à son Père. Celui qui croit en moi, dit-il, ne croit pas en celui qu’il voit en moi, mais il croit en Celui qui m’a envoyé. Et quand il croit au Père qui m’a engendré égal à lui-même, ce n’est pas en moi comme il me voit qu’il doit croire en moi, mais comme en Celui qui m’a envoyé. Il est si vrai qu’il n’y a, entre lui et moi, aucune différence, que celui qui me voit, voit Celui qui m’a envoyé. Les Apôtres, assurément, ont été envoyés par Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même ; leur nom lui-même en est l’indice. Car, de même que le mot grec ange veut dire, en latin, messager, le mot grec apôtre signifie envoyé dans la langue latine. Cependant, jamais un apôtre n’aurait osé dire : « Celui qui croit en moi croit, non pas en moi, mais en Celui qui m’a envoyé ». Il n’aurait pas même dit : « Celui qui croit en moi ». Nous croyons bien un apôtre, mais nous ne croyons pas en un apôtre. Car ce n’est pas l’apôtre qui justifie l’impie. Or, celui qui croit en celui qui justifie l’impie, sa foi lui est imputée à justice h. Un apôtre pourrait dire : Celui qui me reçoit, reçoit Celui qui m’a envoyé ; ou bien, celui qui m’écoute, écoute Celui qui m’a envoyé ; car le Seigneur a dit lui-même à ses Apôtres : « Celui qui « vous reçoit, me reçoit, et celui qui me reçoit, reçoit Celui qui m’a envoyé i ». Car le Maître est honoré dans la personne de son serviteur, et le Père dans celle de son Fils ; pourvu que l’on considère le Père comme étant dans le Fils, et le maître comme étant dans le serviteur. Mais le Fils unique a pu dire avec raison : « Croyez en Dieu et croyez en moi j », comme aussi il a pu dire ce qu’il dit maintenant : « Celui qui croit en moi, croit non pas en moi, mais en Celui qui m’a envoyé ». il ne voulait pas empêcher qu’on crût en lui, mais il ne voulait pas non plus que la foi s’arrêtât à la forme d’esclave. Car celui qui croit au Père, qui a envoyé le Fils, croit assurément au Fils, sans lequel il ne connaîtrait pas le Père pour ce qu’il est ; et en croyant au Fils, il le croit égal au Père, parce que Jésus ajoute : « Et celui qui me voit, voit Celui qui m’a envoyé ». 4. Faites bien attention à ce qui suit : « Moi, la lumière, je suis venu dans le monde, afin que quiconque croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres ». Dans un autre endroit, Jésus dit à ses disciples : « Vous êtes la lumière du monde ; une cité placée sur une montagne ne peut être cachée, et on n’allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais on la met sur un chandelier, afin qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux k ». Mais il ne leur dit pas : Vous êtes la lumière ; vous êtes venus dans le monde, afin que quiconque croit en vous ne demeure point dans les ténèbres. Et j’affirme qu’on ne le lira nulle part. Tous les saints sont donc des lampes, mais c’est en croyant qu’ils sont éclairés par celui dont on ne peut s’éloigner sans tomber dans les ténèbres. Pour cette lumière qui éclaire les saints, elle ne peut s’écarter d’elle-même, parce qu’elle est tout à fait immuable. Nous croyons donc aux lumières éclairées comme étaient les Prophètes, les Apôtres. Mais en croyant à ces lumières, nous ne croyons pas en la lumière éclairée elle-même, mais avec elle nous croyons en la lumière qui les éclaire, afin que nous aussi nous soyons éclairés, non par elle, mais avec elle, par la lumière qui les éclaire elle-même. Lorsque Jésus ajoute : « Afin que quiconque croit en moi, ne demeure pas dans les ténèbres », il montre assez qu’il a trouvé tous les hommes dans les ténèbres ; mais pour ne pas rester dans ces ténèbres où il les a trouvés, il leur faut croire en la lumière qui est venue en ce monde, parce que par elle a été fait le monde. 5. « Et si quelqu’un entend mes paroles », continua-t-il, « et ne les garde pas, moi je ne le juge point ». Rappelez-vous ce que je crois vous avoir dit dans nos précédents entretiens. Si quelques-uns l’ont oublié, qu’ils tâchent d’en raviver le souvenir ; pour vous, qui n’y assistiez pas, écoutez-moi : je vais vous expliquer comment le Fils peut dire : « Moi je ne le juge pas », après avoir dit ailleurs : « Le Père ne juge personne, mais il a donné tout jugement au Fils l ». Il faut entendre ainsi ce passage : présentement je ne le juge pas. Pourquoi donc ne le jugé-je pas maintenant ? Écoutez ce qui suit : « Car je ne suis pas venu », dit-il, « pour juger le monde, mais pour sauver le monde » : c’est-à-dire pour opérer le salut du monde. C’est donc maintenant le temps de la miséricorde, ensuite viendra le temps du jugement ; car il est dit : « Seigneur, je chanterai votre miséricorde et votre justice m ». 6. Mais voyez ce que le Sauveur dit du jugement qui doit arriver à la fin des temps « Celui qui me rejette et ne reçoit pas mes paroles, a pour juge la parole que j’ai annoncée, celle qui le jugera au dernier jour ». Jésus ne dit pas : Celui qui me rejette et ne reçoit pas mes paroles, je, ne le jugerai pas au dernier jour. Car s’il eût ainsi parlé, je ne vois pas comment cette parole n’eût pas été en contradiction avec ce qu’il dit ailleurs : « Le Père ne juge personne, mais il a donné tout jugement au Fils ». Mais lorsqu’il dit : « Celui qui me rejette et ne reçoit pas mes paroles, a quelqu’un pour le juger », et que, répondant à l’attente de ceux qui veulent savoir quel est ce juge, il ajoute : « Ce sera la parole que j’ai annoncée qui le jugera au dernier jour », il montre assez qu’il sera lui-même ce juge. Car il est lui-même la parole qu’il a dite, il est lui-même la parole qu’il a annoncée, il est lui-même la porte par laquelle le pasteur doit entrer dans la bergerie. C’est pourquoi autrement seront jugés ceux qui n’auront pas entendu sa parole ; autrement seront jugés ceux qui l’auront entendue et méprisée. « Car ceux qui auront péché sans la loi », dit l’Apôtre, « périront sans la loi, « et ceux qui auront péché sous la loi, seront jugés par la loi n ». 7. « Car je n’ai point parlé de moi-même », dit Jésus-Christ. Jésus dit qu’il n’a point parlé de lui-même, parce qu’il n’est point de lui-même. Nous vous l’avons déjà répété souvent ; et cette doctrine vous étant familière, je dois moins vous l’apprendre que vous la faire remarquer en passant. « Mais mon Père, qui m’a envoyé, m’a lui-même prescrit ce que je dois dire, et la manière dont je dois parler ». Nous ne nous mettrions pas en peine de vous expliquer cela, si nous étions certains de parler à ceux-là seuls qui ont entendu ce que nous en avons dit précédemment ; et quoique ceux qui nous ont entendu ne soient pas tous là, si ceux qui s’y trouvent avaient retenu dans leur mémoire ce qu’ils ont entendu. Mais il en est peut-être ici qui n’ont pas entendu nos précédents discours ; ils ressemblent à ceux, qui ont oublié ce qu’ils ont entendu ; à cause d’eux, nous prions ceux qui ont retenu ce qu’ils ont entendu de nous permettre de nous arrêter quelque peu. Comment le Père donne-t-il un commandement à son Fils unique ? Par quel Verbe parle-t-il à son Verbe, puisque son Fils est lui-même son Verbe unique ? Est-ce par un ange ? C’est par lui qu’ont été créés les anges. Est-ce au moyen d’une nuée ? Mais quand du sein de cette nuée une voix se fit entendre au Fils, ce ne fut pas, Jésus nous l’apprend lui-même ailleurs, ce ne fut pas pour lui, mais pour les autres qui devaient recevoir de tels enseignements. Est-ce par un son articulé par des lèvres ? Mais il n’a point de corps et aucun intervalle ne sépare le Fils du Père : entre eux, il n’existe aucun espace rempli d’air, qui, étant agité, produirait une voix capable d’arriver jusqu’à l’oreille. Gardons-nous bien d’avoir de telles pensées de cette substance incorporelle et ineffable. Le Fils unique est le Verbe du Père et la sagesse du Père. En elle sont tous les commandements du Père. Ainsi le Fils n’a jamais ignoré aucun commandement du Père : par conséquent, il n’était pas nécessaire qu’il reçût dans le temps ce qu’il n’avait pas auparavant. Tout ce qu’a le Fils, il l’a reçu du Père, mais c’est en naissant qu’il l’a reçu, et c’est en l’engendrant que le Père le lui a donné. Le Fils est la vie, et assurément il a reçu la vie en naissant, et il n’y a pas eu auparavant un moment où il ait existé sans avoir la vie. Car le Père a la vie et il est lui-même la vie qu’il a ; mais il ne la reçoit pas, parce qu’il n’est pas d’un autre. Mais le Fils a reçu la vie, et c’est le Père duquel il est, qui la lui a donnée. Le Fils est aussi ce qu’il a : car il a la vie et il est la vie. Écoutez ce qu’il dit lui-même : « Comme le Père a la vie en lui-même, il a aussi donné au Fils d’avoir en lui-même la vie o ». L’a-t-il donnée à quelqu’un qui existait déjà, mais sans avoir la vie ? Il lui a donné la vie par cela même qu’il l’a engendré. Il a donc engendré la vie, et la vie a engendré la vie. Et comme ce qu’elle a engendré lui est semblable, elle n’a pas engendré une vie différente d’elle-même. C’est pourquoi il a été dit : « Comme le Père a la vie en lui-même, il a aussi donné au Fils d’avoir en lui-même la vie ». Il a donné la vie, car en engendrant la vie que lui a-t-il donné, sinon d’être là vie ? Et comme cette naissance est éternelle, il n’y a jamais eu un seul instant où n’ait pas existé le Fils qui est la vie ; jamais le Fils n’a été privé de vie, et de même que sa naissance est de toute éternité, ainsi celui qui est né est la vie éternelle. Par conséquent, le commandement qu’a donné le Père, le Fils n’a jamais été sans l’avoir reçu. Mais, comme je vous l’ai dit, tous les commandements du Père sont dans la sagesse du Père, c’est-à-dire dans le Verbe du Père. Il est dit cependant qu’un commandement a été donné, parce que celui qu’on dit l’avoir reçu n’est pas de lui-même ; et donner au Fils ce sans quoi il n’a jamais existé, c’est engendrer le Fils qui n’a jamais été sans exister. 8. Le Sauveur ajoute ensuite : « Et je sais que son commandement est la vie éternelle ». Si donc le Fils est la vie éternelle, et si la vie éternelle est le commandement du Père, n’est-ce pas dire : Je suis le commandement du Père ? Aussi, quand il ajoute : « Ce que je dis, je le dis comme le Père me l’a dit », il ne faut pas entendre ces mots : « Comme le Père me l’a dit », en ce sens que le Père ait adressé la parole à son Verbe unique, ou bien que le Verbe de Dieu ait besoin des paroles de Dieu. Comme le Père a donné la vie au Fils, ainsi il a dit au Fils, non ce que le Fils ignorait ou n’avait pas, mais ce qu’était le Fils lui-même. Qu’est-ce à dire : « Comme le Père m’a dit, ainsi je parle », sinon : Je dis vrai ? Le Père l’a dit, parce qu’il est la véracité même ; le Fils le dit, parce qu’il est la vérité. Celui qui est la véracité a engendré la vérité : que pourrait-il donc dire maintenant à la vérité ? La vérité n’était pas imparfaite, on ne pouvait lui ajouter rien de vrai : il a donc parlé à la vérité, parce qu’il l’a engendrée. La vérité dit ce qui lui a été dit ; mais elle le dit à ceux qui la comprennent lorsqu’elle leur apprend comment elle est née. Mais pour aider les hommes à croire ce qu’ils ne peuvent encore comprendre, la vérité s’est adressée à eux par la bouche de l’humanité : elle leur a dit des paroles qui ont formé des sons et duré le temps voulu, et qui se sont ensuite évanouies. Mais les choses elles-mêmes, dont ces sons n’étaient que les signes, ont pénétré dans la mémoire de ceux qui ont entendu les sons ; elles sont arrivées aussi jusqu’à nous par le moyen des lettres qui sont des signes visibles. La vérité ne parle pas ainsi : aux âmes intelligentes elle parle inférieurement ; elle ne se sert point de sons pour les instruire, elle répand en elles une lumière qu’elles saisissent. Celui qui peut en elle voir l’éternité de sa naissance, l’entend parler comme le Père lui a dit de le faire. Par là elle excite en nous un grand désir de goûter sa douceur tout entière. Mais nous n’y réussissons qu’en grandissant ; nous ne grandissons qu’en marchant ; nous ne marchons qu’en avançant, et, par cela seul, nous devenons capables d’y arriver. SERMON CXL. ÉGALITÉ DU FILS AVEC LE PÈRE p.
ANALYSE. – Un évêque Arien, du nom de Maximin, et protégé par le comte Ségisvult, opposait à l’enseignement catholique, sur l’égalité du Fils avec le Père, ces paroles de saint Jean : « Qui croit en moi, ne croit pas en moi, mais en Celui qui m’a envoyé ; » et ces autres : « Mon Père qui m’a envoyé m’a prescrit lui-même ce que je dois dire et ce dont je dois parler ; et je sais que son commandement est la vie éternelle. » Pour réfuter l’évêque Arien, saint Augustin établit que le Père en engendrant son Fils lui communique une égalité parfaite avec lui-même. C’est à quoi le Fils rend hommage en faisant remonter à son Père la foi que nous avons en sa parole. Quant au commandement qu’il déclare avoir reçu de son Père dès que ce commandement est appelé par lui la vie éternelle et que de lui-même l’Écriture dit ailleurs qu’il est la vie éternelle, ce commandement n’est autre chose que l’être divin qu’il doit à son Père. 1. Pourquoi, mes frères, venons-nous d’entendre dire au Seigneur : « Qui croit en moi ne croit pas en moi, mais en Celui qui m’a envoyé ? » Il nous est salutaire de croire au Christ, surtout parce que c’est lui qui a dit expressément ce qu’on vient de répéter devant vous, savoir qu’il était venu dans le monde pour en être la lumière, et que croire en lui ce n’était pas marcher dans les ténèbres, mais avoir la lumière de la vie q. Il est donc utile, il est extrêmement avantageux de croire au Christ, et c’est un grand malheur de n’y pas croire. Cependant, comme le Christ, Fils de Dieu, tient de son Père tout ce qu’il est, comme le Père ne procède pas du Fils, puisqu’au contraire il en est le Père, tout en nous recommandant d’avoir foi en lui, le Fils en reporte toute la gloire à son Père. 2. Effectivement, si vous voulez demeurer catholiques, croyez d’une manière ferme et inébranlable que Dieu le Père a engendré, avant le temps, Dieu le Fils et que, dans le temps, il l’a fait naître d’une Vierge. La première naissance devance tous les temps, la seconde les éclaire ; toutes deux néanmoins sont admirables, car pour la première il n’y a point de mère, ni de père pour la seconde. En engendrant son Fils, Dieu l’a engendré de sa substance, sans le concours d’aucune femme, et la Vierge sa mère, en l’enfantant, l’a enfanté sans la participation d’aucun homme. Le Fils est né du Père sans avoir eu de commencement ; et aujourd’hui même il a eu un commencement certain en naissant de sa mère. Fils du Père il nous a faits, Fils de sa mère il nous a refaits. Il est né du Père pour nous donner l’être, il est né de sa mère pour nous empêcher de le perdre. Or le Père l’a engendré son égal et tout ce qu’est le Fils, il le tient de son Père, tandis que Dieu le Père ne doit pas à son Fils tout ce qu’il est ; ce qui nous fait dire que Dieu le Père n’a point de principe, et que Dieu le Fils procède du Père. De là vient que le Fils attribue au Père tous les miracles qu’il opère, toutes les vérités qu’il énonce, et il ne saurait différer de l’Auteur de son être. Le premier homme a pu devenir autre chose que ce qu’il était par la création : la création l’avait formé juste, et il est devenu pécheur ; mais le Fils unique de Dieu ne saurait changer rien à ce qu’il est : il ne peut ni le transformer, ni le diminuer, il lui est impossible de n’être pas ce qu’il était, impossible de n’être pas l’égal de son Père. Le Père qui a tout donné à son Fils dès sa naissance et sans qu’il éprouvât aucun besoin, lui a donné aussi et sans aucun doute d’être son égal. Comment lui a-t-il donné d’être son égal ? L’a-t-il engendré inférieur à lui, pour ajouter ensuite à sa nature et l’élever jusqu’à lui ? S’il eût agi ainsi, il l’aurait laissé manquer pour lui donner ensuite. Or je vous l’ai déjà dit et vous devez en être parfaitement sûrs, c’est dès sa naissance et sans qu’il éprouvât aucun besoin que le Père a donné tout son être à son Fils. Mais s’il lui a donné alors tout son être, il lui a certainement donné l’égalité avec lui-même, et pouvait-il en lui conférant cette égalité, ne l’engendrer pas son égal ? Aussi, bien que le Père soit autre que le Fils, il n’est pas autre chose que lui ; l’un est ce qu’est l’autre. L’un n’est pas l’autre, mais l’un est ce qu’est l’autre. 3. « Celui qui ma envoyé », a-t-il dit et vous l’avez entendu. « Celui qui m’a envoyé m’a prescrit ce que j’ai à dire et ce dont je dois parler ; et je sais que son commandement est la vie éternelle. » Ainsi s’exprime l’Évangile de saint Jean, retenez-le. « Celui qui m’a envoyé m’a prescrit lui-même ce que.j'ai à dire et ce dont je dois parler ; et je sais que son commandement est « la vie éternelle. » Ah ! s’il m’était donné par Dieu d’exprimer ce que je veux ! Ce qui me met dans la gêne, c’est son abondance et ma propre indigence. « C’est lui, dit le Sauveur, qui m’a prescrit ce que j’ai à dire et ce dont je dois parler ; et je sais que son commandement est la vie éternelle. » Dans l’Épître de ce même Jean l’Évangéliste, cherche ce qui est dit du Christ. « Croyons, y est-il écrit, en Jésus-Christ, son vrai Fils. Il est vrai Dieu et éternelle vie r. » – « Vrai Dieu et éternelle vie », qu’est-ce à dire ? Que le vrai Fils de Dieu est en même temps vrai Dieu et éternelle vie. Pourquoi l’appeler vrai – Fils de Dieu ? C’est que Dieu a beaucoup d’enfants de qui il fallait le discerner en disant qu’il est, lui, « le vrai Fils de Dieu. » Il ne suffisait pas de le nommer son Fils, il fallait ajouter qu’il est son Fils véritable, afin de le distinguer des nombreux enfants que Dieu a d’autre part. Effectivement, si nous sommes fils de Dieu par grâce, lui l’est par nature. Par lui le Père nous a créés ; il est, lui, tout ce qu’est son Père ; pouvons-nous dire que nous sommes tout ce qu’est Dieu ? 4. Mais voici un aveugle qui nous prend en travers et qui crie, sans savoir ce qu’il dit : S’il est écrit : « Mon Père et moi nous sommes un s », c’est pour exprimer l’accord de la volonté et non la communauté de nature. Les Apôtres mêmes, c’est l’assertion de l’adversaire ▼▼De Maximin, dans la conférence qu’il eut avec Saint Augustin, Voir contre Maximin LIV 2. chap. 22
et non la mienne, ne font non plus qu’un avec le Père et avec le Fils. Affreux blasphème ! Oui, dit-on, les Apôtres ne sont qu’un avec le Père et avec le Fils, parce qu’ils obéissent à la volonté du Père et du Fils. Est-il possible qu’on ait osé avancer une telle assertion ? Paul donc pourrait dire : Dieu et moi nous sommes un ! Pierre aussi pourrait dire, ainsi que tout prophète Dieu et moi nous sommes un ! Mais ils ne parlent pas de la sorte, à Dieu ne plaise ! Ils savent qu’ils sont d’une autre nature, d’une `nature qui a besoin d’être guérie ; ils savent qu’ils sont d’une autre nature, d’une nature qui a besoin d’être éclairée. Aucun d’eux ne dit : Dieu et moi nous sommes un. Quels que soient leurs progrès, quelle que soit l’éminence de leur sainteté, quelle que soit la sublimité de leur vertu, jamais ils ne disent : Dieu et moi nous sommes un ; et s’ils ont réellement de la vertu, il leur suffirait pour tout perdre de tenir ce langage. 5. Croyez donc que le Fils est égal au Père, mais aussi que le Fils procède du Père et non pas le Père du Fils. Dans l’un est le principe, et dans l’autre l’égalité. Car si le Fils n’est pas égal au Père, il n’est pas son Fils véritable. Voici en effet comme nous raisonnons, mes frères. Si le Fils n’est pas égal au Père, il lui est inférieur ; s’il lui est inférieur, comment a-t-il pu naître son inférieur ? Réponds, nature malade dont la foi est pervertie : Ce Fils inférieur au Père grandit-il, oui ou non ? S’il grandit, c’est que le Père vieillit. Mais s’il doit rester tel qu’il est né, en le supposant inférieur, à sa naissance, il restera inférieur toujours ; ainsi sa perfection sera l’imperfection, puisque parfait et non perfectible à sa naissance, il ne parviendra jamais à égaler son Père. Est-ce ainsi, ô impies, que vous outragez le Fils ? Est-ce ainsi que vous le blasphémez, ô hérétiques ? Qu’enseigne au contraire la foi catholique ? Dieu le Fils procède de Dieu le Père et non Dieu le Père de Dieu le Fils. Dieu le Fils est toutefois égal au Père ; il est né son égal, et non son inférieur ; il est né son égal, et ne l’est pas devenu. Ce qu’est le Père, le Fils l’est aussi. Le Père a-t-i1 été jamais sans Fils ? Non, et qu’on ne parle pas de temps là où il n’y a pas de temps. Le Père est toujours, le Fils toujours. Le Père est sans commencement ; le Fils aussi sans commencement ; jamais le Père ne fut ni avant, ni sans son Fils. Néanmoins, comme Dieu le Fils procède de Dieu le Père, et non pas Dieu le Père de Dieu le Fils, ne craignons pas d’honorer le Fils dans le Père ; car, l’honneur du Fils rejaillit sur le Père, sans amoindrir sa divinité. 6. Mais il faut expliquer ces paroles citées par moi : « Je sais, est-il dit, que son commandement est l’éternelle vie. » Remarquez bien ces mots, mes frères : « Je sais que son commandement est l’éternelle vie. » Le même saint Jean nous dit aussi du Christ : « Il est vrai Dieu et vie éternelle. » Or, si le commandement du Père est vie éternelle, si de plus le Christ son Fils est également éternelle vie, il s’ensuit que le Fils est le commandement du Père. Comment ne serait-il pas son commandement, puisqu’il est son Verbe ? Entendrez-vous d’une manière charnelle que le Père a donné un commandement à son Fils, en lui disant, par exemple, je t’ordonne ceci, je veux que tu fasses cela ? Mais quelles paroles aura-t-il employées pour se faire comprendre de Celui qui est son unique Parole ? Lui l’allait-il des paroles pour commander à sa Parole ? Mais non, le commandement du Père étant l’éternelle vie et son Fils étant aussi l’éternelle vie, croyez-le et l’admettez, croyez-le et le comprenez, car un Prophète a dit : « Si vous ne croyez, vous ne comprendrez pas u. » Vous ne saisissez pas ? Dilatez-vous ; écoutez l’Apôtre : « Dilatez-vous, dit-il, pour ne traîner pas le joug avec les infidèles v ; » car c’est être infidèle, que de refuser croyance à ce mystère avant de le comprendre. Infidèles, en voulant rester tels, vous demeurerez dans l’ignorance ; croyez donc pour avoir l’intelligence. Oui, le commandement du Père est l’éternelle vie. C’est que le Fils, dont nous honorons aujourd’hui la naissance, est aussi le commandement du Père, non pas un commandement donné dans le temps, mais un commandement né de toute éternité. L’Évangile de saint Jean sert à exercer l’esprit, il le purifie et le spiritualise pour nous former sur Dieu, non pas des idées charnelles, mais des idées spirituelles. Assez donc pour vous aujourd’hui, mes frères ; il serait à craindre que la longueur de la discussion ne produisit le sommeil de l’oubli.
Copyright information for
FreAug