d1Co 15, 41-42, 28
iIsa 45, 11, suiv. les Septante
acSir 9, 20
 
 
gpSag 6, 16
hkJos 3,1 et suiv
hpId 3, 93
ihId 5, 41
jgHab 11, 4 ; Rom 1, 17
 
 
jyIsa 45, 11, suiv. les Septante
kfSag 9, 15
kxId 2, 6, 13-14
mlId 72, 28
ocId 16, 15
ojId 16, 24.##Rem erreur dans la citation c’est Mat
omSir 33, 15
orJob XLC, 25
pdId 16

‏ John 14

ŒUVRES COMPLÈTES TOME XI, TRADUCTION SOUS LA DIRECTION DE M. RAULX. BAR-LE-DUC 1872

LES TRAITÉS SUR L’ÉVANGILE DE SAINT JEAN ONT ÉTÉ TRADUITS PAR UN VICAIRE GÉNÉRAL QUI À VOULU GARDER L’ANONYMAT ET PAR M. L’ABBÉ AUBERT.

SERMONS DE SAINT AUGUSTIN.

CINQUIÈME SÉRIE. TRAITÉS SUR SAINT JEAN.

TRAITÉS SUR L’ÉVANGILE DE SAINT JEAN.

SOIXANTE-SEPTIÈME TRAITÉ.

SUR CE QUE DIT NOTRE-SEIGNEUR, DEPUIS CES MOTS : « QUE, VOTRE CŒUR NE SOIT PAS TROUBLÉ », JUSQU’A CES AUTRES : « JE VIENS DE NOUVEAU ET JE VOUS PRENDRAI AVEC MOI ». (Ch 14, 1-3.)

TRANQUILLITÉ.

Les Apôtres étaient troublés a la pensée de la mort de leur Maître et du sort qui leur était réservé. Tranquillisez-vous, leur dit Jésus, car si je meurs comme homme, comme Dieu je ne puis mourir ; sachez aussi que je vous préparerai une place dans la maison de mon Père, où se trouvent plusieurs demeures, conformes aux mérites de chacun des élus.

1. Il faut élever, mes frères, notre esprit vers Dieu avec une plus grande attention, afin que nous puissions en quelque manière faire pénétrer jusqu’à nos âmes les paroles du saint Évangile, qui viennent de retentir à nos oreilles. Car le Seigneur Jésus dit : « Que votre cœur, ne soit pas troublé ; croyez en Dieu, croyez aussi en moi » : il voulait par là empêcher ses disciples, qui étaient des hommes, de craindre la mort et de se troubler ; il les console donc en leur faisant connaître qu’il est Dieu. « Croyez », dit-il, « en Dieu ; croyez « aussi en moi ». En effet, si vous croyez en Dieu, vous devez aussi croire en moi : cette conséquence ne serait pas juste si Jésus-Christ n’était pas Dieu. « Croyez en Dieu », croyez aussi en celui pour qui ce n’est pas une usurpation, mais un droit naturel, d’être égal à Dieu. Il s’est anéanti lui-même, il est vrai ; mais tout en prenant la forme d’esclave, il n’a point perdu la forme de Dieu. Vous craignez la mort pour cette forme d’esclave a : « Que votre cœur ne se trouble point » ; la forme de Dieu la ressuscitera.

2. Mais que signifient les paroles suivantes « Dans la maison de mon Père, il y a plusieurs demeures », sinon que les disciples craignaient pour eux-mêmes ? C’est ce qui avait obligé le Seigneur à leur dire : « Que votre cœur ne soit point troublé ». Et en effet, lequel d’entre eux aurait pu ne pas craindre, quand il avait dit à Pierre, le plus hardi et le plus zélé de tous : « Le coq ne chantera pas que tu ne m’aies renié trois fois b ? » Ce n’était donc pas sans fondement qu’ils étaient troublés, puisqu’ils croyaient qu’ils le perdraient pour toujours. Mais quand ils entendent : « Dans la maison de mon Père il y a plusieurs demeures. Si cela n’était pas, je vous l’aurais dit : car je vais vous préparer une place », leur trouble s’apaise ; ils se confient en sa parole et sont assurés qu’après les dangers des tentations ils demeureront chez Dieu avec Jésus-Christ. Bien que l’un soit plus fort que l’autre, l’un plus sage que l’autre, l’un plus juste que l’autre, l’un plus saint que l’autre : « dans la maison du Père il y a plusieurs demeures » ; par conséquent aucun d’eux ne sera rejeté de cette maison où chacun recevra la demeure due à son mérite. Sans doute le denier que le Père de famille fait donner à ceux qui ont travaillé à sa vigne est égal pour tous ; car ce père de famille ne s’inquiète nullement de savoir s’ils ont plus ou moins travaillé c. Ce denier représente la vie éternelle, où personne ne vit plus longtemps qu’un autre, puisque la mesure de la vie étant l’éternité, se trouve être la même pour tous. Mais la diversité des demeures indique, dans une même vie éternelle, la diversité des mérites et des récompenses. Autre est la gloire du soleil, autre est la gloire de la lune ; autre est celle des étoiles ; telle étoile diffère de telle autre par son éclat. Ainsi en sera-t-il de la résurrection des morts. Comme les étoiles dans le ciel, les saints occuperont dans le royaume de Dieu des demeures différentes par le nombre et l’éclat. Mais comme le même denier est donné à tous, aucun ne sera exclu et ainsi Dieu sera tout en tous d. Et comme Dieu est charité e, la charité opérera cet effet, que ce que chacun des saints possédera, tous le posséderont pareillement. En effet, n’est-ce pas posséder soi-même que d’aimer dans les autres ce qu’on n’a pas en réalité ? L’inégalité de la clarté ne fera donc naître aucune jalousie, parce qu’entre tous régnera l’union de la charité.

3. Un cœur chrétien doit donc rejeter bien loin de lui ceux qui de ces paroles : « il y a plusieurs demeures », veulent conclure qu’en dehors du royaume des cieux il y aura un lieu où seront heureux les enfants qui meurent sans baptême, parce que sans le baptême ils ne peuvent entrer dans le royaume des cieux. Cette croyance n’est pas la foi, parce qu’elle n’est pas la foi véritable et catholique. O hommes insensés et aveuglés par vos imaginations charnelles ! vous seriez blâmables si vous sépariez du royaume des cieux la demeure, je ne dis pas de Pierre et de Paul, ou de quelque autre Apôtre, mais du moindre enfant baptisé, et vous penseriez n’être pas coupables si vous séparez la maison de Dieu le Père ? Le Seigneur ne dit pas : dans le monde entier, dans toute la création, ou bien dans la vie et le bonheur éternel il y a plusieurs demeures ; mais il dit : « Dans la maison de mon Père il y a plusieurs demeures ». N’est-ce pas cette maison que Dieu nous a construite lui-même, qui n’a pas été faite de la main des hommes et qui durera éternellement dans le ciel f ? N’est-ce pas cette maison dont nous parlons à Dieu quand nous chantons : « Bienheureux ceux qui habitent dans votre maison ; ils vous loueront dans les siècles des siècles g. ? » Je ne dirai pas que cette maison est celle du moindre de nos frères baptisés ; je dirai qu’elle est la maison même de Dieu le Père, car nous sommes tous frères et nous disons à Dieu : « Notre Père, qui êtes dans le ciel h ». Or, oserez-vous bien la séparer du royaume des cieux ? oserez-vous la partager de telle façon que quelques-unes de ses demeures se trouvent dans le royaume des cieux, et que quelques autres en soient exclues ? Non, oh non ! ceux qui veulent habiter dans le royaume des cieux ne consentiront jamais à habiter avec vous dans cette extravagance. Non, quand la maison tout entière des enfants de Dieu qui doivent régner avec lui, ne se trouve que dans son royaume, nous ne croirons jamais qu’une partie quelconque de la maison du roi lui-même ne se trouve pas dans son royaume.

4. « Et si je m’en vais », dit-il, « et si je vous prépare une place, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, afin que vous soyez où je serai. Vous savez où je vais, et vous en connaissez le chemin ». O Seigneur Jésus, comment allez-vous préparer la place, si déjà il y a plusieurs demeures dans la maison de votre Père, où les vôtres habiteront avec vous ? Et si vous les prenez avec vous, comment pourrez-vous revenir, puisque vous ne vous éloignez pas d’eux ? Mes très-chers frères, comme le discours d’aujourd’hui me paraît déjà assez long, si j’essaie de vous expliquer en peu de mots ces paroles, je me verrai obligé d’abréger ; par cela même elles ne deviendront pas plus claires, et la brièveté y ajoutera une nouvelle obscurité. Renvoyons donc à un autre jour l’accomplissement de ce devoir ; nous nous en acquitterons en temps plus opportun, avec la grâce du commun Père de famille.

SOIXANTE-HUITIÈME TRAITÉ.

SUR LA MÊME LEÇON.

LES DEMEURES DE LA MAISON DE DIEU.

Il y a plusieurs demeures dans la maison de Dieu : préparées en droit par la prédestination, elles nous sont préparées de fait par Jésus-Christ, puisque la maison de Dieu est son royaume, que nous sommes nous-mêmes ce royaume, et que, par la grâce du Sauveur, nous nous préparons à en faire partie ; mais nous ne pouvons y parvenir effectivement qu’autant que Jésus-Christ n’est pas visible au milieu de nous, c’est-à-dire, qu’autant que nous vivons de la foi.

1. Je me reconnais votre débiteur, mes très chers frères, et le temps est venu de m’acquitter de ce que je vous ai promis. Je tâcherai donc de vous montrer qu’il n’y a pas contradiction entre les deux paroles de Notre-Seigneur que nous allons citer. Il dit d’abord « Dans la maison de mon Père, il y a plusieurs demeures ; s’il en était ainsi, je vous aurais dit : Je vais vous préparer une place » ; par là, il montre suffisamment qu’il leur a parlé ainsi parce qu’il y a déjà plusieurs demeures, et qu’il n’a pas besoin d’en préparer. Puis il ajoute : « Et quand je m’en serai allé, et que je vous aurai préparé une place, je reviendrai et je vous prendrai auprès de moi, afin que vous soyez où je serai ». Comment s’en va-t-il, et prépare-t-il une place, si déjà il y a plusieurs demeures ? Si cela n’était pas, il aurait dit : « Je vais préparer une place » ; ou bien, si cette place devait être préparée, pourquoi n’aurait-il pas eu raison de dire : Je dois la préparer ? Ces demeures existent-elles déjà, et, malgré cela, ont-elles besoin d’être préparées ? Car, si elles n’existaient point, Jésus aurait dit : « Je vais préparer une place ». Cependant, quoique ces demeures existent déjà, et qu’elles exigent d’être préparées, il ne va pas les préparer telles qu’elles sont. Néanmoins, s’il s’en va et qu’il les prépare comme elles doivent être, il reviendra, il prendra ses disciples auprès de lui et ils seront eux-mêmes où il sera. Ces demeures qui sont dans la maison du Père (pas d’autres, mais celles-là), comment existent-elles, sans être comme elles doivent être préparées, et comment n’existent-elles pas encore comme elles doivent être préparées ? Comment le comprendre, sinon en la même manière que le Prophète ? Ne dit-il pas, en effet, que Dieu a fait les choses qui doivent se faire ? Le Prophète ne dit pas : Dieu fera ce qui doit se faire ; mais : « Il a fait ce qui doit se faire i ». Donc il a fait ces choses, il doit les faire ; car elles ne sont pas faites, s’il ne les a pas faites ; et elles ne seront pas faites, s’il ne les fait pas plus tard. Il les a donc faites par sa prédestination, et il les fera par son opération ; ainsi en est-il des disciples du Sauveur : l’Évangile nous indique suffisamment à quelle époque Notre-Seigneur les choisit ; ce fut évidemment lorsqu’il les appela j; et cependant, dit l’Apôtre, « il nous a choisis avant la création du monde k ». En les prédestinant, mais non en les appelant. « Ceux qu’il a prédestinés, il les a appelés l » ; il les a choisis en les prédestinant avant la création du monde ; il les a choisis en les appelant avant la fin du monde. C’est ainsi qu’il a préparé ces demeures, et qu’il les prépare ; ce ne sont pas d’autres demeures, ce sont celles qu’il a préparées, qu’il prépare ; car il a fait les choses qui doivent se faire, il a préparé ces demeures par sa prédestination, il les prépare par son opération. Elles existent donc déjà comme prédestinées ; autrement, il aurait dit : J’irai et je les préparerai, c’est-à-dire, je les prédestinerai. Mais comme elles n’existent pas encore en tant qu’exécutées, il dit : « Et quand je m’en serai allé, et que je vous aurai préparé une place, de nouveau je viendrai et vous prendrai avec moi ».

2. Mais ces demeures, il les prépare en quelque sorte par cela même qu’il prépare ceux qui doivent les habiter. En effet, quand il dit : « Dans la maison de mon Père il y a plusieurs demeures », quelle idée nous faisons-nous de cette maison de Dieu ? ne la regardons-nous pas comme le temple de Dieu ? Pour savoir ce qu’est ce temple, interrogez l’Apôtre, et il vous répondra : « Le temple de Dieu est saint, et vous êtes ce temple m ». C’est encore le royaume de Dieu que le Fils doit donner au Père. Aussi le même Apôtre dit-il encore : « Jésus-Christ d’abord, comme les prémices ; puis ceux qui appartiennent à Jésus-Christ, et qui ont cru à son avènement : ensuite viendra la fin de toutes choses, lorsqu’il aura remis son royaume à Dieu son Père n » ; c’est-à-dire, quand il aura remis à son Père, pour le contempler, ceux qu’il aura rachetés de son sang. C’est de ce royaume des cieux qu’il est dit : « Le royaume des cieux est semblable à un homme qui sème du bon grain dans son champ. Or, ce bon grain, ce sont les enfants du royaume ». Aujourd’hui l’ivraie se trouve mêlée au bon grain ; mais à la fin le roi lui-même enverra ses anges, « et ils enlèveront de son royaume tous les scandales. Alors les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père o ». Le royaume brillera dans le royaume, lorsque, pour nous qui sommes ce royaume, viendra le royaume que nous demandons maintenant par ces paroles : « Que votre règne arrive p ». Dès cette vie déjà nous sommes appelés le royaume de Dieu ; mais ce royaume ne fait encore que se former ; car si nous ne portions pas ce nom, il ne serait pas dit de nous : « On enlèvera de son royaume tous les scandales ». Mais ce royaume ne règne pas encore ; c’est un royaume, en ce sens que lorsque tous les scandales en auront été enlevés, il possédera la royauté ; de la sorte, il en aura non pas seulement le nom, mais encore la puissance. C’est en effet à ce royaume placé à droite, qu’il sera dit à la fin : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume q » ; c’est-à-dire, vous qui étiez un royaume, et qui ne régniez pas encore, venez et régnez. Ce que vous n’étiez qu’en espérance, soyez-le en réalité. Mais cette maison de Dieu, ce temple de Dieu, ce royaume de Dieu, ce royaume des cieux, est encore en construction ; il se bâtit, il se prépare, on ne fait qu’en rassembler les éléments. En lui seront les demeures, comme les prépare encore le Seigneur ; en lui sont déjà les demeures, telles que le Seigneur les a prédestinées.

3. Mais qu’est-ce que Notre-Seigneur est allé préparer, puisque c’est nous-mêmes qu’il prépare et puisque, d’ailleurs, il ne nous préparerait pas s’il nous quittait ? Je comprends, Seigneur, autant que je le puis, ce que vous nous indiquez par là : pour que ces demeures soient préparées, le juste doit vivre de la foi r. Celui, en effet, qui marche loin du Seigneur, a besoin de vivre de la foi, parce que la foi le prépare à contempler Dieu face à face s. « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu’ils verront Dieu t » ; et : « La foi purifie leurs cœurs u ». Cette première parole se trouve dans l’Évangile, et la seconde, dans les Actes des Apôtres. Or, la foi qui purifie, pendant leur pèlerinage, les cœurs de ceux qui doivent contempler Dieu, cette foi croit ce qu’elle ne voit pas ; dès lors que tu vois, tu n’as plus la foi. Le croyant amasse des mérites ; celui qui voit en reçoit la récompense. Que le Seigneur aille donc nous préparer une place ; qu’il s’en aille, afin que nous ne le voyions pas ; qu’il se cache, afin que nous croyions en lui. Car une place se prépare pour nous quand nous vivons de la foi. Que la foi nous le fasse désirer, et que nos désirs nous mènent à le posséder ; les désirs de la charité sont la préparation de cette demeure. Ainsi, Seigneur, préparez ce que vous préparez : vous nous préparez pour vous et vous vous préparez pour nous ; vous préparez une demeure pour vous dans nous-mêmes, et pour nous, au dedans de vous. Vous nous avez dit, en effet : « Demeurez en moi, et moi en vous v ». Selon que chacun sera entré en participation de vous-même, les uns plus, les autres moins, la diversité des mérites fera la diversité des récompenses : le nombre des demeures se comptera d’après la diversité de ceux qui les habiteront ; mais tous vivront éternellement et tous seront éternellement heureux. Qu’est-ce à dire, que vous vous en allez, et que vous venez ? Si je vous comprends bien, vous ne vous éloignez ni de l’endroit d’où vous partez, ni de celui d’où vous venez ; vous vous en allez quand vous vous cachez ; vous venez quand vous vous montrez. Mais si vous ne restez point pour nous guider afin que nous nous avancions de plus en plus. par une vie sainte, comment se préparera la place où nous pourrons rester toujours et jouir de vous ? En voilà assez sur ce passage de l’Évangile qui nous a été lu et qui va jusqu’à ces paroles de Notre-Seigneur : « Je reviendrai et vous prendrai avec moi » : Pour ce qui suit : « Afin que vous soyez vous-mêmes où je serai, vous savez où je vais et vous en connaissez le chemin », il sera plus opportun de l’expliquer quand nous aurons examiné la question que lui fait immédiatement après un des disciples, et que nous nous serons joints à lui pour interroger le Seigneur.

SERMON CXLI. JÉSUS NOTRE VOIE w.

ANALYSE. – Les philosophes ont pu avec les lumières de la raison se faire quelque idée de la grandeur et de la majesté de Dieu. Mais au lieu de prendre le chemin qui les aurait conduits à la possession de ce bien suprême, ils se sont égarés jusqu’à adorer les idoles. Ah ! que nous sommes heureux que la Vérité même se soit faite notre voie dans la personne de Jésus-Christ ! Attachons-nous inséparablement à Lui.

1. Pendant qu’on lisait l’Évangile saint, vous avez entendu, entre autres, ces paroles du Seigneur Jésus : « Je suis la voie et la vérité et la vie. » Quel homme n’aspire à la vérité et à la vie ? Mais chacun n’en découvre pas la voie. Quelques philosophes même profanes ont vu en Dieu une vie éternelle et immuable, intelligible et intelligente, sage et principe de toute sagesse ; en lui aussi ils ont vu une vérité ferme, stable, invariable et comprenant les idées et les formes de toutes les créatures. Malheureusement ils ne l’ont vue que de loin et du sein de l’erreur ; aussi n’ont-ils point découvert la route qui conduit à la possession de ce magnifique, de cet heureux et ineffable héritage. Ce qui prouve en effet qu’ils ont vu réellement, autant du moins que l’homme en est capable, le Créateur à travers la créature, l’ouvrier à travers son ouvrage et dans le monde l’auteur même du monde, c’est le témoignage, irrécusable pour les Chrétiens, de l’Apôtre saint Paul. Il dit donc en parlant d’eux : « La colère de Dieu éclate du haut du ciel contre toute l’impiété. » Vous reconnaissez bien ici le langage de l’Apôtre. « La colère de Dieu éclate du haut du ciel contre toute l’impiété et l’injustice de ces hommes qui retiennent la vérité dans l’iniquité. » L’Apôtre dit-il que ces hommes ne possèdent pas la vérité ? Non, mais ils « la retiennent dans l’iniquité. » Ce qu’ils possèdent est bon, mais ils ont tort de le garder ainsi : « ils retiennent la vérité dans l’iniquité. »

2. On pouvait demander à saint Paul : comment ces impies sont-ils parvenus à la vérité ? Dieu a-t-il adressé la parole à quelqu’un d’entre eux ? Ont-ils reçu de lui la loi, comme le peuple d’Israël par le ministère de Moïse ? Comment alors peuvent-ils retenir la vérité, fût-ce dans l’iniquité même ? – Prêtez l’oreille à ce qui suit, c’est la réponse. « Parce que ce qui est connu de Dieu est manifeste en eux ; Dieu le leur a manifesté. » – Comment ! il le leur a manifesté et il ne leur a pas donné sa loi ? – Voici de quelle manière. « En effet, ses invisibles perfections ; rendues compréhensibles par ses œuvres, sont devenues visibles. » Interroge le monde et la magnificence du ciel, l’éclat et la disposition des astres, le soleil qui suffit pour former le jour, et la lune qui nous ranime pendant la nuit ; interroge cette terre qui produit en abondance et la verdure et les arbres, qui se couvre d’animaux et qu’embellit le genre humain ; interroge la mer, les grands et nombreux poissons qui la remplissent ; interroge l’atmosphère et les oiseaux qui en font la vie ; interroge enfin tous les êtres et dis-moi si tous ne te répondent pas à leur manière C’est Dieu qui nous a faits. De nobles philosophes ont ainsi interrogé l’univers, et cet œuvre leur a fait connaître l’ouvrier.

Mais alors, comment dire que la colère de Dieu éclate contre leur impiété ? C’est qu’« ils retiennent la vérité dans l’injustice. » Venez, Apôtre, expliquez-vous. Déjà vous avez montré comment ils sont parvenus à connaître Dieu. « Ses invisibles perfections, dit-il, rendues compréhensibles par ses œuvres, sont devenues visibles, aussi bien que sa puissance éternelle et sa divinité : de sorte qu’ils sont inexcusables. Car après avoir connu Dieu ils ne l’ont point glorifié comme Dieu ni ne lui ont rendu grâces ; mais ils se sont perdus dans leurs pensées et leur cœur insensé s’est obscurci. » C’est toujours l’Apôtre qui parle et non pas moi. « Et leur cœur insensé s’est obscurci. Ainsi en disant qu’ils étaient sages ils sont devenus fous. » L’orgueil leur a fait perdre ce que la curiosité leur avait fait découvrir. « En disant qu’ils étaient sages », en s’attribuant les dons de Dieu, « ils sont devenus fous. » Encore une fois c’est l’Apôtre qui l’assure : « En disant qu’ils étaient sages, ils sont devenus fous. »

3. Montrez maintenant, prouvez qu’ils étaient fous. O Apôtre, vous nous avez fait voir comment ils ont pu parvenir à connaître Dieu, « c’est que rendues compréhensibles par ses œuvres, ses invisibles perfections sont devenues visibles. » Montrez-nous de la même manière comment « en se disant sages ils sont devenus fous. » – Le voici : C’est parce qu’« ils ont changé, répond-il, la gloire du Dieu incorruptible contre une image représentant un homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes et des reptiles x. » Les Païens en effet se sont faits des dieux des figures de ces animaux. Quoi ! tu connais Dieu et tu adores une idole ! Tu connais la vérité et tu la retiens dans l’injustice ! Ce que te révèle l’œuvre de Dieu, tu le sacrifies à l’œuvre d’un homme ! Tu as tout examiné, tu as saisi l’harmonie du ciel et de la terre, de la mer et de tous les éléments ; et tu ne veux pas remarquer que comme le monde est l’ouvrage de Dieu, cette idole est simplement l’ouvrage d’un homme. Si cet homme pouvait donner un cœur à son idole comme il lui a donné une physionomie, cette idole adorerait son auteur. N’est-il par vrai, mon ami, que cette idole est l’œuvre d’un homme, de même que tu es l’œuvre de Dieu ? Qu’est-ce en effet ton Dieu ? Celui qui t’a formé. Et le Dieu de l’ouvrier en idoles ? Celui également qui l’a formé. Le dieu de l’idole n’est-il donc pas aussi l’auteur de l’idole, et ne s’ensuit-il pas que si cette idole avait un cœur, elle adorerait aussi l’ouvrier qui l’a formée ? C’est ainsi que ces philosophes ont retenu la vérité dans l’iniquité et qu’après l’avoir vue, ils n’ont point trouvé le chemin qui conduit à elle.

4. Mais le Christ est dans le sein de son Père la vérité et la vie, il est le Verbe de Dieu et c’est de lui qu’il est écrit : « La vie, était la lumière des hommes y ; » il est donc dans le sein de son Père la vérité et la vie, et comme nous n’avions pas le moyen de nous réunir à cette vérité, lui, le Fils de Dieu, qui est éternellement avec son Père la vérité et la vie, s’est fait homme pour devenir notre voie. Suis cette voie de son humanité, et tu arrives à la divinité. C’est lui qui te conduit à lui-même, et pour y parvenir ne cherche personne que lui. Hélas ! nous serions toujours égarés, s’il n’avait daigné se faire notre voie ; il est réellement devenu la voie où tu dois marcher. Je ne te dirai donc pas : Cherche la voie. Cette voie s’est présentée elle-même devant toi ; en avant, marche ! Ce sont les mœurs qui doivent marcher en toi en non les pieds ; car il en est beaucoup dont les pieds vont bien, tandis que leur conduite va mal, et tout en courant bien ils se précipitent hors de la voie. Tu rencontreras effectivement des hommes dont la conduite est régulière, mais qui ne sont pas chrétiens : ils courent bien, mais hélas ! hors de la voie, et plus ils courent, plus ils s’égarent, puisqu’ils s’éloignent de leur chemin. Ah ! si ces hommes entraient dans la voie, s’ils s’y tenaient, quelle sûreté pour eux, puisqu’ils courraient sans s’égarer ! Combien au contraire ils sont à plaindre de tant marcher sans être dans la voie ! Mieux vaut y marcher en boitant, que de n’y être pas en marchant d’un pas ferme. Que votre charité veuille se contenter de ceci. Tournons-nous, etc
Voir. Serm. I
.

SERMON CXLII. NÉCESSITÉ DE LA GRACE aa.

ANALYSE. – Jésus-Christ est la voie sûre que nous devons suivre. Or Jésus-Christ est humble et nous devons nous attacher à l’imiter dans son humilité. 1° En effet, l’amour-propre nous ayant détachés de Dieu pour nous répandre dans les créatures, il faut pour revenir à Dieu, que nous rougissions de nos égarements, il faudrait même que nous pussions nous oublier pour nous rattacher intimement à lui. L’orgueil est une enflure énorme qui nous empêche d’entrer au ciel par Celui qui en est la porte, par Jésus-Christ 2° Ce que Jésus-Christ demande principalement de nous, c’est que nous reproduisions les exemples d’humilité qu’il a donnés au monde. 3° Enfin, la charité est incompatible avec l’orgueil. Or la charité est indispensable, puisque sans elle rien ne profite et que la perfection de la charité est la perfection du chrétien. Donc à ce titre encore nécessité de l’humilité.

1. Pour nous préserver de l’abattement du désespoir les divines Écritures nous raniment, et d’autre part elles nous effraient pour que nous ne nous laissions pas emporter par l’orgueil. Mais il nous serait fort difficile de tenir le juste milieu, de marcher entre le désespoir à notre gauche et la présomption à notre droite, si le Christ ne disait : « Je suis la voie. » Où veux-tu aller, semble-t-il dire ? « Je suis la voie. » Où veux-tu parvenir ? « Je suis la vérité. » Où veux-tu demeurer ? « Je suis la vie. » Ainsi donc marchons avec sécurité dans cette, voie ; mais craignons les dangers qui l’avoisinent. L’ennemi n’ose nous attaquer lorsque nous y marchons, attendu que nous sommes alors unis au Christ ; mais à côté de la voie il ne cesse de tendre des pièges ; c’est pourquoi nous lisons dans un Psaume : « Près du chemin ils m’ont dressé des embûches ab ; » et dans un autre livre de l’Écriture : « Souviens-toi que tu marches au milieu des filets ac. » Ces filets au milieu desquels nous marchons ne sont pas dans le chemin, mais auprès. Que crains-tu donc, que redoutes-tu si tu es dans la voie ? Mais tremble, si tu la quittes. S’il est permis à l’ennemi de l’environner de pièges, c’est pour modérer la sécurité d’une joie trop vive qui te porterait à la déserter et à tomber dans le précipice.

2. Mais quelle humilité dans cette voie ! Quelle humilité dans le Christ qui est en même temps la vérité et la vie, le Très-Haut et Dieu même ! Si tu marches dans l’humilité du Christ, tu parviendras jusqu’à sa grandeur ; si ta faiblesse ne dédaigne pas ses humiliations, devenu fort tu demeureras au sein de sa gloire. Eh ! pourquoi s’est-il abaissé, sinon pour te guérir ? Tu étais effectivement sous le poids d’une maladie irrémédiable et c’est pour t’en délivrer qu’est venu jusqu’à toi ce céleste médecin. Ton mal aurait pu sembler tolérable s’il t’eût permis d’aller jusqu’à lui ; mais comme il t’en rendait incapable, c’est Lui qui est venu jusqu’à toi.

Or il est venu nous enseigner l’humilité nécessaire à notre guérison ; car l’orgueil nous empêchait de recouvrer la vie comme déjà il nous l’avait fait perdre. En effet le cœur de l’homme s’est élevé contre Dieu, et foulant aux pieds les préceptes salutaires qu’il avait reçus dans l’état de santé, l’âme est tombée malade. Que la maladie lui apprenne donc à écouter Celui qu’elle a dédaigné dans sa vigueur. Qu’elle l’écoute pour se relever, puisqu’elle est tombée en ne l’écoutant pas. Que son expérience lui persuade enfin ce qu’elle a refusé de croire à la voix du commandement. Sa misère, hélas ! ne lui a-t-elle pas appris combien il est malheureux de se prostituer loin du Seigneur ? N’est-ce pas se prostituer en effet que de se détacher du Bien suprême et unique pour se jeter éperdument au milieu des voluptés, dans l’amour du siècle et la corruption de la terre ? Aussi bien, lorsque le Seigneur rappelle à lui cette âme égarée, il la considère comme souillée de prostitutions ; on lit très souvent dans les prophètes les reproches qu’il lui adresse à ce titre. Toutefois il ne veut pas qu’elle désespère ; car tout en la reprenant de ses désordres, il tient en main de quoi l’en purifier.

3. Son but en effet n’est pas alors de l’irriter, il veut seulement la couvrir d’une confusion qui soit salutaire. Voyez dans l’Écriture quelle vivacité d’objurgations ! Certes, elle ne flatte pas les coupables, mais elle veut les réhabiliter et les guérir. « Adultères, s’écrie-t-elle, ignorez-vous que l’ami de ce monde se fait l’ennemi de Dieu ad ? » L’amour du monde rend l’âme adultère, comme l’amour de l’auteur du monde la rend chaste ; mais si elle ne rougit de son ignominie, elle n’a même pas le désir de retourner à ces chastes embrassements. Que la confusion la prépare donc au retour, autant que l’en détournait son orgueil, car c’est bien l’orgueil qui l’en détournait. Aussi, loin d’être coupables, les reproches qui lui sont adressés lui montrent combien elle l’est, on lui met devant les yeux ce qu’elle rejetait derrière le dos. Ah ! considère-toi en toi-même. « Tu vois une paille dans l’œil de ton frère, et dans le tien tu ne vois pas une poutre ae ! » Les reproches donc rappellent l’âme en elle-même, car elle en était sortie, et autant elle se quittait, autant elle quittait Dieu même.

Cette âme en effet s’était regardée, s’était plu, et enflammée d’amour pour son indépendance, elle s’est éloignée de Dieu, mais sans rester en elle-même ; car elle en est repoussée, bannie et se jette à l’extérieur, aimant le monde, aimant les choses temporelles, aimant les choses terrestres : et pourtant si elle se contentait de s’aimer elle-même au mépris de son Créateur, elle s’amoindrirait déjà, elle s’épuiserait par cet amour si rabaissé. N’est-elle pas inférieure en effet et d’autant plus inférieure à Dieu que l’œuvre est au-dessous de l’ouvrier ? Elle devait donc aimer Dieu et nous devons l’aimer jusqu’à nous oublier nous-mêmes, s’il est possible. Comment alors se doit faire la conversion ? L’âme s’était perdue de vue, mais pour aimer le monde ; qu’elle se perde de vue encore, mais pour aimer son Auteur. Sortie d’elle-même elle s’est comme oubliée, ne se rendant point compte de ses actes et justifiant ses crimes ; s’emportant et s’enorgueillissant au milieu de la colère, des voluptés, recherchant les honneurs, la puissance les richesses et la vanité du pouvoir. Mais qu’on la reprenne, qu’on la corrige, qu’on la montre elle-même à elle-même ; elle se déplaît alors, avoue sa laideur, désire recouvrer sa beauté perdue ; et autant la dissipation l’éloignait de Dieu, autant a confusion l’y ramène.

4. Est-ce contre elle ou pour elle que semble s’élever cette prière : « Couvrez-leur la face d’ignominie ? » On croirait voir ici un adversaire, un ennemi. Mais écoute ce qui suit et dis si ce n’est pas plutôt un ami. « Couvrez-leur la face d’ignominie, et ils rechercheront votre nom, Seigneur af. » N’était-ce pas les haïr, d’appeler sur eux la confusion ? Mais aussi n’est-ce pas les aimer, de vouloir qu’ils recherchent le nom du Seigneur ? Qu’y a-t-il donc ici ? Est-ce l’amour ? Est-ce la haine ? N’y a-t-il pas l’un et l’autre ? Oui, il y a en même temps haine et amour : haine contre ce qui vient de toi et amour pour toi. Qu’est-ce à dire : haine contre ce qui vient de toi et amour pour toi ? C’est-à-dire qu’il y a haine contre tes œuvres et amour pour l’œuvre de Dieu. Mais qu’elles sont tes œuvres, sinon tes péchés ? Et quelle est l’œuvre de Dieu, sinon toi-même, formé par lui à son image et à sa ressemblance : Tu dédaignes, hélas ! cette œuvre et tu te prends d’affection pour les tiennes. Tu aimes hors de toi ce que tu as fait et tu négliges en toi l’œuvre de Dieu. Ainsi tu mérites de t’égarer, de tomber, de courir loin de toi et de t’entendre appeler un « esprit qui s’en va et qui ne revient point ag. » Ah ! tourne plutôt la vue vers Celui qui t’appelle et qui te crie : « Revenez à moi et je reviendrai à vous ah. » Car Dieu ne se détourne point quand on le regarde, il demeure, il est immuable, pour reprendre et pour corriger. S’il est loin de toi, c’est que tu t’es éloigné de lui ; c’est toi qui t’es séparé, ce n’est pas Lui qui s’est éclipsé
Voir traité 2e sur Saint Jean, n° 8.
. Ainsi donc prête l’oreille à sa voix : « Revenez à moi et je reviendrai à vous. » En d’autres termes : Quand je reviens à vous, c’est vous qui revenez à moi. Le Seigneur effectivement poursuit les fuyards et s’ils se retournent vers lui ils se trouvent éclairés. Où fuiras-tu, malheureux, en fuyant loin de Dieu ? Où fuiras-tu, en t’éloignant de Celui qui n’est enfermé dans aucun lieu et qui n’est absent nulle part ? En s’attachant à lui on trouve la liberté et le châtiment en s’en détachant. Pour qui s’éloigne il est juge et père pour qui revient.

5. L’orgueil avait produit une enflure énorme et cette enflure ne permettait point au pécheur de revenir, car il lui fallait passer par un lieu fort étroit. Aussi j’entends Celui qui s’est fait notre voie s’écrier : « Entrez par la porte étroite aj. » On fait effort pour pénétrer, mais l’enflure empêche, et les efforts sont d’autant plus dangereux que l’enflure résiste davantage. Cette enflure en effet se trouve blessée pas l’étroitesse même du passage qu’elle veut franchir ; ainsi blessée elle augmente, et augmentant toujours comment entrera-t-elle ? Qu’elle décroisse donc. Mais par quel moyen ? Qu’elle prenne l’humilité comme remède ; qu’elle en boive le breuvage, il est amer, mais salutaire ; oui qu’elle épuise la coupe de l’humilité. Qui l’empêche de pénétrer ? Son volume même. Or l’enflure n’est pas de la grandeur, car la grandeur implique la solidité, ce que ne fait pas l’enflure. Que l’homme orgueilleux ne se croie donc pas grand ; qu’il désenfle pour le devenir, pour être en même temps solide et ferme. Ah ! qu’il ne se désire point ces biens temporels ; qu’il ne se glorifie point de l’éclat de ces choses passagères et corruptibles ; qu’il prête l’oreille à Celui qui a dit : « Entrez par la porte étroite », et encore : « Je suis la voie. » En effet, comme si le Seigneur supposait que l’orgueilleux lui demande : Quelle est cette porte étroite par laquelle j’entrerai, il ajoute : « Je suis la voie », entre par moi, et pour entrer parla porte, tu ne saurais suivre que moi. Car si j’ai dit : « Je suis la voie », j’ai dit aussi. « Je suis la porte ak. » Pourquoi chercher par où passer, où revenir, par où entrer ? Ne va pas ici et là, tu trouves tout en Celui qui pour toi s’est fait tout, et il dit tout dans ces deux mots : Sois humble, sois doux. Ces paroles sont claires, écoutons-les et sache ainsi où est la voie, ce quelle est et où elle mène. Où veux-tu aller ? Ton avarice te porterait-elle à vouloir tout posséder ? « Tout, dit le Sauveur, m’a été donné par mon Père al. » Diras-tu que si tout a été donné au Christ, ce n’est pas à toi ? Écoute l’Apôtre ; écoute-le pour ne te laisser pas abattre par le désespoir, ainsi que je l’ai dit déjà ; apprends de lui combien tu as été aimé quand tu étais tout couvert de laideur et d’ignominie, quand enfin tu ne méritais aucune affection, car c’est pour t’en rendre digne qu’il t’en a été accordé. « Le Christ, dit donc l’Apôtre, est mort pour les impies am. » Quel amour méritait l’impie ? Ou plutôt que méritait-il ? — D’être damné réponds-tu. – « Le Christ » cependant « est mort pour des impies. » Voile ce qu’il a fait pour toi dans ton impiété, que ne te réserve-t-il donc pas, si tu deviens pieux ? Qu’as-tu reçu dans ton impiété ? « Le Christ est mort pour des impies. » Mais tu aspirais à tout avoir ; eh bien ! n’y travaille point par avarice, travailles-y par piété, travailles-y par humilité. Ainsi tu parviendras à posséder Celui qui a fait tout, et tu posséderas tout en le possédant.

6. Ce n’est pas sur le raisonnement que nous appuyons cette doctrine ; écoute l’Apôtre dire lui-même : « S’il n’a pas épargné son propre Fils, s’il l’a livré pour nous tous, comment ne nous aurait-il pas donné tout avec lui an ? » C’est ainsi, ô avare, que tu es maître (le tout. Afin donc de n’être pas éloigné du Christ, méprise tout ce que tu aimes et attache-toi à Celui dont la puissance t’assure la jouissance de tout. Aussi qu’a fait ce Médecin généreux ? Pour exciter le courage de son malade et sans avoir besoin pour lui-même d’un semblable remède, il a bu la coupe qui ne devait lui faire aucun bien ; il l’a bue le premier, comme pour vaincre nos résistances et dissiper nos frayeurs, « C’est, dit-il, le calice que je dois boire ao. » Ce breuvage n’a rien à guérir en moi, je le prendrai pourtant, afin de t’animer à le prendre, car tu en as besoin. Je vous le demande, mes frères, l’humanité devait-elle être malade encore quand on lui a donné un tel remède ? Dieu est humble, et l’homme encore orgueilleux ! Ah ! qu’il écoute, qu’il entende enfin. « Tout, dit le Sauveur, m’a été donné par mon Père. » Si tu veux avoir tout, en moi tu le trouveras. Veux-tu le Père ? Tu l’auras par moi et en moi. Nul ne connaît le Père, si ce n’est le Fils. » Point de découragement, viens au Fils, car il ajoute : « Et celui à qui le Fils aura voulu le révéler. » Tu lui disais : Je ne pourrai donc y parvenir ; vous m’invitez à passer par un chemin trop étroit, je ne saurais entrer par là. « Venez à moi, répond-il, vous tous qui avez de la peine et qui êtes chargés ; » chargés du poids de votre orgueil ; « Venez à moi, vous tous qui avez de la peine et qui êtes chargés, et je vous soulagerai. Prenez sur vous mon joug et apprenez de moi. »

7. Ainsi crie le Maître des Anges, le Verbe de Dieu, qui nourrit sans s’épuiser toutes les intelligences, et que l’on mange sans le consumer ; il crie donc : « Apprenez de moi. » Peuple, écoute-le quand il dit : « Apprenez de moi ; » réponds : Que devons-nous apprendre de vous ? Que ne va pas nous enseigner effectivement ce grand Maître quand il crie : « Apprenez de moi ! » Quel est en effet Celui qui dit : « Apprenez de moi ? » C’est Celui qui a formé la terre, qui a séparé la mer et l’aride, qui a créé les oiseaux, qui a créé les animaux terrestres et tous les poissons, qui a placé les astres dans le ciel, qui a distingué le jour de fa nuit, qui a affermi le firmament même et séparé la lumière des ténèbres ; c’est Celui-là qui dit : « Apprenez de moi. » Eh ! veut-il que nous formions ces merveilles avec lui ? Qui de nous le pourrait ? Dieu seul en est capable. Ne crains pas, dit-il, je ne demande rien qui soit au-dessus de tes forces. Apprends seulement de moi ce que je suis devenu pour toi.« Apprenez de moi », non pas à créer, puisque c’est moi qui ai créé ; ni même à faire ce qu’il m’a plu d’accorder à quelques-uns seulement le pouvoir de faire, comme de ressusciter les morts, d’éclairer les aveugles et d’ouvrir l’oreille aux sourds ; ceci n’est pas pour vous fort important à savoir et je ne demande pas que vous cherchiez à l’apprendre de moi. – Les disciples en effet étant revenus un jour plein de joie et d’allégresse, et s’étant écriés : « Voilà qu’en votre nom des démons même nous sont soumis ; » le Seigneur répliqua : « Ne vous réjouissez point de ce que les démons vous sont soumis ; réjouissez-vous plutôt de ce que vos noms sont écrits dans le ciel ap. » Dieu donc a donné à qui il a voulu le pouvoir de chasser les démons, et le pouvoir de ressusciter les morts à qui il a voulu. Même avant l’incarnation on voyait ces sortes de miracles ; des morts étaient alors ressuscités et des lépreux guéris, l’histoire en fait foi aq. Or quel autre opérait ces prodiges, sinon ce même Christ qui s’est incarné après David et qui était Dieu avant Abraham ? C’est lui qui donnait alors ce pouvoir, qui faisait ces miracles par le moyen des hommes ; mais à tous il n’accordait pas cette puissance. Ceux qui ne l’ont pas reçue doivent-ils se décourager et dire qu’ils lui sont étrangers puisqu’ils n’ont pas mérité de lui cette faveur ? Il y a dans un même corps plusieurs membres et chacun d’eux peut faire ce que ne saurait un autre. Le Créateur, en formant ce corps ; n’a donné ni à l’oreille de voir, ni à l’œil d’entendre, ni au front de flairer, ni à la main de goûter, non ; mais il a donné à tous les membres la santé, l’harmonie entre eux et l’union ; il les a tous animés et unis par un même souffle. C’est ainsi que parmi les hommes il n’a pas donné aux uns de ressusciter les morts ni à d’autres le pouvoir d’enseigner ; à tous cependant il a donné quelque chose. Quoi ? « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur ar. » Ainsi nous l’avons entendu nous dire : « Je suis doux et humble de cœur. » Eh bien ! mes frères, tout le remède qui nous guérira consiste à apprendre de lui qu’il est « doux et humble de cœur. » Que sert de faire des miracles et d’être orgueilleux, de n’être ni doux ni humble de cœur N’est-ce pas se mettre au nombre de ces malheureux qui viendront, à la fin des siècles, lui dire : « N’avons-nous pas prophétisé en votre nom et en votre nom fait beaucoup de merveilles ? » Que leur sera-t-il répondu ? « Je ne vous connais pas. Éloignez-vous de moi, vous tous artisans d’iniquité as. »

8. Que nous importe-t-il donc d’apprendre ? « Que je suis doux, reprend le Sauveur, et humble de cœur. » Ainsi nous inspire-t-il la charité, mais la charité la plus sincère, une charité qui ne rougit pas, qui ne s’enfle pas, qui ne s’enorgueillit pas, qui ne trompe pas, et cette inspiration est contenue dans ces paroles : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. » Comment pourrait avoir cette charité pure un homme orgueilleux et hautain ? Il ne peut se défendre de l’envie. Un envieux aime-t-il réellement, et nous trompons-nous en disant le contraire ? Que personne ne s’avise jamais de supposer la charité à un cœur envieux. Aussi que dit l’Apôtre ? « La charité n’est point envieuse. » Pourquoi ? « Elle ne s’enfle point at ;» c’est le motif pour lequel saint Paul éloigne l’envie du caractère de la charité ; c’est dire : Elle n’est point envieuse, parce qu’elle ne s’enfle point. Il a dit d’abord « La charité n’est point envieuse ; » et comme si on lui en demandait la raison, il ajoute : C’est qu’elle « ne s’enfle point. » Si donc l’envie naît de l’orgueil ; quand il n’y a pas d’orgueil, il n’y a pas d’envie non plus. Mais si la charité n’est ni orgueilleuse, ni envieuse ; c’est enseigner la charité que de dire : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. »

9. Que chacun maintenant possède ce qui lui plaît et se vante comme il veut ; « quand même je parlerais les langues des hommes et des Anges, si je n’ai pas la charité, je suis comme un airain sonore ou une cymbale retentissante. » Qu’y a-t-il de plus beau que de pouvoir parler tant de langues ? On n’est pourtant alors, sans la charité, qu’un airain ou une cymbale faisant du bruit. Voici d’autres dons : « Quand je connaîtrais tous les mystères. » Qu’y a-t-il de plus élevé, ode plus magnifique ? Écoute encore : « Quand j’aurais tous les dons prophétiques et toute la foi, jusqu’à transporter les montagnes, si je n’ai point la charité, je ne suis rien. » Voici quelque chose de plus grand encore mes frères. Qu’est-ce ? « Quand je distribuerais tous mes biens aux pauvres. » Se peut-il rien de plus parfait ? N’est-ce pas le moyen de perfection prescrit par le Seigneur à ce riche auquel il dit : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu possèdes et le donne aux pauvres ? » Mais est-on parfait pour avoir tout vendu et tout donné aux pauvres ? Non, car le Sauveur ajoute : « Viens ensuite et suis-moi. » – Pourquoi vous suivre ? J’ai tout vendu, distribué tout aux pauvres ; ne suis-je donc point parfait ? Qu’ai-je besoin de vous suivre ? – Suis-moi pour apprendre que « je suis doux et humble de cœur. » – Mais peut-on vendre tout et tout donner aux pauvres sans être encore doux et humble de cœur ? – On le peut assurément. – Si pourtant j’ai tout distribué aux pauvres ? – Écoute encore. Car il en est qui après avoir tout abandonné et s’être mis à la suite du Seigneur, sans toutefois l’avoir suivi parfaitement, puisque le suivre parfaitement c’est l’imiter, n’ont pu supporter l’épreuve de la souffrance. Voyez Pierre : il était, mes frères, du nombre de ceux qui avaient tout abandonné et s’étaient mis à la suite du Seigneur. Car en voyant le jeune homme riche s’éloigner avec tristesse, et après avoir demandé avec émotion au Seigneur, qui les consola, quel était donc celui qui pourrait être parfait, ils ne craignirent pas de lui dire « Voici que nous avons tout laissé pour vous suivre ; quelle récompense devons-nous donc attendre au ? » Et le. Seigneur leur fit connaître ce qu’il leur donnerait, ce qu’il leur réservait pour l’avenir. Pierre donc était dès lors du nombre de ceux qui avaient fait ces sacrifices. Et toutefois, quand fut arrivé le moment de la passion, il renia jusqu’à trois fois, à la voix d’une servante, Celui avec lequel il avait promis de mourir.

10. Que votre charité remarque donc bien ces paroles : « Va, vends tout ce que tu as donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; « viens ensuite et me suis. » Pierre est devenu parfait ; mais il s’est mûri quand le Seigneur était déjà assis à la droite de son Père. Il ne l’était point, lorsqu’il suivait le Seigneur marchant vers sa passion ; et il l’est devenu quand il n’avait plus personne à suivre sur la terre. Que dis-je ? Tu as toujours devant toi quelqu’un à suivre. Le Seigneur en te donnant l’Évangile t’a donné un modèle, il y est lui-même avec toi, et il n’a point trompé lorsqu’il a dit : « Voici que je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation du siècle av. » Ainsi donc suis le Seigneur. Qu’est-ce à dire ? Imite-le. Qu’est-ce à dire encore ? « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. » En effet, « quand je distribuerais tous mes biens aux pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien aw. » C’est donc à la charité que j’excite votre charité, et je ne le ferais pas si vous n’en aviez déjà quelque peu. Je vous invite ainsi à poursuivre ce que vous avez entrepris, à perfectionner ce que vous avez commencé. Je vous prie aussi d’intercéder pour moi afin qu’en moi également se consomme la vertu que je vous enseigne. Tous en effet nous sommes imparfaits, et là seulement où tout est parfait nous atteindrons la perfection. « Mes frères, dit l’Apôtre Paul, je ne crois pas être arrivé. » Il s’explique : « Non que déjà j’aie atteint jusque-là ou que je sois déjà parfait ax. » Quel homme oserait donc se vanter de l’être ? Ah ! plutôt, pour mériter d’être parfaits, confessons que nous sommes imparfaits.

LE FILS SEMBLABLE AU PÈRE.

Il est la voie qui conduit au Père, et comme il lui est en tout semblable, puisqu’il a la même nature divine, celui qui le connaît, connaît aussi le Père sans l’avoir vu.

1. Les paroles du saint Évangile, mes frères, ne sont bien comprises qu’autant qu’entre celles qui précèdent et celles qui suivent il y a parfait accord. Quand la vérité parle, il doit y avoir accord entre ce qui précède et ce qui suit. Plus haut, Notre-Seigneur avait dit : « Après que je m’en serai allé, et vous aurai préparé une place, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, afin que vous soyez vous-mêmes où je serai ». Ensuite il avait ajouté : « Et vous savez où je vais, et vous en connaissez la voie ». Ces paroles ne signifiaient rien autre chose, comme il le montra, que ceci : Ils le connaissaient lui-même. Ce que c’était qu’aller à lui-même par lui-même (et voilà ce qu’il accorde à ses disciples ; il les fait aller à lui-même par lui-même), nous vous l’avons expliqué comme nous avons pu dans le précédent discours. Remarquez le sens de ces mots : « Afin que où je suis moi-même, vous soyez vous aussi » ; où devaient-ils se trouver, sinon en lui-même ? lui-même est en lui-même ; et dès lors qu’ils seront, eux aussi, où il est lui-même, ils seront en lui. Il est donc lui-même la vie éternelle, dans laquelle nous nous trouverons, quand il nous aura reçus auprès de lui. Or, cette vie éternelle, qui est lui-même, est en lui, afin que où il est lui-même, nous soyons nous aussi, c’est-à-dire en lui. « Et comme le Père a la vie en lui-même ay », et que la vie qu’il a n’est autre chose que lui-même puisqu’il la possède, « de même il a donné au Fils d’avoir en lui-même la vie », puisqu’il est lui-même la vie qu’il a en lui-même. Mais est-ce que nous-mêmes nous serons cette vie qu’il est lui-même, quand nous commencerons à être dans cette vie, c’est-à-dire en lui-même ? Non, certes, parce que lui-même, étant la vie, possède en lui la vie, et il est lui-même ce qu’il a, et ce que la vie est en lui, il l’est lui-même en lui-même. Mais nous, nous ne sommes pas la vie elle-même, nous ne sommes que participants de sa propre vie à lui, et là nous serons de telle sorte, non pas que nous puissions être en nous-mêmes ce qu’il est lui-même, mais que n’étant pas nous-mêmes la vie, nous ayons pour vie Celui qui possède en lui la vie qui est lui-même, parce qu’il est lui-même la vie. Enfin il est dans lui-même sans pouvoir changer, et dans le Père sans pouvoir s’en séparer. Mais nous, si nous voulions être en nous-mêmes, nous nous troublerions en nous-mêmes ; de là cette parole : « Mon âme a été troublée en moi-même az », et changés en quelque chose de pire, nous ne pourrions pas rester ce que nous sommes, mais quand par lui-même nous serons venus au Père, ainsi qu’il le dit : « Personne ne vient au Père, si ce n’est par moi » ; dès lors que nous resterons en lui, personne ne pourra nous séparer ni du Père, ni de Lui.

2. Unissant donc les paroles suivantes à ce qui précède, Notre-Seigneur ajoute : « Si vous m’avez connu, assurément vous avez aussi connu mon Père ». C’est la même chose que ce qu’il a dit : « Personne ne vient au Père, sinon par moi ». Il ajoute ensuite : « Et bientôt vous le connaissez et vous l’avez vu ». Mais Philippe, un des Apôtres, ne comprenant pas ce qu’il venait d’entendre, lui dit : « Seigneur, montrez-nous le Père, et il nous suffit ». À quoi le Seigneur répond : « Depuis si longtemps je suis avec vous, et vous ne m’avez pas connu, Philippe ? Qui me voit, voit aussi le Père ». Il leur reproche qu’après avoir été si longtemps avec lui, ils ne le connaissaient pas ; mais ne venait-il pas de leur dire : « Et vous savez où je vais, et vous en connaissez la voie » ; et comme ils disaient ignorer ces choses, ne les avait-il pas convaincus qu’ils les savaient, en ajoutant ces mots : « C’est moi qui suis la voie, la vérité et la vie ? » Comment maintenant dit-il : « Depuis si longtemps je suis avec vous, et vous ne m’avez pas connu ? » Car s’ils savaient où il allait, s’ils connaissaient la voie, n’était-ce point parce qu’ils le connaissaient lui-même ? Mais cette difficulté se résout facilement, si l’on dit que certains de ses disciples le connaissaient, que d’autres ne le connaissaient pas, et que parmi ceux-ci se trouvait Philippe. Comprenez-le donc, il adressait ces mots : « Et vous savez où je vais, et vous savez la voie », à ceux qui le connaissaient, et non à Philippe, puisqu’il lui disait : « Depuis si longtemps je suis avec vous, et vous ne m’avez pas connu, Philippe ? » Pour ceux qui connaissaient déjà le Fils, il leur adressa cette parole relative au Père : « Et bientôt vous le connaîtrez, et vous l’avez vu ». Notre-Seigneur parlait ainsi, à cause de la ressemblance si parfaite qui existe entre le Père et lui ; et cette ressemblance était si grande, qu’à vrai dire ils connaissaient le Père, puisqu’ils connaissaient le Fils qui est son image parfaite. Si tous ne connaissaient pas le Fils, ceux-là, du moins, le connaissaient, auxquels il dit : « Et vous savez où je « vais, et vous savez la voie u, puisqu’il est lui-même la voie. Mais ils ne connaissaient pas le Père ; c’est pourquoi il leur dit : « Si vous m’avez connu, vous avez aussi connu mon Père ». C’est par moi que vous l’avez connu lui-même. Car autre je suis moi-même, autre est le Père. Mais, pour les empêcher de le croire dissemblable au Père, il ajoute : « Et bientôt vous le connaîtrez, et vous l’avez a vu ». Ils avaient vu en effet son Fils qui lui est entièrement semblable ; mais il fallait les avertir que le Père, qu’ils ne voyaient pas encore, était semblable au Fils qu’ils voyaient. Et c’est ce que signifie ce que Jésus dit ensuite à Philippe. « Qui me voit, voit aussi le Père ». Non pas qu’il fût tout à la fois le Père et le Fils, erreur que la foi catholique condamne dans les Sabelliens, qu’on appelle aussi Patripassiens, mais parce que le Père et le Fils sont à tel point semblables, que qui connaît l’un, les connaît tous les deux. En parlant de deux personnes absolument semblables, voici ce que nous disons à ceux qui voient l’une et veulent savoir quelle est l’autre : En voyant l’une, vous voyez l’autre. C’est en ce sens que Jésus dit : « Qui me voit, voit aussi le Père » ; cela veut dire, non pas, que celui qui est le Fils soit aussi le Père, mais que le Fils ne diffère en rien du Père. Car si le Père et le Fils ne faisaient pas deux, il ne serait pas dit : « Si vous m’avez connu vous avez connu aussi mon Père ». Aussitôt, en. effet, après avoir dit : « Personne ne vient au Père, sinon par moi », il ajoute : « Si vous m’avez connu, vous avez connu aussi mon Père » : parce que moi, par qui on vient au Père, je vous conduirai à lui, afin que vous le connaissiez lui-même. Mais parce que je lui suis tout à fait semblable, « bientôt vous le connaîtrez », puisque vous me connaissez : « et vous l’avez vu », si vous m’avez vu des yeux du cœur.

3. Pourquoi me dis-tu donc, Philippe : « Montrez-nous le Père, et il nous suffit ? Depuis si longtemps je suis avec vous, et vous ne m’avez pas connu, Philippe ? Qui me voit, voit aussi le Père ». Si c’est encore beaucoup pour toi de comprendre pareille chose, crois, du moins, ce que tu ne comprends pas. Comment me dis-tu : « Montrez-nous le Père ? » Si tu m’as vu, moi qui lui suis parfaitement semblable, tu as vu Celui auquel je ressemble ; et si tu ne peux comprendre encore, « ne crois-tu pas », du moins, « que je suis dans le Père, et que le Père est en moi ? » Ici Philippe aurait pu répondre : Je vous vois, à la vérité, et je vous crois parfaitement semblable au Père ; mais est-il blâmable et mérite-t-il des reproches celui qui de deux personnes semblables aperçoit l’une, et désire aussi voir l’autre ? Je connais l’un des semblables, mais je ne connais encore que l’un sans l’autre ; il ne me suffit pas de connaître l’un, si je ne connais pas l’autre. C’est pourquoi a montrez-nous le « Père, et il nous suffit u. Mais le Maître ne reprenait son disciple, que parce qu’il voyait le cœur de son interlocuteur. Philippe désirait connaître le Père, parce qu’il croyait le Père meilleur que le Fils ; il ne connaissait donc pas même le Fils, puisqu’il s’imaginait qu’il y avait quelque chose de supérieur à lui. C’est pour redresser ses idées à ce sujet que Jésus lui dit : « Qui me voit, voit aussi le Père. Comment dis-tu : montrez-nous le Père ? » Je vois bien comment tu le dis ; tu demandes à voir, non pas une personne qui soit semblable au Fils, mais une personne meilleure que le Fils. « Ne crois-tu pas que je suis dans le Père, et que le Père est en moi ? » Pourquoi veux-tu voir de la différence dans deux sujets en tout semblables ? pourquoi veux-tu connaître séparément ceux qui sont inséparables ? Ensuite, s’adressant non plus à Philippe, mais à tous les disciples, Notre-Seigneur leur dit des choses qu’il ne faut pas discuter dans le peu de temps qui nous reste ; nous voulons les expliquer avec plus de soin, s’il veut bien nous accorder son secours.

SOIXANTE ET ONZIÈME TRAITÉ.

DEPUIS CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « LES PAROLES. QUE JE VOUS DIS, JE NE LES DIS PAS DE MOI-même », JUSQU’À CES AUTRES : « SI VOUS DEMANDEZ QUELQUE CHOSE AU PÈRE, EN MON NOM, JE LE FERAI ». (Chap 14,10-14.)

LE DON DE L’ESPRIT-SAINT.

Pour accomplir le moindre devoir, il faut l’assistance du Saint-Esprit ; mais pour le posséder parfaitement, d’une manière permanente et intime, pour le bien connaître, il est indispensable d’observer les commandements de Jésus-Christ. Nous recevons donc le Saint-Esprit dans une mesure proportionnée à notre fidélité à ses ordres.

1. Nous l’avons entendu, mes frères, dans cette leçon de l’Évangile. Notre-Seigneur nous a dit : « Si vous m’aimez, gardez mes commandements, et je prierai le Père, et il vous donnera un autre Consolateur, pour qu’il a demeure éternellement avec vous, l’Esprit de vérité, que le monde ne peut recevoir, parce qu’il ne le voit point et ne le connaît point. Mais vous le connaîtrez, parce qu’il demeurera avec vous et qu’il sera en vous ». Il y a beaucoup de questions à faire sur ce peu de paroles de Notre-Seigneur ; mais c’est pour nous une grande entreprise de chercher à découvrir tout ce qui s’y trouve renfermé, et encore plus de trouver tout ce que nous y chercherons. Cependant, autant que le Seigneur voudra bien nous en faire la grâce, selon notre capacité et aussi selon la vôtre, nous serons attentifs, nous à ce que nous devons dire, et vous à ce que vous devez entendre. Recevez donc par nous, très-chers frères, ce que nous pouvons vous donner ; et ce qu’il nous est impossible de vous expliquer, demandez-le au Seigneur. Jésus-Christ promet à ses Apôtres l’Esprit consolateur ; mais voyons de quelle manière il le leur promet : « Si vous m’aimez », leur dit-il, « gardez mes commandements, et je prierai le Père, et il vous donnera un autre Consolateur, l’Esprit de vérité, afin qu’il demeure éternellement avec vous ». Cet Esprit est évidemment le Saint-Esprit de la Trinité, que la foi catholique reconnaît comme étant consubstantiel et coéternel au Père et au Fils. C’est de lui que l’Apôtre nous dit : « L’amour de Dieu a été « répandu dans nos cœurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné ba ». Comment donc Notre-Seigneur dit-il : « Si vous m’aimez, gardez mes commandements, et moi je prierai le Père, et il vous donnera un autre Consolateur » ; puisque cet Esprit-Saint dont il parle est celui-là même sans lequel nous ne pouvons ni aimer Dieu, ni garder ses commandements ? Comment aimerons-nous pour recevoir Celui sans lequel nous ne pouvons rien aimer ? Ou bien, comment garderons-nous les commandements, pour recevoir celui sans lequel nous ne pouvons les garder ? Ou bien, y aurait-il préalablement en nous un amour qui nous ferait aimer Jésus-Christ, de telle sorte qu’en aimant Jésus-Christ et en observant ses commandements, nous mériterions de recevoir le Saint-Esprit, et que l’amour, non pas de Jésus-Christ, puisque cet amour nous l’aurions d’avance, mais l’amour de Dieu le Père serait répandu dans nos cœurs par l’Esprit-Saint, qui nous a été donné ? Cette pensée est mauvaise, car celui qui croit aimer le Fils, et n’aime pas le Père, celui-là n’aime pas même le Fils ; il n’aime que le fantôme qu’il s’est forgé à lui-même. D’ailleurs, c’est une parole expresse de l’Apôtre que « personne ne « peut dire : Seigneur Jésus, si ce n’est par le Saint-Esprit bb ». Et qui peut dire : Seigneur Jésus, de la manière que l’entendait l’Apôtre, sinon celui qui l’aime ? Plusieurs, en effet, le disent de bouche, mais le nient dans leur cœur et par leurs actes. C’est de ceux-là qu’il a dit : « Ils font profession de connaître Dieu, mais ils le nient par leurs œuvres bc ». Si c’est par les œuvres qu’on le renonce, assurément c’est aussi par les œuvres qu’il faut le confesser. « Personne donc ne dit : Seigneur Jésus » d’esprit, de parole, de fait, de cœur, de bouche et d’action, personne ne dit : Seigneur Jésus, sinon par le Saint-Esprit » ; et personne ne le dit ainsi, à moins de l’aimer. Les Apôtres disaient déjà de la sorte : « Seigneur Jésus », et ils le disaient ainsi sans fiction aucune ; s’ils le confessaient de bouche sans le nier dans leur cœur et par leurs actes ; s’ils le disaient en toute vérité, c’est qu’évidemment ils l’aimaient. Mais comment pouvaient-ils l’aimer, sinon par l’Esprit-Saint ? Pourtant ils doivent d’abord aimer Jésus et garder ses commandements, afin de recevoir le Saint-Esprit, sans lequel ils ne peuvent ni aimer ni garder les commandements.

2. Il faut donc reconnaître que celui qui aime a déjà l’Esprit-Saint, et que l’ayant, il mérite de l’avoir encore à un degré plus éminent et qu’ainsi son amour augmente. Les disciples avaient donc déjà l’Esprit-Saint que le Seigneur leur promettait, et sans lequel ils n’auraient pu l’appeler Seigneur. Mais cependant ils ne l’avaient point encore, dans le sens que le Seigneur le leur promettait. Il est donc vrai de dire qu’ils l’avaient et qu’ils ne l’avaient pas, puisqu’ils ne l’avaient pas encore au degré où ils devaient l’avoir : ils l’avaient bien un peu, mais ils devaient l’avoir davantage. Ils l’avaient d’une manière cachée, ils devaient le recevoir ouvertement. Et ce qui était de nature à augmenter la grandeur du don qui leur était promis, c’est qu’ils devaient savoir pertinemment qu’ils possédaient le Saint-Esprit. C’est de ce don que parle l’Apôtre, lorsqu’il dit : « Pour nous, nous avons reçu, non pas l’esprit de ce monde, mais l’Esprit qui est de Dieu, afin que nous connaissions les dons que Dieu nous a faits bd ». Car ce n’est pas une seule fois, mais deux fois, que Notre-Seigneur répandit l’Esprit-Saint sur ses Apôtres d’une manière visible. En effet, peu après sa résurrection, il leur dit en soufflant sur eux : « Recevez l’Esprit-Saint be ». Parce qu’il le leur donna en ce moment, est-ce qu’il ne leur envoya point plus tard celui qu’il leur avait promis ? Ou bien, n’était-ce pas le même qu’il répandit sur eux par son souffle et qu’ensuite il leur envoya du haut du ciel bf ? C’est donc une nouvelle question de savoir pourquoi cette donation visible du Saint-Esprit a été renouvelée deux fois : ce fut peut-être à cause du double précepte de l’amour de Dieu et du prochain ; comme il voulait nous montrer que ce double amour est l’effet du Saint-Esprit, l’infusion de cet Esprit a été renouvelée deux fois d’une manière apparente. Il peut y avoir de ce fait d’autres raisons, mais nous ne sommes pas au moment de chercher à les connaître ; car nous prolongerions ce discours outre mesure. Tenons seulement pour constant que sans l’Esprit-Saint nous ne pouvons ni aimer Jésus-Christ, ni garder ses commandements, et que nous ferons ces deux choses plus ou moins parfaitement, selon que nous aurons reçu ce même Esprit avec plus ou moins d’abondance. C’est pourquoi ce n’est pas inutilement que l’Esprit-Saint est promis, non seulement à celui qui ne l’a pas, mais même à celui qui le possède déjà : par là, celui qui ne l’a pas encore commencé à l’avoir, et celui qui l’a déjà, le possédera en de plus larges proportions. En effet, si l’Esprit-Saint ne pouvait s’obtenir à un degré moindre par les uns, et à un degré plus élevé par les autres, le saint prophète Élysée n’aurait pas dit au saint prophète Élie : « Que l’esprit qui est en vous soit doublé en moi bg ».

3. En prononçant ces mots : a Dieu ne donne « pas son Esprit par mesure bh », Jean-Baptiste parlait du Fils même de Dieu, car l’Esprit-Saint ne lui a pas été donné par mesure, puisque la divinité habite en lui dans toute sa plénitude bi. En effet, le médiateur de Dieu et des hommes, Jésus-Christ homme bj, n’a jamais été privé de la grâce du Saint-Esprit ; lui-même l’a déclaré ; c’est en lui que s’est accomplie cette prophétie : « L’Esprit du Seigneur est sur moi, c’est pourquoi il m’a rempli de son onction ; il m’a envoyé évangéliser les pauvres bk ». Qu’il soit le Fils unique de Dieu, égal au Père, c’est sa nature et non pas un effet de la grâce ; mais qu’il se soit uni un homme pour ne faire avec lui qu’une seule personne qui est celle du Fils unique de Dieu, ce n’est plus sa nature, mais un don de la grâce ; l’Évangile nous en avertit en ces termes : « Cependant l’enfant croissait et se fortifiait, il était rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était en lui bl ». Pour les autres hommes, le don de l’Esprit-Saint leur est accordé et augmenté par mesure jusqu’à ce que se comble pour chacun la mesure de la perfection qui lui est propre. C’est pourquoi l’Apôtre nous avertit « de ne pas être plus sages « qu’il ne faut, mais d’être sages avec sobriété selon la mesure de la foi que Dieu a répartie à chacun bm ». Ce n’est pas que l’Esprit-Saint soit partagé ; mais il partage ses dons. Il y a diversité de dons spirituels ; mais il n’y a qu’un même Esprit bn.

4 Mais quand Jésus dit : « Je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraclet », il montre qu’il est lui-même tin Paraclet. Paraclet est un mot qui, en latin, signifie avocat ; or, il est dit de Jésus-Christ : « Nous avons pour avocat auprès du Père Jésus-Christ le juste bo Ainsi, quand Jésus-Christ a dit que le monde ne pouvait pas recevoir le Saint-Esprit, il a parlé dans le même sens que l’Apôtre en ce passage : « La prudence de la chair est ennemie de Dieu ; car elle n’est pas soumise à la loi et ne peut l’être bp ». C’est comme si nous disions : L’injustice ne peut être juste. Par le monde, en cet endroit, Jésus entend ceux qui aiment le monde d’un amour qui ne vient pas du Père bq. C’est pourquoi à l’amour de ce monde, que nous avons tant de peine à diminuer et à détruire en nous, est opposé l’amour de Dieu qui est répandu dans nos cœurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné. « Le monde ne peut donc recevoir cet Esprit, parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît point ». Car l’amour du monde n’est pas doué de ces yeux invisibles par lesquels on voit le Saint-Esprit, parce qu’il ne peut être vu que d’une manière toute spirituelle.

5. « Mais vous », dit Notre-Seigneur, « vous le connaîtrez, parce qu’il restera avec vous et qu’il sera en vous ». Il sera en eux pour y demeurer ; il n’y demeurera pas pour y être ; car il faut être en un lieu avant d’y demeurer. Mais afin que les disciples n’entendent pas ces paroles : « Il demeurera avec vous », en ce sens qu’il demeurerait visiblement auprès d’eux, à la façon dont un étranger demeure chez son hôte, il explique ces mêmes paroles en ajoutant : « Il sera en vous ». Il se voit donc d’une manière invisible ; s’il n’est pas en, noua, nous ne pouvons le connaître ; car ainsi voyons-nous en nous-mêmes notre propre conscience. Nous voyons le visage d’un autre, nous ne voyons pas le nôtre ; nous voyons notre conscience, et nous ne voyons pas celle d’autrui. Mais notre conscience ne peut être ailleurs qu’en nous, tandis que l’Esprit-Saint peut très-bien être sans nous ; c’est pourquoi il nous est donné, afin d’être aussi en nous. Mais nous ne pouvons le voir et le connaître comme il veut être vu et connu, que s’il est en nous.

SOIXANTE-QUINZIÈME TRAITÉ.

DEPUIS CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST : « JE NE VOUS LAISSERAI PAS ORPHELINS », JUSQU’À CES AUTRES : « ET MOI AUSSI JE L’AIMERAI ET JE ME DÉCOUVRIRAI À LUI ». (Ch 14, 18-21.)

RÉCOMPENSE DE LA FIDÉLITÉ À JÉSUS-CHRIST.

Le Sauveur promet à ses Apôtres, s’ils sont fidèles à ses commandements, non seulement de se manifester à eux après sa résurrection, mais aussi de leur communiquer la vie éternelle, et de se faire voir à eux pendant l’éternité.

1. Jésus-Christ avait promis à ses disciples de leur envoyer le Saint-Esprit ; mais, pour les empêcher de croire qu’il voulait l’envoyer à sa place, et qu’il ne serait plus lui-même avec eux, Notre-Seigneur ajouta ces paroles : « Je ne vous laisserai pas orphelins ; je viendrai a à vous ». Les orphelins sont des pupilles. Le mot grec d’orphelin a la signification de pupille ; car, dans le psaume où nous lisons : « Vous serez le protecteur du pupille br », la version grecque porte : protecteur de l’orphelin. Le Fils de Dieu nous a adoptés pour les enfants de son Père, et il a voulu que nous ayons pour Père selon la grâce, celui qui est son Père selon la nature ; et néanmoins, il nous témoigne une tendresse toute paternelle lorsqu’il dit : « Je ne vous laisserai pas orphelins ; je viendrai à vous ». C’est encore pour cela qu’il nous appelle les enfants de l’Époux, lorsqu’il dit : « L’heure viendra où l’Époux a leur sera enlevé, et alors les enfants de l’Époux jeûneront bs ». Quel est l’Époux, sinon le Seigneur Jésus-Christ ?

2. Il dit ensuite : « Encore un peu de temps, et le monde ne me voit plus ». Eh quoi ! est-ce qu’alors le monde le voyait ? puisque par le nom de monde il veut désigner ceux dont il a parlé plus haut en ces termes : « Le monde ne peut recevoir le Saint-Esprit, parce qu’il ne le voit pas et ne le connaît pas ». Le monde, assurément, voyait de lui ce qui pouvait se voir des yeux de la chair ; mais il ne voyait pas le Verbe divin caché sous le voile de la chair : il voyait l’homme, mais ne voyait pas le Dieu ; il voyait le vêtement, mais ne voyait pas celui qui le portait. Après sa résurrection, il laissa voir son corps à ses disciples, il leur permit même de le toucher, mais il ne voulait pas le montrer à ceux qui n’étaient pas du nombre des siens. Aussi est-ce peut-être ce qu’il faut entendre par ces paroles : « Encore un peu de temps, et le monde ne me voit pas ; pour vous, vous me verrez, parce que je vis et que vous vivrez ».

3. Que signifient ces mots : « Parce que je vis et que vous vivrez ? » Pourquoi dit-il qu’il vit lui-même présentement, et que, pour eux, ils vivront plus tard, sinon parce qu’il promettait de leur donner plus tard la vie qui animerait d’abord son corps ressuscité ? Et comme sa résurrection allait avoir bientôt lieu, il en parle au temps présent, pour en montrer la proximité. Mais comme la résurrection de ses disciples devait être différée jusqu’à la fin du monde, il ne dit pas : Vous vivez, mais : « Vous vivrez ». Ces deux résurrections, la sienne qui devait avoir lieu peu après, et la nôtre qui arrivera à la fin du monde, Notre-Seigneur les a ainsi promises d’une façon élégante et brève, par ces deux mots dont l’un regarde le présent et l’autre l’avenir : « Parce que je vis », dit-il, « et vous aussi vous vivrez ». C’est parce qu’il vit que nous vivrons. « Par un homme est venue la a mort, et par un homme viendra la résurrection des morts ; car, comme tous meurent en Adam, ainsi tous seront vivifiés en Jésus-Christ bt ». Et comme aucun n’est arrivé à la mort que par Adam, aucun n’arrive à la vie que par Jésus-Christ : parce que nous avons vécu, nous sommes morts ; mais c’est parce qu’il a vécu lui-même, que nous vivrons. Nous sommes morts à Jésus-Christ, quand nous vivons pour nous-mêmes. Mais parce qu’il est mort pour nous, il vit et pour lui-même et pour nous. C’est en effet parce qu’il vit, que nous vivons. Nous avons bien pu nous donner la mort à nous-mêmes, mais nous ne pouvons, de même, nous rendre la vie.

4. « En ce jour », dit-il, « vous connaîtrez que je suis dans mon Père et que vous êtes en moi, et moi en vous ». En quel jour, sinon en celui auquel il fait allusion en disant : « Et vous vivrez ? » Alors nous pourrons voir ce que nous croyons. Maintenant, sans doute, il est en nous, et nous sommes en lui. Mais ce que nous ne faisons que croire maintenant, alors nous le connaîtrons. Et quoique dès à présent la foi nous l’apprenne, alors notre connaissance aura pour base la contemplation même de la réalité, tant que nous sommes dans un corps pareil au nôtre, c’est-à-dire sujets à la corruption et de nature à appesantir l’âme, nous sommes éloignés du Seigneur, nous marchons à la lueur de la foi et non au flambeau de la claire vue bu. Mais alors nous marcherons à la claire vue ; car nous le verrons tel qu’il est bv. Si Jésus-Christ n’était pas en nous, même dès cette vie, l’Apôtre ne dirait pas : « Mais si Jésus-Christ est en nous, le corps est mort à cause du péché, mais l’Esprit est vivant à cause de la justice bw ». Que nous soyons en lui, même dès cette vie, c’est ce que Notre-Seigneur nous montre quand il dit : « Je suis la vigne, vous êtes les branches bx ». En ce jour donc, quand nous vivrons de cette vie qui doit absorber la mort, nous connaîtrons qu’il est dans le Père, que nous sommes en lui, et qu’il est en nous : car alors sera achevé ce qu’il a déjà commencé, c’est-à-dire d’être en nous et de nous faire vivre en lui.

5. « Celui qui a mes commandements », dit Notre-Seigneur, « et les garde, c’est celui-là qui m’aime ». Celui qui les a dans la mémoire et qui les garde dans sa manière de vivre, qui les a dans ses discours, et qui les garde en ses mœurs ; qui les a en les écoutant et qui les garde en les pratiquant, ou qui les a en les pratiquant, et qui les garde en y persévérant,« c’est celui-là », dit-il, « qui m’aime ». C’est par les œuvres que l’amour doit se montrer, s’il veut être autre chose qu’un vain nom. « Et celui qui m’aime », continue-t-il, « sera aimé par mon Père ; et moi aussi je l’aimerai, et je me manifesterai à lui ». Que veut dire : « J’aimerai ? » Est-ce qu’il ne commencera qu’alors à nous aimer, tandis que maintenant il ne nous aime pas ? Évidemment non. Comment, en effet, le Père pourrait-il nous aimer sans le Fils, ou comment le Fils pourrait-il nous aimer sans le Père ? Leur opération étant inséparable, pourraient-ils aimer séparément ? Quand Notre-Seigneur dit : « Je l’aimerai », cette parole se rapporte à ce qui suit : « Et je me manifesterai moi-même à lui ». « J’aimerai et je me manifesterai », c’est-à-dire, j’aimerai jusqu’à me manifester. Maintenant l’amour de Jésus-Christ ne va qu’à nous faire croire et pratiquer ce que la foi nous ordonne ; mais alors son amour ira jusqu’à nous faire voir et à nous donner la claire vision pour récompense de notre foi, et nous aussi nous aimons maintenant, parce que nous croyons ce que nous verrons ; mais alors nous aimerons parce que nous verrons ce que nous croyons.

SOIXANTE-SEIZIÈME TRAITÉ.

DEPUIS LES PAROLES SUIVANTES : « JUDE, NON PAS L’ISCARIOTE, LUI DIT », : JUSQU’À CELLES-CI : « LA PAROLE QUE VOUS AVEZ ENTENDUE, N’EST PAS MA PAROLE, MAIS CELLE DU PÈRE QUI M’A ENVOYÉ ». (Chap 14,22-24.)

MANIFESTATION DE DIEU.

Jésus-Christ se manifeste à ceux qui l’aiment, intérieurement en ce monde, et dans le ciel il se manifestera à eux pour toujours, tandis que les mondains ne verront qu’un instant son humanité au jour du jugement, et jamais ils ne le contempleront dans son essence divine, parce qu’ils ne l’aiment pas.

1. Si les disciples de Jésus l’interrogent et que ce divin Maître leur réponde, nous sommes avec eux pour profiter de ses réponses, puisque nous lisons ou entendons lire le saint Évangile. Notre-Seigneur ayant dit : « Encore « un peu de temps, et le monde ne me voit déjà plus, mais vous me verrez », Jude, non pas celui qui le trahit et qui était surnommé Iscariote, mais celui dont l’épître se lit au même titre que les Epîtres canoniques, l’interrogea à ce sujet : « Seigneur, d’où vient que vous vous manifesterez à nous et non pas au monde ? » Soyons avec les Apôtres comme des disciples qui interrogent leur maître, et Écoutons la réponse qu’il nous fait à tous. Jude le saint, et non pas l’impie, non pas le persécuteur du Seigneur, mais son suivant fidèle, lui demanda pourquoi il devait se manifester, non pas au monde, mais seulement à ses disciples ; pourquoi encore un peu de temps et le monde ne le verrait plus, tandis que ses disciples le verraient.

2. « Jésus lui répondit et lui dit : Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et « nous ferons en lui notre demeure. Celui qui « ne m’aime point ne garde pas mes paroles ». Voilà bien exposée la raison pour laquelle il doit se manifester aux siens, et non pas aux étrangers qu’il désigne sous le nom de monde ; cette raison, c’est que les siens l’aiment et que les autres ne l’aiment pas. C’est la même raison qui fait chanter au saint Psalmiste : « Jugez-moi, mon Dieu, et séparez ma cause de la nation qui n’est pas sainte by ». En effet, ceux qui aiment sont choisis parce qu’ils aiment : pour ceux qui n’aiment pas, quand même ils parleraient toutes les langues des hommes et des anges, ils ne sont qu’un airain sonnant et une cymbale retentissante. Quand même ils auraient le don de prophétie, quand ils auraient pénétré tous les mystères et toute science, quand ils auraient toute la foi possible, jusqu’à transporter les montagnes, ils ne sont rien. Quand ils auraient distribué tous leurs biens, quand ils auraient livré leur corps pour être brûlé, cela ne leur servirait de rien bz. C’est l’amour qui distingue les saints d’avec le monde, qui les unit ensemble et fait qu’ils habitent la même maison ca. Dans cette maison le Père et le Fils font leur demeure, et ils donnent ce même amour à ceux devant qui ils se manifesteront à la fin du monde. C’est au sujet de cette manifestation que le disciple interrogeait le divin Maître ; de cette manière, ceux qui ont entendu sa réponse de sa propre bouche, et nous qui la lisons dans l’Évangile, nous en sommes tous instruits. Le disciple n’avait fait de question qu’au sujet de la manifestation de Jésus-Christ, et le Christ lui a fait une réponse qui a trait à son amour et à sa demeure. Il y a donc une manifestation de Dieu tout intérieure, qu’ignorent absolument les impies, puisque Dieu, le Père et le Saint-Esprit ne se manifestent jamais à eux. Le Fils a pu se manifester à eux, mais dans sa chair, et cette manifestation est bien différente de la manifestation intérieure. Quelle qu’elle soit, elle ne durera pas toujours pour eux : elle ne durera qu’un peu de temps ; et ce sera pour leur jugement, et non pour leur joie ; pour leur châtiment, et non pour leur récompense.

3. Voyons maintenant, autant que Dieu daignera nous le découvrir, comment il faut entendre ces paroles : « Encore un peu de temps « et le monde ne me voit déjà plus ; mais « vous, vous me verrez ». Peu après, sans doute, son corps, que les impies eux-mêmes pouvaient voir, devait être soustrait à leurs yeux, puisqu’après la résurrection aucun d’eux ne l’a vu. Mais comme les anges ont affirmé qu’« il viendra de la même manière que vous l’avez vu monter au ciel cb » ; comme, d’ailleurs, la foi nous apprend qu’il viendra dans le même corps juger les vivants et les morts ; alors, sans aucun doute, le monde le verra, et sous ce nom de monde sont compris ceux qui sont étrangers à son royaume. Et ainsi ces paroles : « Encore un peu de temps et le monde ne me voit déjà plus », il semble bien plus naturel de les entendre de la fin du monde, c’est-à-dire du moment où il se soustraira à la vue des damnés, tandis qu’il se fera voir pour toujours à ceux en qui son Père et lui font leur demeure à cause de leur amour pour lui. Il dit : « Encore un peu de temps », car ce qui paraît très-long aux hommes est très-court aux yeux de Dieu. C’est en effet de ce temps si court que notre Évangéliste Jean a dit : « Mes petits enfants, voici la dernière heure cc ».

4. Mais pour ne pas croire que le Père et le Fils seuls doivent, sans le Saint-Esprit, établir leur demeure en ceux qui les aiment, qu’on se rappelle ce qui a été dit plus haut du Saint-Esprit : « Le monde ne peut le recevoir, parce qu’il ne le voit point et ne le connaît point. Mais pour vous, vous le connaîtrez, parce qu’il restera avec vous et qu’il sera en vous cd ». Le Saint-Esprit est donc avec le Père et le Fils, pour établir sa demeure dans les saints ; il reste dans leur intérieur, comme Dieu dans son temple. Le Dieu Trinité, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, viennent à nous, quand nous allons à eux : ils viennent en nous en nous secourant, et nous allons à eux en leur obéissant ; ils viennent en nous en nous éclairant, et nous allons à eux en profitant de leurs lumières ; ils viennent en nous en nous remplissant, et nous allons à eux en les recevant ; par là nous les voyons non pas extérieurement, mais d’une manière intérieure, et leur demeure en nous est, non point passagère, mais éternelle. C’est ainsi que le Fils ne se manifeste pas au monde, car il appelle monde ceux dont il ajoute aussitôt « Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles ». Voilà quels sont ceux qui ne voient jamais le Père ni le Saint-Esprit : ils voient le Fils un peu de temps, non pour être béatifiés, mais pour être jugés. Et ils le verront, non pas dans sa forme de Dieu, sous laquelle il est invisible en même temps que le Père et le Saint-Esprit, mais dans sa forme d’homme, sous laquelle il a paru méprisable aux hommes pendant sa passion, mais sous laquelle, aussi, il se montrera terrible dans son jugement.

5. Si Jésus ajoute : « Et la parole que vous avez entendue n’est pas la mienne, mais celle du Père qui m’a envoyé », n’en soyons ni étonnés, ni effrayés. Il n’est pas moindre que le Père ; mais il n’est que par le Père ; il n’est pas au-dessous du Père, mais il n’est pas de lui-même ; et il n’a pas menti quand il a dit : « Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles ». Il dit que ces paroles sont les siennes ; peut-il être opposé à lui-même quand il dit ensuite : « Et la parole que vous « avez entendue n’est pas mienne ? « Peut-être a-t-il voulu établir ici une distinction, comme celle-ci : quand il parle de ses propres paroles », il en parle au pluriel ; et quand il dit que « sa parole » n’est pas la sienne, mais bien celle de son Père, c’est lui-même qu’il veut désigner. « Au commencement, en effet, était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ce ». Le Verbe n’est pas son Verbe à lui, mais celui du Père ; comme il est non pas sa propre image, mais celle du Père : il n’est pas non plus son Fils à lui, mais celui du Père. C’est donc avec justesse qu’il attribue au Père ce qu’il fait, quoiqu’il lui soit égal, puisque c’est du Père qu’il tient de lui être égal en toutes choses.

SOIXANTE-DIX-SEPTIÈME TRAITÉ.

DEPUIS LES PAROLES SUIVANTES : « JE VOUS AI DIT CES CHOSES DEMEURANT AVEC VOUS », JUSQU’À CES AUTRES : « JE VOUS DONNE MA PAIX ; JE NE VOUS LA DONNE POINT COMME LE MONDE LA DONNE ». (Chap 14,25-27.)

LE SAINT-ESPRIT ET LA PAIX.

En quittant ses Apôtres, le Sauveur leur promet l’assistance du Saint-Esprit, qui les instruira à sa place, comme distributeur de la grâce divine ; ensuite il leur donne la paix, autant qu’une âme fidèle peut la posséder en ce monde, en attendant qu’elle jouisse, dans le ciel, de la paix inaltérable qui est Dieu lui-même ; paix que les mondains ne peuvent goûter les uns avec les autres, loin de Jésus-Christ.

1. Dans le passage du saint Évangile qui précède celui qui vient de nous être lu, le Seigneur Jésus avait dit que le Père et lui viendraient vers ceux qui l’aiment, et qu’ils établiraient en eux leur demeure. Déjà un peu plus haut il avait dit du Saint-Esprit « Mais vous le connaîtrez, parce qu’il demeurera auprès de vous et qu’il sera en vous cf ». Ces paroles nous ont fait : comprendre que la Trinité divine demeure tout entière dans les saints comme dans son temple. Maintenant Jésus ajoute : « Je vous ai dit ces choses pendant que je demeure avec vous ». Cette demeure est autre que celle qu’il promet pour l’avenir ; et celle qui doit venir est autre que celle qu’il certifie pour le temps présent. La première est spirituelle et tout intérieure, elle a lieu dans les âmes ; la seconde est corporelle et se manifeste extérieurement aux yeux et aux oreilles. La première béatifie dans l’éternité ceux qui ont été sauvés ; la seconde visite dans le temps ceux qui doivent l’être. Quant à la première, le Seigneur ne s’éloigne jamais de ceux qui l’aiment ; quant à la seconde, il vient et s’éloigne. « Je vous ai dit ces choses », ajoute-t-il, « pendant que je demeure avec vous » ; c’est-à-dire par le fait d’une présence corporelle, qui le leur rendait visible et lui permettait de leur parler.

2. « Mais le Paraclet », continue-t-il, « le Saint-Esprit, que le Père enverra en mon nom, c’est lui qui vous enseignera toutes choses et vous rappellera toutes les choses que je vous ai dites ». Le Fils parle-t-il tandis que c’est le Saint-Esprit qui enseigne ; de telle sorte que, si le Fils parle, nous entendons ses paroles, mais nous ne les comprenons qu’autant que le Saint-Esprit nous en donne l’intelligence ? Le Fils parle-t-il sans le Saint-Esprit, et le Saint-Esprit enseigne-t-il sans le Fils ; ou plutôt, le Fils n’enseigne-t-il pas lui aussi, et le Saint-Esprit ne parle-t-il pas lui-même ? Et quand Dieu nous dit et nous enseigne quelque chose, n’est-ce pas la Trinité elle-même qui parle et qui enseigne ? Mais précisément parce qu’il y a une Trinité, il fallait indiquer chacune de ses personnes, et concevoir chacune d’elles comme étant distincte des autres, tout en comprenant qu’elles sont inséparables les unes des autres. Écoute le Père, c’est lui qui parle en ce passage : « Le Seigneur m’a dit : Tu es mon Fils cg ». C’est encore lui qui enseigne en cet autre endroit : « Tout homme qui entend parler le Père et apprend de lui, vient à moi ch ». Tout à l’heure tu as entendu parler le Fils ; car il a dit de lui-même : « Tout ce que je vous aurai dit ». Si tu veux assurer qu’il enseigne, rappelle-toi le maître dont il est dit : « Vous n’avez qu’un Maître, Jésus-Christ ci ». Pour le Saint-Esprit, tu sais qu’il enseigne ; car il est dit : « Lui-même vous enseignera toutes choses » ; écoute-le parler en ce passage des Actes des Apôtres, où il est rapporté que le Saint-Esprit dit à saint Pierre : « Va avec eux, parce que c’est moi qui les ai envoyés cj. C’est donc toute la Trinité qui parle et qui instruit ; mais si chaque personne n’était signalée individuellement, la faiblesse humaine n’aurait pu le comprendre. Car, comme la Trinité est absolument inséparable, nous n’aurions jamais su qu’en elle se trouvent trois personnes, si l’on avait toujours parlé d’elle sans faire de distinction entre ces mêmes personnes. Quand nous disons : Le Père, le Fils et le Saint-Esprit, nous ne les nommons pas ensemble, quoique cependant ils ne puissent pas n’être pas ensemble. Quant à ce que Jésus ajoute : « Il vous rappellera », nous devons aussi comprendre par là qu’il nous est enjoint de ne pas oublier que ses salutaires enseignements touchent à la grâce, et que la grâce nous rappelle l’Esprit-Saint.

3. « Je vous laisse la paix », continue Jésus, « je vous donne ma paix ». C’est là cette paix par-dessus la paix dont nous parle le Prophète : au moment de partir, il nous laisse la paix ; quand il viendra à la fin des temps, il nous donnera sa paix. Il nous laisse la paix dans ce monde, il nous donnera sa paix dans l’autre vie ; il nous laisse la paix avec laquelle, tant que nous la conservons, nous triomphons de l’ennemi ; il nous donnera sa paix, quand nous régnerons sans craindre désormais l’ennemi. Il nous laisse la paix, afin qu’ici-bas nous nous aimions les uns les autres ; il nous donnera sa paix, quand nous ne pourrons plus avoir de dissentiment les uns avec les autres ; il nous laisse la paix, afin que nous ne jugions pas réciproquement de nos intentions cachées, tant que nous sommes en ce monde ; il nous donnera sa paix, lorsqu’il manifestera les pensées des cœurs, et alors chacun recevra de Dieu la louange qui lui est due ck. Mais c’est toujours en lui et par lui que nous avons la paix ; qu’il s’agisse de celle qu’il nous laisse avant d’aller à son Père, ou qu’il soit question de celle qu’il nous donnera en nous conduisant à son Père, peu importe. Mais, en allant à son Père, nous laisse-t-il autre chose que lui-même, puisqu’il ne s’éloigne pas de nous ? Il est lui-même notre paix, car de deux peuples il n’en a fait qu’un cl. Il est donc lui-même la paix, et quand par la foi nous croyons qu’il est, et quand nous le voyons tel qu’il est cm. Si, en effet, tandis que nous sommes dans un corps corruptible qui appesantit l’âme, que nous marchons par la foi et non par l’évidence, il ne nous abandonne pas dans notre pèlerinage loin de lui cn, combien moins nous abandonnera-t-il, quand nous serons arrivés à l’évidence elle-même ! Combien plus nous remplira-t-il de lui-même !

4. Mais pourquoi, lorsqu’il a dit : « Je vous laisse la paix », n’a-t-il pas ajouté : « la mienne ? » Et quand il a dit : « Je vous donne », a-t-il ajouté : « ma paix ? » Faut-il sous-entendre le mot « ma » où il n’a pas été dit, et parce qu’il est employé à l’un des deux endroits, se rapporte-t-il aussi à l’autre ? N’y a-t-il pas là quelque chose à lui demander et à rechercher ? Ne devons-nous pas frapper afin qu’il nous ouvre ? Par cette paix qu’il déclare être la sienne, n’a-t-il pas voulu désigner celle qu’il possède lui-même ; et la paix qu’il nous laisse en ce monde n’est-elle pas plutôt la nôtre que la sienne ? Il ne rencontre, en effet, en lui-même aucune opposition au bien, celui qui n’est pas sujet à commettre le péché ; pour nous, notre paix est de telle nature que nous devons dire encore : « Pardonnez-nous nos offenses co ». Nous avons donc une certaine paix, parce que nous nous réjouissons dans la loi de Dieu selon l’homme intérieur ; mais cette paix n’est pas entière. Car nous sentons dans nos membres une autre loi qui combat contre la loi de notre esprit cp. De même la paix se trouve entre nous, parce que nous avons une confiance mutuelle, que nous nous aimons les uns les autres, mais cette paix n’est pas entière, parce que nous ne voyons pas mutuellement les pensées de notre cœur, et certaines choses qui nous concernent et sont en nous, nous les jugeons ou en bien ou en mal. Aussi, et quoiqu’elle nous ait été laissée par Jésus-Christ, cette paix est la nôtre ; et même, telle qu’elle est, nous ne l’aurions pas sans lui. Quant à lui, il ne possède point une paix pareille à la nôtre. Si nous la conservons jusqu’à la fin telle que nous l’avons reçue, il la rendra semblable à la sienne : alors nous ne sentirons plus en nous aucun combat, et dans les cœurs les uns des autres, rien ne nous sera plus caché. Je ne l’ignore pas : on peut entendre ces paroles du Seigneur en ce sens qu’il répéterait deux fois la même chose : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » ; par conséquent, après avoir dit : « la paix », il se répéterait en disant « ma paix » ; et après vous avoir dit : « je vous laisse », il se répéterait encore en disant : « je vous donne ». Que chacun l’entende comme il lui plaira ; pour moi, j’aime et je crois que vous aimez aussi, mes bien chers frères, à considérer cette paix comme celle qui nous fait vaincre l’ennemi avec ensemble, et désirer cette autre paix au sein de laquelle nous n’aurons plus d’ennemi.

5. Quant à ce que le Seigneur ajoute « Je ne vous la donne pas, comme le monde la donne », quel est le sens de ces paroles ? Le voici : je ne vous la donne pas comme la donnent les hommes qui aiment le monde. Ceux-là, en effet, se donnent la paix, afin que, débarrassés des soucis, des procès et des guerres, ils jouissent, non pas de Dieu, mais du monde qui possède leurs affections ; et quand ils donnent la paix aux justes, en cessant de les persécuter, ce n’est pas une paix véritable, car il n’y a pas de véritable accord où les cœurs sont désunis. On appelle consorts, ceux qui unissent leurs sorts ; ceux qui unissent leurs cœurs, doivent donc de même s’appeler concords. Pour nous, mes très-chers frères, Jésus-Christ nous laisse la paix et nous donne sa paix, non pas comme la donne le monde, mais comme la donne celui par qui a été fait le monde ; il nous la donne, afin que nous soyons tous d’accord, que nous soyons unis de cœur et que, n’ayant plus qu’un seul cœur, nous l’élevions en haut et ne le laissions pas se corrompre sur la terre.

SOIXANTE-DIX-HUITIÈME TRAITÉ.

SUR CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « QUE VOTRE CŒUR NE SOIT POINT TROUBLÉ ET NE CRAIGNE POINT, ETC. » (Chap 14,27-28.)

JÉSUS-CHRIST, DIEU ET HOMME.

Les Apôtres se troublaient de voir le Sauveur s’éloigner d’eux ; mais il les console en leur rappelant que, s’il les quitte, ce n’est pas comme Dieu, et que, en qualité d’homme, il va être glorifié pat son Père. Si donc ils l’aiment, ils doivent plutôt se réjouir que se contrister

1. Nous venons d’entendre, mes frères, ces paroles que Notre-Seigneur adresse à ses disciples : « Que votre cœur ne soit point troublé « et qu’il ne craigne point. Vous avez entendu que je vous ai dit : Je m’en vais et je viens à vous ; si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père, parce que le Père est plus grand que moi ». Bien qu’il leur fît la promesse de revenir à eux ; dès lors qu’il s’éloignait d’eux, leur cœur pouvait se troubler et craindre que pendant l’absence du pasteur le loup vînt ravager le troupeau. Mais ceux dont l’homme s’éloignait, le Dieu ne les quittait pas. Or, Jésus-Christ est, tout ensemble, Dieu et homme ; il s’en allait donc en tant qu’homme, mais il restait en tant que Dieu. Il s’en allait par ce qui, en lui, n’était qu’en un seul lieu : il restait par ce qui, de lui, se trouvait partout. Pourquoi donc leur cœur se troublait-il et craignait-il, au moment où Jésus se dérobait à leurs yeux, sans néanmoins quitter leur cœur ? Dieu ne peut être contenu dans un lieu ; pourtant il se retire du cœur de ceux qui s’éloignent de lui ; il se retire, Don par le mouvement des pieds, mais par l’effet de leurs mœurs, et il vient vers ceux qui se tournent vers lui, non par le visage, mais par la foi, et qui s’approchent de lui, non par le corps, mais par l’esprit. Pour leur faire comprendre que, quand il disait : « Je m’en vais et je viens à vous », il parlait en tant qu’homme, il ajoute aussitôt : « Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père, parce que mon Père est plus grand que moi ». Donc le Fils doit aller au Père par ce en quoi il ne lui est pas égal, et il en viendra de même pour juger les vivants et les morts ; mais en tant que le Fils unique est égal à celui qui l’engendre, il ne s’éloigne pas du Père ; il est tout entier partout avec lui, puisqu’il est Dieu comme lui, et qu’il ne se trouve pas plus que lui circonscrit dans l’espace. Car, comme dit l’Apôtre, a ayant la forme de Dieu, « il n’a pas regardé comme une usurpation a d’être égal à Dieu ». Comment, en effet, aurait-il pu dérober cette nature qu’il avait, non point par usurpation, mais par naissance ? « Il s’est anéanti lui-même, en prenant la forme d’esclave cq ». Non pas qu’il ait perdu la première nature, mais parce qu’il s’est revêtu de la seconde. En s’anéantissant ainsi, il paraissait ici-bas plus petit qu’il n’était auprès du Père. La forme d’esclave est survenue, mais la forme de Dieu ne s’est pas retirée ; il a pris l’une sans perdre l’autre. À cause de sa nature d’esclave il dit : « Le Père est plus grand que moi » ; en raison de sa nature divine, il dit : « Le Père et moi nous sommes un cr ».

2. Que l’Arien y fasse attention, et que cette attention le guérisse de ses contentions vaines et, qui pis est, insensées. C’est par cette forme d’esclave que le Fils de Dieu est plus petit non seulement que le Père, mais aussi que l’Esprit-Saint ; j’ajouterai encore qu’il est plus petit que lui-même. Car dans la forme de Dieu il est plus grand que lui-même. En effet, Jésus-Christ homme est appelé le Fils de Dieu, puisque sa chair toute seule dans le sépulcre a mérité d’être ainsi appelée. Confessons-nous autre chose, lorsque nous disons que nous croyons au Fils unique de Dieu, qui a été crucifié sous Ponce-Pilate et enseveli ? N’est-ce point sa chair, sans son âme, qui a été ensevelie ? Ainsi, quand nous croyons au Fils de Dieu qui a été enseveli, évidemment nous donnons le nom de Fils de Dieu à sa chair qui seule a été ensevelie. Par conséquent, Jésus-Christ le Fils de Dieu, égal à son Père dans sa forme de Dieu, est plus grand que lui-même, parce qu’il s’est anéanti, non en perdant la forme de Dieu, mais en prenant la forme d’esclave. En effet, la forme de Dieu, qu’il n’a pas perdue, est plus grande que la forme d’esclave qu’il a prise. Y a-t-il donc rien d’étonnant ou d’indigne de lui, si, en parlant dans le sens de cette forme d’esclave, le Fils de Dieu a dit : « Le Père est plus grand que moi », et si, en parlant dans la forme de Dieu, ce même Fils de Dieu a dit encore « Le Père et moi nous sommes un ? » Ils sont un en ce sens que le « Verbe est Dieu » ; le Père est plus grand en ce sens que « le Verbe s’est « fait chair cs ». J’ajouterai même, ce que ne pourront nier ni les Ariens ni les Eunomiens, selon cette forme d’esclave Jésus-Christ enfant était plus petit que ses parents, lorsque étant enfant, comme il est écrit, « il leur était soumis ct ». O hérétique, Jésus-Christ étant Dieu et homme, pourquoi, s’il parle comme homme, calomniez-vous le Dieu ? En lui se trouve la nature humaine ; il en donne la preuve, et tu oses, à cause de cela, ravaler sa nature divine ? Infidèle, ingrat, oses-tu bien’ diminuer celui qui t’a créé, parce qu’il te fait connaître ce qu’il est devenu à cause de toi ? En effet, le Fils de Dieu, par qui l’homme a été fait, était l’égal du Père, et néanmoins il s’est fait homme pour devenir plus petit que le Père ; sans cela que serait l’homme ?

3. Que notre Seigneur et Maître dise donc ouvertement : « Si vous m’aimiez, assurément vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père, parce que le Père est plus grand que moi ». Écoutons avec les disciples les paroles du Maître, ne prenons pas pour guide, comme les étrangers, la perfidie du séducteur : reconnaissons la double substance de Jésus-Christ, la substance divine par laquelle il est égal au Père, et la substance humaine par laquelle le Père est plus grand que lui ; reconnaissons également que ces deux natures font non pas deux personnes, mais un seul Christ ; autrement nous ferions de Dieu une quaternité, et non pas une trinité. De même que l’âme raisonnable et le corps ne font qu’un seul homme, de même Dieu et l’homme ne sont qu’un seul Christ, et ainsi Jésus-Christ est-il en même temps Dieu, âme raisonnable et corps : nous confessons Jésus-Christ sous tous ces rapports, nous le confessons sous chacun d’eux ; par qui donc le monde a-t-il été fait ? Par Jésus-Christ, mais par Jésus-Christ dans sa forme de Dieu. Qui a été crucifié sous Ponce-Pilate ? C’est Jésus-Christ, mais Jésus-Christ dans sa forme d’esclave. Ainsi en est-il de chaque partie dont en lui se compose l’homme. Qui est-ce qui n’a pas été laissé dans les enfers ? Jésus-Christ, mais Jésus-Christ dans son âme seule. Qui est-ce qui à été renfermé trois jours dans le sépulcre avant de ressusciter ? Jésus-Christ, mais Jésus-Christ dans sa chair seulement. Chacune de ces parties est appelée Jésus-Christ, et leur ensemble ne forme pas deux ni trois Jésus-Christ, mais un seul Jésus-Christ. C’est pourquoi il dit : « Si vous m’aimiez, assurément vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père » ; car il faut féliciter la nature humaine qui a été prise par le Verbe Fils unique de Dieu, d’être devenue immortelle dans le ciel, et, de terre qu’elle était, d’avoir été élevée si haut, qu’elle est devenue incorruptible et s’est assise à la droite du Père. C’est en ce sens que Notre-Seigneur annonce qu’il doit aller au Père ; il est évident qu’il allait à lui en tant qu’il était toujours avec lui. Mais c’était véritablement aller avec lui et s’éloigner de nous, que de changer et de rendre immortel ce corps mortel qu’il avait emprunté à notre nature, et d’élever jusqu’au ciel ce par quoi il était descendu pour nous sur la terre. Qui ne se réjouirait, s’il aime Jésus-Christ, de voir sa nature déjà immortalisée en Jésus-Christ, et de pouvoir espérer que Jésus-Christ le rendra lui-même immortel ?

SOIXANTE-DIX-NEUVIÈME TRAITÉ.

DEPUIS CES PAROLES : « ET MAINTENANT JE VOUS L’AI DIT AVANT QUE CELA ARRIVE, ETC, JUSQU’A CES AUTRES : « LEVEZ-VOUS, SORTONS D’ICI ». (Ch 14, 29-31.)

PROPHÉTIE DU CHRIST, SOURCE DE FOI.

Le Sauveur, voulant prémunir ses Apôtres contre le scandale de sa passion et corroborer leur foi, leur avait prédit ce qui devait lui arriver de la part du démon, quoiqu’il ne fût pas soumis à sa puissance en raison de son impeccabilité, mais par la volonté du Père.

1. Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ avait dit à ses disciples : « Si vous m’aimiez, a assurément vous vous réjouiriez de ce que je vais au Père, parce que le Père est plus grand que moi ». Dans ce passage, il parlait de la forme d’esclave, et non pas de la forme de Dieu ; car par celle-ci il est égal à son Père ; la foi nous l’apprend ; j’entends la foi gravée dans les âmes religieuses, et non pas celle qu’ont inventée des esprits menteurs et insensés. Ensuite il ajoute : « Et je vous l’ai dit amaintenant avant que cela arrive, afin que vous le croyiez lorsqu’il sera arrivé ». Qu’est-ce que cela signifie ? Ce que l’homme doit croire, ne doit-il pas le croire avant l’événement ? Et tout le mérite de la foi ne consiste-t-il point à croire ce qu’on ne voit pas ? Est-ce chose extraordiaire de croire ce que l’on voit ; et Notre-Seigneur n’a-t-il pas, précisément à cause de cela, adressé à son disciple ce reproche : « Parce que tu as vu, tu as cru ; bienheureux ceux qui ne voient pas et qui croient cu ? ». Et je ne sais si l’on peut dire qu’un homme croit ce qu’il voit ; car dans l’Épître adressée aux Hébreux, la foi est ainsi définie : « La foi est la substance des choses que nous devons espérer, et la preuve de celles que nous ne voyons pas cv » C’est pourquoi, si la foi a pour objet et les choses que l’on croit, et celles qui ne se voient point, qu’est-ce que le Sauveur entend dire par ces mots : « Et maintenant je vous ai dit cette chose avant qu’elle arrive, afin que, lorsqu’elle sera arrivée, vous croyiez ». N’aurait-il pas dû dire plutôt : Et maintenant je vous dis ceci avant qu’il arrive, afin que vous croyiez ce que vous verrez quand il sera arrivé ? Car celui à qui il a été dit : « Parce que tu as vu, tu as cru », n’a pas cru ce qu’il a vu ; autre chose est ce qu’il a vu, autre chose est ce qu’il a cru. Il a vu l’homme, il a cru le Dieu. En effet, il touchait et voyait vivant un corps qu’il avait vu mourir ; et il croyait le Dieu caché dans ce même corps. Il croyait donc dans son âme ce qu’il ne voyait pas, et il était amené à cette foi par la vue de ce qui apparaissait à ses sens. Mais quand même on pourrait dire qu’on croit les choses que l’on voit, ainsi qu’il nous arrive de dire : J’en crois à mes propres yeux, ce n’est cependant pas là cette foi qui est édifiée en nous. Car par les choses que nous voyons nous sommes amenés à croire ce que nous ne voyons pas. C’est pourquoi, mes très-chers frères, ces paroles de Notre-Seigneur dont je vous entretiens maintenant : « Et je vous le dis maintenant avant qu’il arrive, afin que vous le croyiez lorsqu’il sera arrivé » ; ces paroles : « lorsqu’il sera arrivé », signifiaient qu’après sa mort ils le verraient vivant et montant vers le Père, et qu’à cette vue ils croiraient qu’il était bien le Christ Fils du Dieu vivant, puisqu’il aurait pu faire de telles choses après les avoir prédites, et les prédire avant de les faire ; ils devaient le croire non pas d’une foi nouvelle, mais d’une foi augmentée ; non pas d’une foi que sa mort devait affaiblir, mais que sa résurrection devait réparer. Sans doute, auparavant ils ne le croyaient pas Fils de Dieu ; mais quand arriva en lui ce qu’il avait prédit d’avance, cette foi si faible, lorsqu’il leur parlait, et presque nulle au moment de sa mort, revint à la vie et s’accrut.

2. Que dit-il ensuite ? « Désormais je ne vous parlerai plus guère, car voici venir le prince de ce monde ». Quel est ce prince, sinon le diable ? « Et en moi il n’a aucune chose », c’est-à-dire, absolument aucun péché. Il nous montre, par là, que le diable est le prince, non des créatures, mais des pécheurs, qu’il désigne en cet endroit sous le nom de ce monde. Et toutes les fois que le nom de monde est pris en mauvaise part, il ne désigne que ceux qui aiment ce monde dont il est dit ailleurs : « Quiconque voudra être ami de ce monde, se rendra ennemi de Dieu cw ». Gardons-nous donc de croire que lorsque le diable est appelé prince de ce monde, cela signifie qu’il a un empire absolu sur le monde entier, c’est-à-dire sur le ciel et la terre et tout ce qu’ils renferment de ce monde. Jean a dit, en parlant de Jésus-Christ, Verbe de Dieu : « Et le monde a été fait par lui cx ». Le monde tout entier, depuis le plus haut des cieux jusqu’aux plus profonds abîmes de la terre, est soumis au Créateur et non à l’ange déserteur ; au Rédempteur et non au destructeur ; au Libérateur, et non au despote ; au Docteur, et non au séducteur. En quel sens devons-nous entendre que le diable est le prince de ce monde ? c’est ce que nous montre clairement l’apôtre Paul. Après avoir dit : « Nous n’avons pas à combattre contre la chair et le sang », c’est-à-dire contre des hommes, il ajoute aussitôt : « Mais contre les principautés et les puissances, et les gouverneurs du monde de ces ténèbres cy » ; il explique ce qu’il entend par le mot « monde » en ajoutant : « de ces ténèbres » ; pour nous empêcher de penser que par ce mot « monde », il voulait désigner toute la création, dont les anges déserteurs ne sont aucunement les maîtres, l’Apôtre dit : « De ces ténèbres », c’est-à-dire des amateurs de ce monde. Parmi eux cependant ont été choisis, non pour leur mérite, mais par la grâce de Dieu, ceux à qui il est dit : « Vous avez été autrefois ténèbres ; mais vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur cz ». Tous les hommes, en effet, ont été sous la puissance des gouverneurs de ces ténèbres, c’est-à-dire des hommes impies, comme des ténèbres sous d’autres ténèbres. « Mais grâces soient rendues à « Dieu, qui nous a », comme dit le même Apôtre, « arrachés à la puissance des ténèbres et transportés dans le royaume du Fils de son amour da », en qui le prince de ce monde, c’est-à-dire de ces ténèbres, n’avait aucune chose. Car Dieu n’était pas venu avec le péché, et sa chair enfantée par une Vierge n’avait aucune part au péché d’origine. Comme on aurait pu lui dire : Pourquoi donc mourez-vous, si vous n’avez pas de péché, puisque la mort est la punition du péché ? Notre-Seigneur ajoute aussitôt : « Mais afin que le monde connaisse que j’aime le Père, et que je fais ainsi que le Père m’a ordonné, levez-vous, sortons d’ici ». Il était encore assis à table avec ses disciples, lorsqu’il parlait ainsi. Et quand il dit : « Sortons », n’était-ce pas pour se rendre à l’endroit où il devait être livré à la mort ? Il n’y avait rien en lui qui méritât la mort ; mais son Père lui commandait de mourir, car il était Celui dont il était prédit : « Ce que je ne devais pas, je l’ai payé db ». En effet, il allait payer à la mort ce qu’il ne lui devait pas, et cela pour nous racheter de la mort qui nous était due. Adam avait dérobé le péché quand, aveuglé par la présomption, il porta la main à l’arbre pour s’emparer du nom incommunicable de la divinité qui ne lui était pas due, mais que la nature et non l’usurpation avait accordée au Fils de Dieu.

‏ John 15

QUATRE-VINGTIÈME TRAITÉ.

DEPUIS CES PAROLES : « JE SUIS LA VRAIE VIGNE ET MON PÈRE EST LE VIGNERON », JUSQU’À CES AUTRES : « DÉJÀ VOUS ÊTES PURS À CAUSE DE LA PAROLE QUE JE VOUS AI DITE ». (Chap 15,1-3.)

JÉSUS-CHRIST, VIGNE ET VIGNERON.

Le Sauveur est, comme homme, la vigne, c’est-à-dire le cher de l’Église, tandis que nous en sommes les branches ou les membres : comme Dieu, il est, aussi bien que le Père, le vigneron qui retranche les bourgeons improductifs et émonde par la parole de la foi ceux qui rapportent du fruit.

1. Cet endroit de l’Évangile, mes frères, où Notre-Seigneur dit à ses disciples qu’il est la vigne et qu’ils en sont les branches, doit s’entendre en ce sens que Jésus-Christ homme, médiateur entre Dieu et les hommes dc, est le chef de l’Église et que nous sommes ses membres. La vigne et ses branches sont de même nature ; c’est pourquoi, comme il était Dieu et que nous n’avons pas la nature divine, il s’est fait homme, afin que la nature humaine fût en lui comme une vigne, dont nous autres hommes nous pourrions être les branches. Mais que veut dire : « Je suis la vraie vigne ? » En ajoutant le mot « vraie », a-t-il voulu dire qu’il se rapporte à cette vigne d’où la comparaison est tirée ? Il est en effet appelé vigne par comparaison, et non par appropriation, comme il est appelé brebis, agneau, lion, rocher, pierre angulaire et autres choses qui sont vraiment ce que leur nom signifie ; mais qui, dans le cas présent, servent à établir une comparaison et non à indiquer l’existence de propriétés réelles. Aussi, quand Jésus dit : « Je suis la vraie vigne », c’est pour se distinguer de celle à qui il est dit : « Comment as-tu dégénéré jusqu’à devenir une fausse vigne dd ? » Car peut-on dire qu’elle était une vraie vigne, celle dont on attendait du raisin et qui a produit des épines de ?

2. « Je suis la vraie vigne », dit Jésus-Christ, « et mon Père est le vigneron. Il retranchera toutes les branches qui ne portent point de fruit en moi, et il émondera toutes celles qui portent du fruit, afin qu’elles en portent davantage ». Le vigneron et la vigne sont-ils donc la même chose ? Jésus-Christ est la vigne selon la nature qui lui permet de dire : « Le Père est plus grand que moi df ». Mais selon la nature qui lui permet de dire : « Le Père et moi nous sommes un dg », il est lui-même le vigneron ; non pas un vigneron comme ceux qui en travaillant ne peuvent donner que des soins extérieurs, mais un vigneron capable de donner l’accroissement intérieur. « Car ce n’est pas celui qui plante ni celui qui arrose qui « est quelque chose, mais c’est Dieu qui donne l’accroissement ». Or, Jésus-Christ est vraiment Dieu ; car « le Verbe était Dieu », ce qui fait que le Père et lui ne sont qu’un ; et si « le Verbe s’est fait chair dh », ce qu’il n’était pas, il est cependant resté ce qu’il était. Enfin, après avoir dit du Père, en parlant de lui comme d’un vigneron, qu’il retranchera les branches stériles et qu’il émondera celles qui porteront du fruit, afin de leur en faire porter davantage, il montre qu’il émondera lui-même aussi les branches, et il ajoute aussitôt : « Déjà vous êtes purs, à cause de la « parole que je vous ai dite ». Voilà que lui-même il émonde les branches ; c’est l’office du vigneron, et non celui de la vigne. Il fait même de quelques branches ses coopérateurs. Car bien qu’ils ne donnent pas l’accroissement, ils contribuent néanmoins en quelque chose à le produire, sans toutefois le faire par leur propre puissance. « Parce que sans moi », dit Jésus-Christ, « vous ne pouvez rien faire ». Écoute-les, ils en font eux-mêmes l’aveu. « Qu’est-ce qu’Apollo ? Qu’est-ce que Paul ? Des ministres par qui, δι’ ὧν, vous avez cru et chacun selon le don du Seigneur. Moi, j’ai planté, Apollo a arrosé ; c’est donc selon le don que le Seigneur a fait à chacun, et non de leur propre fonds ». Voyez ce qui suit : Mais « Dieu a donné l’accroissement di » ; ce n’est donc point par eux, mais par lui-même, que Dieu l’a fait. Cela, en effet, surpasse la faiblesse humaine, la grandeur même des anges, et n’appartient qu’à la Trinité qui seule est le vigneron. « Déjà vous êtes purs ». Emondés sans doute, mais ayant besoin de l’être encore. S’ils n’avaient pas été taillés, ils n’auraient pu porter de fruit, et cependant quiconque porte du fruit, le vigneron l’émonde pour lui en faire porter davantage. Il porte du fruit parce qu’il est taillé, et pour qu’il en porte davantage, on l’émonde encore. En effet, quel est celui qui en cette vie est assez émondé, pour n’avoir pas besoin de l’être de plus en plus en cette vie, en laquelle, « si nous disons que nous n’avons « pas de péché, nous nous trompons nous-mêmes et la vérité n’est point en nous ; mais si nous confessons nos péchés, il est quelqu’un de fidèle et de juste qui nous remettra nos péchés et nous purifiera de toute iniquité, dj ? » Qu’il émonde donc ceux qui sont déjà émondés, c’est-à-dire qui portent des fruits, afin qu’ils portent d’autant plus de fruits qu’ils seront plus émondés.

3. « Déjà vous êtes purs à cause de la parole que je vous ai dite ». Pourquoi ne dit-il pas : Vous êtes purs à cause du baptême dont vous avez été lavés, mais bien a à cause de la parole que je vous ai dite ? » Parce que dans l’eau c’est encore la parole qui purifie ? Retranche la parole, et l’eau, que sera-t-elle ? De l’eau. La parole se joint à l’élément, et aussitôt se fait le sacrement qui est comme une parole visible. C’est ce qu’il avait dit en lavant les pieds de ses disciples : « Celui qui est lavé n’a besoin que de se laver les pieds ; car il est pur tout entier dk ». D’où vient à l’eau cette vertu si grande, qu’en touchant le corps elle purifie le cœur ? Elle lui vient uniquement de la parole ; non parce que l’on prononce cette parole, mais parce que l’on y croit. Car en ce qui concerne la parole elle-même, autre chose est le son qui passe, autre chose est la vertu qui reste. « C’est la parole de la foi que nous vous prêchons », dit l’Apôtre, « parce que si vous confessez de bouche que Jésus est le Seigneur, et si vous croyez de cœur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, vous serez sauvés. Il faut croire de cœur pour obtenir la justice, et confesser de bouche pour obtenir le salut dl ». Aussi est-il dit dans les Actes des Apôtres : « Purifiant leurs cœurs par la foi dm ». Pierre dit aussi dans son Epître : « Le baptême vous sauve, non par la purification des souillures de la chair, mais par le témoignage d’une bonne conscience dn. C’est la parole de la foi que nous vous prêchons », parole qui sanctifie le baptême et lui donne la vertu de purifier ; car Jésus-Christ qui est avec nous la vigne, et avec le Père le vigneron, « a aimé l’Église et s’est livré pour elle ». Lis l’Apôtre et vois ce qu’il ajoute : « Afin de la sanctifier en la purifiant dans le baptême de l’eau par la parole do La purification ne serait donc pas l’effet de cet élément fluide et coulant, si on n’y ajoutait « la parole ». Cette parole de foi a tant de force dans l’Église de Dieu, qu’elle purifie même un petit enfant par l’intermédiaire de celui qui croit, qui l’offre, le bénit et le lave dans ces eaux salutaires ; et néanmoins cet enfant ne peut encore ni croire de cœur pour obtenir la justice, ni confesser de bouche pour obtenir le salut. Tout cela se fait par cette parole dont Notre-Seigneur a dit : « Déjà vous êtes purs, à cause de la parole que je vous ai dite ».

QUATRE-VINGT-UNIÈME TRAITÉ

DEPUIS CES PAROLES : « DEMEUREZ EN MOI, ET MOI EN VOUS », JUSQU’A CES AUTRES : « TOUT CE QUE VOUS VOUDREZ, VOUS LE DEMANDEREZ ET IL VOUS SERA ACCORDÉ ».(Ch 15,4-7.)

LA VIGNE ET LES BRANCHES.

De même que les branches de la vigne ne peuvent avoir de sève et porter de fruit qu’autant qu’elles adhèrent au cep, de même nous ne pouvons rien faire dans l’ordre du salut sans l’union avec Jésus-Christ ; mais, dès lors que nous sommes unis à lui par la grâce et la fidélité à ses commandements, nous pouvons demander tout ce qui est vraiment utile à notre âme, et nous l’obtiendrons.

1. Jésus dit qu’il est la vigne, ses disciples les branches, et son Père le vigneron ; nous l’avons déjà expliqué de notre mieux. Dans la leçon d’aujourd’hui, il continue à dire qu’il est la vigne, et que ses disciples sont les branches ; voici ses paroles : « Demeurez en moi, et moi en vous ». Ils ne sont pas en lui de la même manière qu’il est lui-même en eux. Mais ces deux sortes de demeure sont utiles, non pas à lui, mais à eux. Les branches, en effet, sont dans la vigne de telle manière qu’elles ne lui donnent pas, mais qu’elles en reçoivent la sève qui les fait vivre ; et la vigne est dans les branches, de telle sorte qu’elle leur fournit l’aliment dont elles vivent, sans le recevoir d’elles. De la même manière, Jésus-Christ demeure en ses disciples, et eux demeurent en lui : c’est pour eux un avantage, et non pour lui. Qu’une branche, en effet, soit séparée d’une racine vivante, il peut en pousser une autre ; mais la branche coupée ne peut vivre sans la racine.

2. Enfin il ajoute ces paroles : « De même a que la branche ne peut porter de fruit par elle-même, si elle ne demeure unie à la a vigne ; ainsi en sera-t-il de vous, si vous ne restez pas en moi ». Grande recommandation de la grâce, mes frères, qui instruit le cœur des humbles et ferme la bouche des superbes. Voilà ce à quoi doivent répondre, s’ils l’osent, ceux qui, ignorant la justice de Dieu et voulant établir leur propre justice, ne sont pas soumis à celle de Dieu dp. Voilà ce à quoi doivent répondre ceux qui se plaisent à eux-mêmes et qui pensent pouvoir faire le bien sans le secours de Dieu. Ne résistent-ils pas à une pareille vérité, ces hommes à l’esprit corrompu, réprouvés dans leur foi dq, qui parlent et réprouvent d’après leur iniquité, et qui disent : C’est Dieu qui a fait de nous des hommes ; mais c’est à nous-mêmes que nous devons d’être justes ? Que dites-vous, vous qui vous trompez vous-mêmes ? vous n’affirmez pas le libre arbitre, mais vous le précipitez du faîte où veut l’élever votre vaine présomption, jusqu’au fond de l’abîme. Votre parole est que l’homme fait le bien par lui-même : voilà la montagne au sommet de laquelle vous porte votre orgueil. Mais la vérité vous contredit en ces termes : « La branche a ne peut porter de fruit par elle-même, si elle ne demeure unie à la vigne ». Allez maintenant par vos sentiers raboteux, et, sans vous laisser arrêter par rien, laissez-vous emporter par votre vain bavardage. Voilà le vide de votre présomption. Mais voyez ce qui vous attend, et s’il vous reste encore un peu de sens, vous en serez saisis d’horreur. Celui qui pense porter du fruit de lui-même, n’est pas uni à la vigne. Celui qui n’est pas uni à la vigne, n’est pas uni à Jésus-Christ ; celui qui n’est pas uni à Jésus-Christ n’est pas chrétien. Voilà la profondeur de l’abîme où vous tombez.

3. Mais considérez encore ce que la vérité ajoute ensuite : « Je suis la vigne, vous êtes les branches. Celui qui demeure en moi, et en qui je demeure, porte beaucoup de fruits, parce que sans moi vous ne pouvez rien faire ». Il veut nous empêcher de croire que, d’elle-même, la branche peut au moins porter quelque petit fruit ; aussi, après avoir dit : « Celui-là porte beaucoup de fruit », il n’ajoute pas : sans moi vous ne pouvez faire que peu de chose, mais il dit : « Vous ne pouvez rien faire ». Donc on ne peut faire ni peu ni beaucoup sans celui sans lequel on ne peut rien faire. Bien que la branche n’ait porté que peu de fruit, le vigneron l’émonde afin qu’elle en porte davantage ; mais si elle ne demeure pas unie à la vigne, et si elle ne tire pas sa vie de la racine, elle ne pourra jamais porter de fruit, si petit qu’il soit. Jésus-Christ n’eût pu être la vigne, s’il n’eût été homme ; et, cependant, il ne pourrait communiquer la grâce aux branches, s’il n’était aussi Dieu ; sans cette grâce on ne peut donc vivre, mais la mort reste néanmoins au pouvoir du libre arbitre. Aussi le Christ dit-il : « Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors comme une branche coupée ; et il séchera, et on le ramassera, et on le jettera au feu, et il sera brûlé ». Les branches de la vigne sont d’autant plus méprisables, si elles ne restent pas unies à la vigne, qu’elles sont plus glorieuses si elles y restent. Enfin, ainsi que le Seigneur le dit en parlant d’elles par le prophète Ezéchiel, lorsqu’elles sont coupées, elles ne sont d’aucune utilité pour l’usage du vigneron ; elles ne peuvent être employées par le charpentier dr. Il n’y a que deux choses qui conviennent à ces branches : ou la vigne ou le feu ; si elles sont unies à la vigne, elles ne seront pas jetées au feu ; afin de n’être pas jetées au feu, qu’elles restent donc unies à la vigne.

4. « Si vous restez en moi », dit Notre-Seigneur, « et que mes paroles restent en vous, tout ce que vous voudrez vous le demanderez, et il vous sera accordé ». En demeurant en Jésus-Christ, que peuvent-ils vouloir que ce qui convient à Jésus-Christ ? Que peuvent-ils vouloir, en restant dans le Sauveur, que ce qui n’est pas étranger au salut ? En effet, autre chose est ce que nous voulons en tant que nous sommes en Jésus-Christ, autre chose est ce que nous voulons en tant que nous sommes encore dans ce monde. Par suite de notre demeure en ce monde, il nous arrive parfois de demander ce qui, à notre insu, ne nous est pas avantageux. Mais ne croyons pas que nous serons exaucés à cet égard, si nous restons en Jésus-Christ ; car, lorsque nous le prions, il ne nous accorde que ce qui nous est utile. Mais si nous demeurons en lui, et sises paroles demeurent en nous, nous pouvons lui demander tout ce que nous voudrons, et il nous l’accordera. Car si nous demandons quelque chose et qu’il ne nous l’accorde pas, c’est que nous ne demandons point ce que comporte sa demeure en nous, ni ce que comportent ses paroles qui demeurent en nous ; mais nous demandons ce que nous inspirent la faiblesse et la cupidité de la chair, qui ne demeurent point en lui et en qui ne demeurent point ses paroles. Assurément à ses paroles appartient cette prière qu’il nous a enseignée, et dans laquelle nous disons : « Notre Père qui êtes dans les cieux ds ». Dans nos demandes ne nous écartons point des paroles et du sens de cette prière, et tout ce que nous demanderons nous sera accordé. Quand nous faisons ce qu’il commande, et que nous aimons ce qu’il promet, on peut dire alors que ses paroles demeurent en nous. Mais quand ses paroles demeurent dans notre mémoire, sans se refléter dans notre conduite, alors la branche n’est plus unie à la vigne, parce qu’elle ne tire pas sa sève de la racine. C’est pour marquer cette différence, qu’il est écrit : « Ils retenaient dans leur mémoire ses commandements, afin de les pratiquer dt ». Plusieurs, en effet, les gardent dans leur mémoire, mais pour les mépriser, ou bien même pour s’en moquer et les combattre. En ceux-là ne demeurent point les paroles de Jésus-Christ ; ils les touchent, mais ils n’y sont pas attachés ; c’est pourquoi, au lieu de tourner à leur avantage, elles rendront témoignage contre eux, et comme elles sont en eux sans y faire leur demeure, ils ne les possèdent que pour être jugés par elles.

QUATRE-VINGT-DEUXIÈME TRAITÉ.

DEPUIS CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « C’EST POUR CELA QUE MON PÈRE A ÉTÉ GLORIFIÉ, AFIN QUE VOUS RAPPORTIEZ BEAUCOUP DE FRUIT », JUSQU’À CES AUTRES : « ET JE DEMEURE DANS SON AMOUR ». (Chap 15,8-10.)

GLOIRE DE DIEU.

Le Père est glorifié par nos bonnes œuvres et notre foi ; et c’est afin que nous puissions l’aimer et garder ses commandements qu’il nous a aimés le premier, qu’il nous a donné son Fils ; aimons-le donc, soyons-lui fidèles comme Jésus-Christ, notre médiateur, l’a aimé et lui est resté fidèle.

1. Le Sauveur, faisant de plus en plus à ses disciples l’éloge de la grâce qui nous sauve, leur dit : « C’est la gloire de mon Père que vous portiez beaucoup de fruit et que vous deveniez mes disciples ». Qu’il y ait dans le texte « gloire » ou « clarification », peu importe : ces deux mots viennent l’un et l’autre du mot grec goxazein, dont la racine est doxa, qui signifie gloire. J’ai pensé qu’il fallait vous faire cette remarque, parce que l’Apôtre dit : « Si Abraham a été justifié par « ses œuvres, il a de quoi se glorifier, mais non devant Dieu du ». La gloire que l’on a devant Dieu est celle par laquelle Dieu est glorifié et non pas l’homme, lorsque l’homme est justifié non par les œuvres, mais par la foi ; car c’est de Dieu que lui vient le pouvoir de faire le bien ; parce que la branche, comme je l’ai déjà dit, ne peut porter de fruit par elle-même
Traité 81, n. 2
. Si c’est la gloire de Dieu que nous portions plus de fruit, et que nous devenions les disciples de Jésus-Christ, ne nous en faisons pas un titre de gloire, comme si cela nous venait de nous-mêmes. Cette grâce vient de Dieu ; ce n’est donc pas à nous, mais à lui qu’en revient la gloire. Aussi, comme, dans un autre passage, il avait dit : « : Que votre lumière luise devant les hommes, de manière qu’ils voient vos bonnes œuvre », Jésus-Christ a voulu empêcher ses disciples de se regarder comme les auteurs de leurs bonnes œuvres, et pour cela il a aussitôt ajouté : « Et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux dw ». En effet, ce qui glorifie le Père, c’est que nous portions plus de fruit et que nous devenions les disciples de Jésus-Christ ; et qu’est-ce qui nous fait disciples de Jésus-Christ, si ce n’est celui dont la miséricorde nous prévient ? Nous sommes l’ouvrage de ses mains, nous avons été créés en Jésus-Christ par les bonnes œuvres dx.

2. « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés : demeurez dans mon amour ». Voilà d’où nous viennent les bonnes œuvres. Car d’où pourraient-elles nous venir, sinon de la foi, qui opère par la charité dy ? Et comment aimerions-nous, si nous n’étions aimés les premiers ? C’est ce que nous dit très-ouvertement notre Évangéliste dans une de ses Epîtres : « Pour nous, aimons Dieu, parce qu’il nous a aimés le premier dz ». Par ces paroles « : Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés », le Sauveur ne veut pas dire qu’entre notre nature et la sienne il y a la même égalité qu’entre le Père et lui ; mais il nous montre la grâce par laquelle Jésus-Christ homme est médiateur entre Dieu et les hommes ea. Il montre qu’il est médiateur, lorsqu’il dit : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés ». Car le Père assurément nous aime lui aussi, mais c’est dans le Fils ; car la gloire du Père est que nous portions du fruit dans la vigne, c’est-à-dire dans le Fils, et que nous devenions ses disciples.

3. « Demeurez », dit-il, « dans mon amour ». Comment y demeurerons-nous ? Écoute ce qui suit : « Si vous gardez mes commandements, vous resterez dans mon amour ». Est-ce l’amour qui fait garder les commandements, ou bien, est-ce la fidélité à les garder qui fait naître l’amour ? Qui peut douter que l’amour précède ? Car celui qui n’aime point n’a pas le moyen d’observer les commandements. Quand Jésus-Christ nous dit : « Si vous gardez mes commandements, « vous demeurerez dans mon amour », il nous montre, non pas ce qui fait naître l’amour, mais ce qui en est la preuve. C’est comme s’il disait : Ne pensez pas que vous demeurez dans mon amour, si vous ne gardez pas mes commandements ; mais si vous les gardez, vous y demeurerez : c’est-à-dire, il paraîtra que vous demeurerez dans mon amour si vous gardez mes commandements. Que personne donc ne se trompe, en disant qu’il aime Dieu, s’il ne garde pas ses commandements. Car mieux nous observons ses commandements, plus aussi nous l’aimons ; et moins bien nous les gardons, moins nous l’aimons. Quoique, par ces paroles : « Demeurez dans mon amour », il ne paraisse pas de que l’amour il a voulu parler, de celui dont nous l’aimons, ou de celui dont il nous aime, nous pouvons néanmoins le savoir par ce qu’il a dit plus haut. En effet, après avoir dit : « Je vous ai aimés », il ajoute aussitôt : « Demeurez dans mon amour » ; c’est donc dans l’amour dont il nous a aimés. Que veut donc dire : « Demeurez dans mon amour ? » Le voici : demeurez dans ma grâce. Et que veulent dire ces paroles : « Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour ? » Vous connaîtrez que vous demeurez dans l’amour dont je vous aime, si vous gardez mes commandements ; donc, pour qu’il nous aime, il ne faut pas que d’avance nous gardions ses commandements ; mais, à moins qu’il nous aime, nous ne pouvons garder ses commandements. C’est là la grâce qui est connue aux humbles, mais qui est cachée aux superbes.

4. Et que signifie ce que Notre-Seigneur ajoute : « Comme j’ai gardé les commandements de mon Père et que je demeure dans son amour ? » Ici encore, assurément, il a voulu nous désigner cet amour dont le Père l’a aimé. En effet, après avoir dit : « Comme mon Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés », il ajoute aussitôt : « Demeurez « dans mon amour », évidemment dans cet amour dont je vous ai aimés. C’est pourquoi, ce qu’il dit du Père : « Je demeure dans son amour », il faut l’entendre de l’amour dont le Père l’a aimé. Mais ici encore faut-il entendre que c’est par la grâce que le Père aime le Fils, comme c’est par la grâce que le Fils nous aime, puisque nous sommes les enfants de Dieu par grâce et non par nature, tandis que le Verbe est son Fils unique par nature, et non par grâce ? ou bien est-ce au Fils en tant qu’homme qu’il faut rapporter ces paroles ? Oui, sans aucun doute. Par ces mots, en effet : « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés », il nous montre la grâce du médiateur. Mais Jésus-Christ est médiateur entre Dieu et les hommes, non pas en tant que Dieu, mais en tant qu’homme. Et assurément c’est de Jésus considéré comme homme qu’il est dit : « Et Jésus croisa sait en sagesse, en âge et en grâce devant Dieu et devant les hommes eb ». En ce sens nous pouvons donc le dire en toute vérité bien que la nature humaine n’appartienne pas à la nature divine, cependant la nature humaine appartient à la personne du Fils unique de Dieu par l’effet d’une grâce, et cette grâce est si grande qu’il n’y en a pas de plus grande ni même de pareille. Cette assomption de la nature humaine n’a été, en effet, précédée d’aucun mérite ; mais de cette union sont venus tous ses mérites. Le Fils demeure donc dans l’amour dont le Père l’a aimé, et c’est pour cela qu’il a gardé ses commandements. Qu’est-ce qu’aurait été même cet homme, si Dieu ne se l’était pas uni ec ? Car le Verbe était Dieu, Fils unique, coéternel à son Père ; mais pour qu’un médiateur nous fût donné, par une grâce ineffable le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous ed.

QUATRE-VINGT-TROISIÈME TRAITÉ.

SUR CES PAROLES : « JE VOUS AI DIT CES CHOSES, AFIN QUE MA JOIE SOIT EN VOUS ET QUE VOTRE JOIE SOIT PLEINE. C’EST MON COMMANDEMENT QUE VOUS VOUS AIMIEZ LES UNS LES AUTRES, COMME JE VOUS AI AIMÉS ». (Chap 15, 11-12.)

LA JOIE, FRUIT DE LA CHARITÉ.

La joie que Jésus-Christ ressent de nous voir appelés existait en lui de toute éternité, en raison de sa prescience ; en nous, elle n’a pu commencer qu’au baptême, elle ira en augmentant suivant nos mérites jusqu’au moment où elle se consommera dans le ciel, mais, pour en, arriver là, il nous faut observer le commandement du Sauveur qui est de nous aimer les uns les autres, et quand nous aurons ainsi observé la plénitude de la loi, notre joie sera pleine.

1. Vous avez entendu, mes très-chers frères, que Notre-Seigneur a dit à ses disciples : « Je vous ai dit ces choses, afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit entière ». En quoi consiste la joie de Jésus-Christ en nous ? En ce qu’il daigne se réjouir de nous. Et en quoi consiste notre joie qui, selon sa parole, doit être entière ? En ce que nous jouissons de sa société ? C’est à cause de cela qu’il avait dit à Pierre : « Si je ne te lave, tu n’auras point de part avec moi ee ». La joie donc de Jésus-Christ en nous, c’est la grâce qu’il nous a donnée, et cette grâce est aussi notre joie. Cette joie, il s’en est réjoui lui-même de toute éternité, quand il nous a choisis avant la constitution du monde ef, et nous ne pouvons dire avec vérité que sa joie n’était pas entière ; car Dieu ne saurait se réjouir imparfaitement. Mais cette joie qui était la sienne n’était pas en nous ; car nous n’existions pas encore, et, par conséquent, elle ne pouvait se trouver en nous, et quand nous avons commencé d’être, nous n’avons pas d’abord été avec lui. Mais sa joie était toujours en lui, car, dans la vérité très-certaine de sa prescience, il se réjouissait de voir que nous serions à lui. La joie qu’il ressentait à notre occasion était donc déjà parfaite, puisque, par sa prescience et sa prédestination, il se réjouissait en nous effectivement. Il ne pouvait y avoir, dans sa joie, aucune crainte sur l’existence future de ce qu’il prévoyait. Lorsqu’il commença à faire ce qu’il avait résolu de faire, la joie dont il était heureux n’augmenta pas ; autrement, il serait devenu plus heureux, pour nous avoir créés. Loin de nous cette pensée, mes frères : la béatitude de Dieu n’était pas moins grande sans nous ; elle n’est pas devenue plus grande avec nous. La joie qu’il a ressentie de notre salut, joie qui a toujours été en lui, parce qu’il nous à prévus et prédestinés, a commencé d’être en nous, quand il nous a appelés. Et cette joie, nous l’appelons, avec raison, la nôtre, puisqu’elle doit nous rendre bienheureux. Mais cette joie, qui est la nôtre, croît, augmente, et la persévérance la fait arriver à sa perfection. Elle commence par la foi de ceux qui renaissent par le baptême, elle sera amenée à son comble par la rémunération de ceux qui ressusciteront. C’est, je l’imagine, en ce sens qu’il a été dit : « Je vous ai dit ces choses, afin que ma joie soit en vous et que votre joie soit entière » ; que « ma » joie soit en vous et que la « vôtre » soit entière. Ma joie était entière, même avant que vous fussiez appelés, puisque je savais d’avance que vous le seriez ; elle ne commence en vous que lorsque vous devenez ce que j’ai prévu de vous. Et « que votre joie soit entière », parce que vous serez bienheureux, tandis que vous ne l’êtes pas encore ; c’est ainsi que vous existez maintenant, tandis que vous n’existiez pas avant d’être créés.

2. « C’est », dit Notre-Seigneur, « mon précepte que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés » ; que ce soit précepte ou commandement, peu importe ; l’un et l’autre mot viennent du mot grec entolh. Notre-Seigneur avait déjà dit la même chose en un autre endroit, et il doit vous souvenir que je vous en ai parlé de mon mieux
Traité LXV
. En ce passage Notre-Seigneur dit : « Je vous donne un commandement nouveau, « de vous aimer les uns les autres, comme je vous ai aimés, afin que vous vous aimiez les uns les autres eh ». Cette répétition du même commandement est une recommandation. Dans le premier cas il dit : « Je vous donne un commandement nouveau », comme si auparavant pareil commandement n’avait jamais été donné ; dans le second passage il dit : « C’est là mon commandement », comme s’il n’en avait point donné d’autre. Dans le premier cas, ce commandement est appelé nouveau, pour que nous ne persévérions pas dans nos vieilles habitudes ; et dans le second cas il dit : « mon commandement », pour que nous ne le méprisions pas.

3. Quant à ce que dit Notre-Seigneur : « C’est là mon commandement », comme s’il n’en existait point d’autres, pensez-vous, mes frères, que Notre-Seigneur n’a voulu nous imposer d’autre commandement que celui de l’amour que nous devons avoir les uns pour les autres ? N’y a-t-il pas un autre commandement plus grand : celui d’aimer Dieu ? ou bien Dieu ne nous commande-t-il que la charité, sans nous prescrire autre chose ? Cependant, il y a trois choses que l’Apôtre nous recommande par ces mots : « Or, la foi, l’espérance et la charité demeurent ; elles sont trois ; mais la charité est la plus grande des trois ei ». Quoique les deux autres vertus qui nous sont prescrites soient contenues dans la charité, cependant l’Apôtre dit, non pas que la charité est la seule vertu, mais qu’elle est plus grande que les autres. Et en effet les commandements si nombreux qui sont relatifs à la foi et à l’espérance, qui estce qui pourrait les réunir en un seul code et les énumérer ? Mais remarquons ce que dit le même Apôtre : « La plénitude de la loi, c’est, la charité ej. ». Où est la charité, quelle chose peut manquer ? Mais où la charité manque, quelle chose peut être utile ? Le démon croit ek et n’aime pas et personne ne peut aimer sans croire. Celui qui n’aime pas, peut, inutilement sans doute, espérer son pardon ; mais si l’on aime, on ne peut désespérer ; là où se trouve l’amour, là sont donc aussi et nécessairement la foi et l’espérance, et là où se trouve l’amour du prochain, là est aussi nécessairement l’amour de Dieu. Celui, en effet, qui n’aime pas Dieu, pourra-t-il aimer le prochain comme lui-même, puisqu’il ne s’aime pas lui-même ? Il est impie et méchant ; mais celui qui aime l’iniquité, n’aime pas son âme, il la déteste el Soyons donc fidèles au commandement que Dieu nous fait, de nous aimer les uns les autres ; et tout ce qu’il nous a commandé en surplus, nous l’accomplirons aussi, parce que cet amour renferme tout le reste. Cet amour est différent de celui que les hommes, en tant qu’hommes, ont les uns pour les autres ; et pour les faire discerner, Notre-Seigneur ajoute : « Comme je vous ai aimés ». Et pourquoi Jésus-Christ nous aime-t-il, sinon pour nous rendre capables de régner avec lui ? Il faut donc nous aimer les uns les autres en ce sens, afin que notre amour se distingue de l’amour de ceux qui ne s’aiment pas dans le même but, parce qu’ils ne s’aiment pas véritablement. Mais ceux qui s’aiment dans le dessein de posséder Dieu, s’aiment véritablement. Pour bien s’aimer, ils commencent par aimer Dieu. Cet amour ne se trouve pas dans tous les hommes ; il en est au contraire un bien petit nombre pour s’aimer dans le seul désir que Dieu soit tout en tous em.

QUATRE-VINGT-QUATRIÈME TRAITÉ.

SUR CES PAROLES : « PERSONNE NE PEUT TÉMOIGNER UN PLUS GRAND AMOUR QU’EN DONNANT « SA VIE POUR SES AMIS ». (Chap 15,13.)

LE SACRIFICE DE LA VIE.

Le Sauveur nous a donné l’exemple, il est mort pour nous : dès lors que nous vivons de lui, nous devons donc l’imiter et faire pour nos frères le sacrifice de notre vie, avec cette différence, néanmoins, que Jésus-Christ étant innocent, nous a sauvés du péché et de la mort éternelle, tandis que, par notre mort, nous ne pouvons accorder â personne le pardon de ses fautes.

1. Le Seigneur, mes bien chers frères, nous a fait connaître la perfection de l’amour que nous devons avoir les uns pour les autres, en disant : « Personne ne peut témoigner un plus grand amour qu’en donnant sa vie pour ses amis ». Comme il avait dit auparavant : « C’est là mon commandement, que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés » ; et qu’il ajoute maintenant ce que vous venez d’entendre : « Personne ne peut témoigner un plus grand amour qu’en donnant sa vie pour ses amis », il s’ensuit, par une conséquence nécessaire, ce que notre Évangéliste Jean dit dans une de ses épîtres : « Comme Jésus-Christ a donné sa vie pour nous, nous aussi, nous devons donner notre vie pour nos frères en » ; nous aimant ainsi les uns les autres, comme il nous a aimés, car il a donné sa vie pour nous. C’est ce que signifie ce que nous lisons aux proverbes de Salomon : « Quand tu seras assis pour manger avec le roi, considère attentivement ce qui est en ta présence, et, en y portant la main, sache qu’il te faudra préparer les mêmes mets eo ». Cette table d’un roi n’est-elle pas la table où nous sont distribués le corps et le sang de Celui qui a donné sa vie pour nous ? Et que signifie : être assis à cette table, sinon s’en approcher avec humilité ? Et que signifie encore : examiner et comprendre ce qui y est servi, sinon avoir des pensées dignes d’une si grande grâce ? Et que signifie : ne porter la main à ces mets qu’en prenant la résolution d’en préparer de semblables, sinon ce que j’ai déjà dit comme Jésus-Christ a donné sa vie pour nous, nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos frères ? C’est ce que nous dit aussi l’apôtre Pierre : « Jésus-Christ a souffert pour nous, nous laissant un exemple, afin qu’e nous suivions ses traces ep ». Voilà ce que c’est que préparer des mets semblables à ceux que nous avons reçus. C’est ce que les martyrs ont fait avec une ardente charité ; et si ce n’est pas inutilement que nous célébrons leur mémoire, si dans ce festin où ils se sont rassasiés, nous approchons, nous aussi, de la table du Seigneur, il faut qu’à leur exemple nous préparions des mets pareils à ceux qui nous sont servis. Aussi, à cette même table, nous célébrons leur mémoire d’une manière différente de celle dont nous célébrons la mémoire des autres fidèles qui reposent en paix. Nous ne prions pas pour eux, bien loin de là ; nous leur demandons de prier pour nous, afin que nous marchions sur leurs traces ; car ils ont rempli la mesure de cet amour, dont Notre-Seigneur a dit qu’il ne pouvait en exister de plus grand ; ils ont donné pour leurs frères ce qu’ils avaient reçu à la table du Seigneur.

2. Mais il ne faut pas entendre ces paroles en ce sens que nous puissions devenir semblables à Notre-Seigneur Jésus-Christ, en donnant pour lui notre sang dans le martyre. « Il avait, lui, le pouvoir de donner sa vie et de la reprendre eq ». Mais pour nous, nous ne vivons pas autant que nous voulons, et nous mourons, même sans le vouloir. Jésus-Christ, en mourant, a tué la mort elle-même ; c’est sa mort qui nous délivre de la mort. Sa chair n’a pas vu la corruption er ; après avoir subi la corruption, la nôtre sera, à la fin des siècles, revêtue par lui de l’incorruptibilité. Il n’a pas eu besoin de nous pour nous sauver ; sans lui, nous ne pouvons rien faire. Il s’est donné à nous pour être la vigne, dont nous sommes les branches ; sans lui, nous ne pouvons posséder la vie. Enfin, bien que des frères meurent pour leurs frères, cependant le sang d’aucun martyr n’a été répandu pour la rémission des péchés de ses frères, et c’est ce que Jésus-Christ a fait pour nous. En tant qu’ils ont répandu leur sang pour leurs frères, les martyrs leur ont donc préparé les mets qu’ils avaient goûtés à la table du Seigneur. Mais dans tout ce que j’ai dit, quoiqu’il m’ait été impossible de tout dire, le martyr de Jésus-Christ est bien éloigné de Jésus-Christ. Si quelqu’un osait comparer, je ne dis pas sa puissance à la puissance de Jésus-Christ, mais son innocence à l’innocence du Sauveur ; s’il pensait, non pas qu’il peut guérir son prochain, mais qu’il n’a lui-même aucun péché qui lui soit propre ; celui-là serait plus avide qu’il ne convient à son salut ; ce serait trop pour lui, il ne pourrait tout prendre. Un bon avis lui est donné par cette parole des Proverbes, qui suit immédiatement celle que nous venons d’expliquer : « Si tu es trop avide, garde-toi de convoiter ces viandes ; il vaut bien mieux pour toi n’y pas toucher du tout que d’en prendre plus qu’il ne faut ; car », ajoute le texte sacré, « cela entretient une vie trompeuse », c’est-à-dire l’hypocrisie. Celui, en effet, qui se dit sans péché, ne peut montrer qu’il est juste, il ne peut que simuler la justice ; c’est pourquoi il est dit : « Cela entretient une vie trompeuse ». Un seul a pu avoir un corps d’homme et n’avoir pas de péché. Et c’est avec raison que ce qui suit dans ce même livre nous est recommandé ; et que, pour faire toucher du doigt par un mot, par un seul proverbe la faiblesse humaine, il est dit : « Ne va pas, si tu es pauvre, t’élever contre le riche ». Il est riche, celui qui, ne devant rien ni par la faute de son origine ni par sa propre faute, est juste et justifie les autres. Ne t’élève donc pas contre lui, toi qui es si pauvre. Que tous les jours, comme un mendiant, tu lui demandes dans ta prière la rémission de tes péchés. Mais, continue le livre des Proverbes, défie-toi de toi-même. Qu’est-ce à dire ? d’une présomption trompeuse. Car si Jésus-Christ n’a jamais été coupable, c’est qu’il n’est pas seulement homme, mais qu’il est aussi Dieu. « Si tu diriges ton œil sur lui, il ne se montrera point ». « Si tu diriges ton œil vers lui », c’est-à-dire ton œil humain avec lequel tu regardes les choses humaines, « il ne se montrera pas » ; car il ne peut être vu par des yeux tels que les tiens. « Car il se préparera des ailes comme celles « de l’aigle, et il ira dans les demeures de son chef es ». C’est de là qu’il est venu vers nous, mais il ne nous a pas trouvés tels qu’il était lui-même. « Aimons-nous donc les uns les autres, comme Jésus-Christ lui-même nous a aimés, puisqu’il s’est donné lui-même pour nous  et. Personne ne peut témoigner un plus grand amour qu’en donnant sa vie pour ses amis ». Et ainsi imitons-le par une pieuse obéissance, et n’ayons pas l’audacieuse présomption de nous comparer à lui.

QUATRE-VINGT-CINQUIÈME TRAITÉ

SUR CES PAROLES : « VOUS ÊTES MES AMIS, SI VOUS FAITES CE QUE JE VOUS COMMANDE. JE NE VOUS APPELLE PLUS SERVITEURS, PARCE QUE LE SERVITEUR NE SAIT PAS CE QUE FAIT SON MAÎTRE ». (Chap 15, 14-15.)

LE SERVITEUR AMI.

Celui qui observe les commandements de Dieu par l’effet d’une crainte chaste, perd son titre de serviteur pour prendre celui d’ami, et il entre ainsi dans les secrets de son Maître, et il sait que son Maître est l’auteur de tout bien.

1. Après nous avoir rappelé l’amour qu’il nous a montré en mourant pour nous, et avoir dit : « Personne ne peut témoigner un plus grand amour qu’en donnant sa vie pour ses amis », Notre-Seigneur ajoute aussitôt : « Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande ». Admirable condescendance ! Un serviteur n’est regardé comme fidèle que s’il exécute les ordres de son maître, et Notre-Seigneur a voulu que nous fussions ses amis, par cela même qui ne pouvait faire de nous que des serviteurs fidèles. Mais, comme je viens de le dire, c’est de sa part la preuve d’une grande bonté, de daigner appeler ses amis ceux qu’il connaît pour ses serviteurs. Vous ne devez pas l’ignorer, c’est pour des serviteurs une obligation rigoureuse de faire ce que le maître commande ; en un autre endroit, ce sont bien ses serviteurs qu’il reprend en ces termes : Pourquoi m’appelez-vous Seigneur, Seigneur, et ne faites-vous pas ce que je dis eu ? » Puisque vous m’appelez Seigneur, prouvez ce que vous dites en faisant ce que je commande. Et n’est-ce pas au serviteur obéissant qu’il doit lui-même adresser ces paroles « Courage, bon serviteur, parce que tu as été fidèle dans les petites choses, je t’établirai sur de plus grandes ev ; entre dans la joie de ton Seigneur ? » Il peut donc être en même temps un serviteur et un ami, celui qui est un serviteur fidèle.

2. Mais faisons attention à ce qui suit. « Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ». Comment comprendre que le bon serviteur est en même temps serviteur et ami, puisque Notre-Seigneur dit : « Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ? » Il donne le nom d’ami, pour enlever celui de serviteur ; ces deux noms ne peuvent plus s’appliquer ensemble à la même personne ; mais l’un disparaissant, l’autre doit lui succéder. Qu’est-ce que cela veut dire ? Quand nous aurons accompli les ordres du Seigneur, ne serons-nous plus ses serviteurs ? Ne serons-nous plus ses serviteurs, quand nous serons devenus des serviteurs fidèles ? Pourtant, qui est-ce qui peut contredire la Vérité même ? Ne nous dit-elle pas : « Je ne vous appelle plus serviteurs ? » Ne nous en donne-t-elle pas la raison : « Parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ? » Quand un serviteur se montre fidèle et éprouvé, son maître ne lui confie-t-il pas ses secrets ? Que signifient donc ces paroles : « Le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ? » J’accorde qu’ « il ignore ce que fait son maître », mais ignore-t-il aussi ce que son maître commande ? Et s’il l’ignore, comment peut-il servir ? Comment peut-il s’appeler serviteur, celui qui ne sert pas ? Et cependant, voici ce que dit Notre-Seigneur « Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande ; je ne vous appelle plus serviteurs ». O chose admirable ! nous ne pouvons servir qu’à la condition d’exécuter les commandements du Seigneur ; comment donc, en accomplissant ses commandements, cesserons-nous d’être ses serviteurs ? Si je ne deviens son serviteur en accomplissant ses ordres, et si je n’accomplis ses ordres, je ne pourrai le servir ; donc, en le servant, je ne serai plus son serviteur.

3. Comprenons, mes frères, comprenons ces choses, fasse le Seigneur que nous les comprenions, et que, les ayant comprises, nous les mettions en pratique t Si nous arrivons à les savoir, nous saurons ce que fait Notre-Seigneur, parce que personne autre que le Seigneur ne peut nous faire ses serviteurs, et que c’est pour nous le moyen d’arriver à son amitié. Comme il y a deux craintes qui font deux espèces de craintifs, de même il y a deux espèces de servitudes qui font deux espèces de serviteurs. Il y a une crainte que la charité parfaite chasse dehors ew ; il y a aussi une autre crainte chaste qui demeure éternellement ex.C’est cette crainte qui ne subsiste pas avec la charité, et que l’Apôtre avait en vue lorsqu’il disait : « Vous n’avez pas reçu l’esprit de servitude ey », qui vous retienne « encore dans la crainte ». Et c’est la crainte chaste qu’il avait en vue lorsqu’il disait : « Ne sois pas trop sage, mais crains ez ». Dans cette crainte que la charité chasse dehors, il y a aussi une servitude qu’il faut chasser avec la crainte ; car l’Apôtre a joint l’une avec l’autre, c’est-à-dire la servitude et la crainte, lorsqu’il a dit : « Vous n’avez pas reçu l’esprit de servitude », qui vous retienne « encore dans la crainte ». C’est à cette sorte de servitude qu’appartient le serviteur que Notre-Seigneur voulait désigner lorsqu’il disait : « je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ». Il ne faut pas appliquer ces paroles au serviteur qu’anime la crainte chaste, et auquel il est dit : « Courage, bon serviteur, entre dans la joie de ton Seigneur » ; elles n’ont trait qu’au serviteur animé par la crainte que la charité doit chasser dehors, et dont il est dit ailleurs : « Le serviteur ne demeure pas toujours dans la maison, mais le fils y demeurera éternellement fa ». Puisqu’il nous a donné le pouvoir de devenir les enfants de Dieu fb, soyons donc ses enfants et non pas ses serviteurs. Et d’une manière surprenante et ineffable, mais cependant bien véritable, il arrivera qu’en même temps nous serons et nous ne serons pas ses serviteurs. Nous serons ses serviteurs par l’effet de cette crainte chaste qui inspire le serviteur admis dans la joie de son maître, mais nous ne serons pas ses serviteurs par l’effet de cette crainte qu’il faut mettre dehors, et qui anime le serviteur destiné à ne pas demeurer éternellement dans la maison. Mais que nous soyons ainsi serviteurs sans être serviteurs, sachons-le, le Seigneur peut l’opérer en nous, et c’est ce qu’ignore le serviteur qui ne sait ce que fait son maître ; et lorsqu’il fait quelque bien, il s’en élève, comme si ce bien était son œuvre et non pas celle de Dieu. Et il se glorifie en lui-même et non pas dans le Seigneur, et il se trompe lui-même, parce qu’il se glorifie comme s’il n’avait pas tout reçu fc. Pour nous, mes très-chers frères, afin que nous puissions être les amis du Seigneur, sachons ce qu’il fait. C’est lui qui a fait de nous non seulement des hommes, mais encore des justes ; nous n’en sommes nullement les auteurs. Et qui est-ce qui fait que nous savons ces choses, si ce n’est lui-même ? « Car nous n’avons pas reçu l’esprit de ce monde, mais l’esprit qui est de Dieu, afin que nous connaissions ce que Dieu nous a donné fd ». C’est par lui que tout ce qui est bon nous est donné ; et par conséquent, comme c’est une bonne chose de savoir de qui vient tout ce qu’il y a de bon, cette science elle-même ne peut nous venir que de lui ; par là, celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur de tous les biens qu’il en a reçus fe. Pour ce qui suit : « Mais je vous ai appelés mes amis, parce que tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître », ces paroles sont si profondes, que, plutôt que d’en écouter l’explication dans ce discours, il vaut mieux la renvoyer au discours prochain.

QUATRE-VINGT-SIXIÈME TRAITÉ.

SUR CES PAROLES : « MAIS VOUS, JE VOUS AI APPELÉS AMIS », JUSQU’A CES AUTRES. « AFIN QUE TOUT CE QUE VOUS DEMANDEREZ AU PÈRE EN MON NOM IL VOUS LE DONNE ». (Chap 15, 15-16.)

L’AMITIÉ DE JÉSUS-CHRIST.

En raison de son amitié pour nous, Jésus-Christ nous fera connaître dans le ciel tout ce que son Père lui a dit ; mais si nous sommes ses amis, c’est un effet de sa grâce, mais non de notre foi ou de nos bonnes œuvres antécédentes.

1. C’est avec raison qu’on se demande comment il faut entendre ce que dit Notre-Seigneur : « Mais vous, je vous ai appelés mes amis, parce que tout ce que j’ai appris « de mon Père, je vous l’ai fait connaître ». Car qui oserait affirmer ou croire qu’il y ait un seul homme capable de savoir tout ce que le Fils unique a appris de son Père ? il n’est personne, en effet, qui comprenne seulement comment le Fils peut entendre la parole du Père, puisqu’il est l’unique parole du Père. Que signifie ce qu’il dit un peu plus bas, dans ce même discours adressé par lui à ses disciples, après la cène qui précéda sa passion : « J’ai beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant ff ? » Comment donc comprendre qu’il a fait connaître à ses disciples tout ce qu’il a appris de son Père, puisqu’il se refuse à leur dire beaucoup de choses, par ce motif qu’ils ne peuvent les porter maintenant ? Pour cela, il faut comprendre que ce qu’il doit faire, il dit l’avoir déjà fait ; car il a fait d’avance ce qui doit se faire plus tard fg. C’est ainsi qu’il dit par le Prophète : « Ils ont percé mes mains et mes pieds fh » ; il ne dit pas : Ils perceront ; il en parle comme d’événements passés, et il les annonce comme devant arriver plus tard. Ainsi, en cet endroit, il dit avoir fait connaître à ses disciples ce qu’il savait devoir leur faire connaître en leur communiquant cette plénitude de la science dont l’Apôtre a dit : « Mais quand nous serons dans l’état parfait, ce qui est imparfait sera aboli ». Au même endroit, il dit encore : « Maintenant je ne sais qu’en partie, mais alors je connaîtrai comme je suis connu. Nous voyons maintenant par un miroir et en énigme ; mais alors nous verrons face à face fi ». Ce même apôtre dit que nous avons été sauvés par le baptême de la régénération fj ; et cependant ailleurs il dit : « C’est par l’espérance que nous avons été sauvés ; or, l’espérance qui voit n’est plus l’espérance. Car, qui espère ce qu’il voit déjà ? Mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons avec patience fk. C’est pourquoi son co-apôtre Pierre nous dit : « Celui en qui vous croyez maintenant, quoique vous ne le voyiez pas, quand vous le verrez, vous tressaillirez d’une joie inénarrable et glorieuse, et vous recevrez pour récompense de votre foi le salut de vos âmes fl ». Si donc nous sommes maintenant au temps de la foi, et si le salut des âmes est la récompense de la foi, qui doutera qu’il faille achever le jour dans la foi qui opère par la charité fm pour, à la fin du jour, recevoir comme récompense, non seulement la rédemption de notre corps, dont parle l’apôtre Paul fn, mais encore le salut de nos âmes dont parle l’apôtre Pierre ? Dans le temps et dans cette vie mortelle, ces deux genres de félicités sont possédés en espérance, bien plus qu’en réalité. Mais il y a cette différence, que notre homme extérieur, c’est-à-dire notre corps, se détruit tous les jours, tandis que l’homme intérieur, c’est-à-dire notre âme, se renouvelle de jour en jour fo. Aussi, de même que nous attendons dans l’avenir l’immortalité de la chair et le salut des âmes, bien qu’on dise que nous sommes déjà sauvés, à cause du gage que nous avons reçu, de même en est-il de la connaissance de toutes les choses que le Fils unique a apprises de son Père ; nous devons l’espérer pour l’avenir, quoique Jésus-Christ dise ici nous l’avoir déjà donnée.

2. « Ce n’est pas vous », dit-il, « qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis ». Voilà une grâce ineffable. Car qu’étions-nous au moment où nous n’avions pas encore choisi Jésus-Christ et où, par conséquent, nous ne l’aimions pas encore ? Comment celui qui ne l’a pas choisi peut-il l’aimer ? Avions-nous alors en nous les sentiments que le Psalmiste manifeste dans ses chants : « J’ai choisi d’être le dernier dans la maison du Seigneur, plutôt que d’habiter dans les tentes des pécheurs fp ? » Évidemment non. Qu’étions-nous donc, sinon des méchants et des hommes perdus ? Nous n’avions pas encore cru en lui, pour qu’il nous choisît ; car si nous avions déjà cru, il ne nous aurait choisis qu’après avoir été choisi lui-même par nous. Pourquoi donc dirait-il : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi », si sa miséricorde ne nous avait prévenus fq ? C’est ici que se réduit à rien le raisonnement de ceux qui défendent la prescience de Dieu contre sa grâce, et qui disent que si Dieu nous a choisis avant la création du monde fr, c’est parce qu’il a prévu que nous serions bons, et non pas qu’il nous rendrait bons. Ce n’est point là la parole de Celui qui dit : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ». Car s’il nous avait choisis, parce qu’il a prévu que nous serions bons il aurait prévu en même temps que nous le choisirions les premiers. Nous ne pouvons être bons autrement, à moins qu’on n’appelle bon celui qui ne choisit pas le bien. Qu’a-t-il donc choisi en des hommes qui n’étaient pas bons ? Car ils n’ont pas été choisis parce qu’ils étaient bons, vu qu’ils ne devaient l’être qu’à la condition d’être choisis. Autrement, la grâce n’est plus une grâce, si nous prétendons qu’elle a été précédée par les mérites. C’est, en effet, de ce choix de la grâce que l’Apôtre nous dit : « Ainsi donc, en ce temps-ci, le reste a été sauvé par l’élection de la grâce ». Et aussi il ajoute : « Et si c’est par la grâce, ce n’est donc pas par les œuvres ; autrement, la grâce ne a serait plus la grâce fs ». Écoute, ingrat, écoute : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis ». Tu ne peux pas dire : J’ai été choisi, parce que je croyais déjà ; car si tu croyais en lui, tu l’avais déjà choisi. Mais écoute : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ». Tu ne peux pas dire non plus : Avant de croire je faisais de bonnes œuvres, c’est pour cela que j’ai été choisi. Car, quelle bonne œuvre peut-il y avoir avant la foi, puisque l’Apôtre dit : « Tout ce qui ne vient pas de la foi est péché ft ». Après avoir entendu ces paroles : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi », que pouvons-nous dire, sinon que nous étions méchants et que nous avons été choisis pour devenir bons par la grâce de Celui qui nous a choisis ? Car il n’y aurait plus grâce si les mérites avaient précédé. Or, il y a grâce ; elle ne trouve donc pas les mérites, mais elle les produit.

3. Et voyez, mes bien chers frères, comment il se fait que ceux que Jésus-Christ choisit ne soient pas encore bons, et comment il rend bons ceux qu’il choisit. « C’est moi », dit-il, « qui vous ai choisis et vous ai établis pour que vous alliez et que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure ». N’est-ce pas là ce fruit dont il avait déjà dit : « Sans moi vous ne pouvez rien faire fu ? » Il nous a donc choisis et établis, pour que nous allions et que nous portions du fruit. Nous n’avions donc produit aucun fruit en considération duquel il pût nous choisir. « Pour que vous alliez », dit-il, « et que vous portiez du fruit ». Nous allons pour porter du fruit, et il est lui-même la voie par laquelle nous marchons, et dans laquelle il nous a placés pour que nous allions. C’est pourquoi en toutes choses sa miséricorde nous prévient. « Et que votre fruit », dit-il, « demeure, afin que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donne ». Que la charité demeure donc ; c’est là notre fruit. Cette charité n’existe que dans nos désirs ; elle ne peut encore être rassasiée, et tout ce que, par nos désirs, nous demandons au nom du Fils unique, le Père nous l’accorde. Mais tout ce qu’il n’est pas utile à notre salut de recevoir, n’allons pas nous imaginer que nous le demandons au nom du Sauveur. Ce que nous demandons au nom du Sauveur, c’est ce qui peut aider à notre salut.

QUATRE-VINGT-SEPTIÈME TRAITÉ.

DEPUIS CES PAROLES DE JÉSUS-CHRIST : « CE QUE JE VOUS COMMANDE, C’EST QUE VOUS VOUS AIMIEZ LES UNS LES AUTRES », JUSQU’À CES AUTRES : « MAIS MOI JE VOUS AI CHOISIS DU MONDE ; C’EST POURQUOI LE MONDE VOUS HAIT ». (Chap 15,17-19.)

AMOUR D’AUTRUI.

Si Dieu nous a choisis, c’est afin que nous produisions des fruits de salut, c’est-à-dire, et principalement, afin que nous nous aimions les uns les autres, et même le monde, notre ennemi, non en tant que mauvais, mais en tant que créé par Dieu.

1. Dans la leçon de l’Évangile qui a précédé celle-ci, le Seigneur avait dit : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis, et qui vous ai établis, afin que vous alliez et que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure, afin que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donne ». Il vous souvient que nous vous avons dit sur ces paroles ce que le Seigneur nous a donné de vous dire. Dans la leçon dont vous venez d’entendre la lecture, il dit : « Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres ». Par là, devons-nous comprendre que c’est là notre fruit dont il a dit : « Je vous ai choisis afin que vous alliez, et que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure ? » Enfin, il ajoute « Afin que tout ce que vous demanderez au Père, il vous le donne » ; il nous le donnera assurément, si nous nous aimons les uns les autres ; et cet amour mutuel, c’est lui qui nous le donnera, car il nous a choisis alors que nous ne portions point de fruit. Ce n’est pas nous, en effet, qui l’avons choisi, et il nous a établis pour que nous portions du fruit, c’est-à-dire pour que nous nous aimions les uns les autres ; sans lui nous ne pouvons pas plus porter ce fruit que les branches séparées du cep ne peuvent produire de raisin. Notre fruit n’est donc autre que la charité ; l’Apôtre la définit : « Le fruit d’un cœur pur, d’une bonne conscience et d’une foi sincère fv ». Par elle, nous nous aimons les uns les autres ; par elle nous aimons Dieu. Car nous ne nous aimerions pas les uns les autres d’un véritable amour, si nous n’aimions pas Dieu. Quiconque aime Dieu, aime le prochain comme soi-même ; mais celui qui n’aime pas Dieu ne s’aime pas lui-même. Dans ces deux préceptes de la charité sont renfermés toute la loi et les Prophètes fw. C’est là notre fruit, c’est celui que Notre-Seigneur nous ordonne de porter, quand il nous dit : « Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres ». C’est pourquoi l’apôtre Paul, voulant recommander le fruit de l’Esprit à l’encontre des œuvres de la chair, commence par là : « Le fruit de l’Esprit », dit-il, « c’est la charité ». Il rapporte ensuite les autres vertus dont la charité est la source à laquelle elles se rattachent. « Ce sont la joie, la paix, la longanimité, la douceur, la bonté, la foi, la mansuétude, la continence fx ». Qui est-ce qui peut se réjouir convenablement, s’il n’aime le bien qui seul peut réjouir ? Où trouver la véritable paix, si ce n’est en celui qu’on aime véritablement ? Est-il possible d’avoir la : longanimité nécessaire pour persévérer dans le bien, si l’on n’aime pas avec ardeur ? Qui sera bienfaisant, s’il n’aime celui qu’il assiste ? Qui est bon, s’il ne le devient en aimant ? Comment avoir la foi qui sauve, si l’on n’a pas celle qui opère par la charité ? Qui est-ce qui est doux d’une manière utile, si la charité ne règle passa douceur ? Et qui peut s’abstenir de ce qui déshonore, sans aimer ce qui honore ? C’est donc avec raison que notre bon Maître nous recommande si souvent la charité, comme la seule vertu qui doive être commandée, puisque sans elle les autres biens ne peuvent servir de rien, et qu’on ne peut l’avoir sans avoir les autres biens qui communiquent à l’homme la bonté.

2. Mais pour cette charité nous devons supporter patiemment même les rancunes du monde ; car il faut que le monde nous haïsse, puisqu’il voit repousser ce qu’il aime. Mais Notre-Seigneur nous donne par son exemple une grande consolation. Après avoir dit : « Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres », il ajoute aussitôt : « Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï avant, vous ». Pourquoi les membres s’élèveraient-ils au-dessus de la tête ? Tu refuses de faire partie du corps, si tu ne veux pas t’exposer, comme ton modèle, à la haine du monde. « Si vous étiez du monde », dit-il, « le monde aimerait ce qui serait à lui ». Il adresse évidemment ces paroles à toute l’Église ; car elle se trouve souvent elle-même désignée sous le nom de monde, comme en cet endroit : « Dieu était en Jésus-Christ, se réconciliant le monde fy » ; et en cet autre passage. « Le Fils de l’homme n’est « pas venu pour juger le monde, mais pour a que le monde fut jugé par lui fz ». Jean dit dans une de ses épîtres : « Nous avons pour avocat auprès du Père, Jésus-Christ le Juste ; il est la victime de propitiation pour nos péchés, non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux de tout le monde ga ». Tout le inonde, c’est donc l’Église, et tout le monde hait l’Église. Le monde hait donc le monde ; le monde ennemi hait le monde réconcilié ; le monde damné hait le monde sauvé ; le monde corrompu liait le monde qui a été purifié.

3. Mais ce monde que Dieu se réconcilie en Jésus-Christ, qui est sauvé par Jésus-Christ et à qui tout péché est remis par Jésus-Christ, ce monde a été choisi dans le monde ennemi, condamné et corrompu. De cette masse qui avait péri tout entière en Adam sont tirés des vases de miséricorde, et ces vases d’élection constituent le monde qui appartient à la réconciliation ; et voilà le monde que déteste cet autre monde tiré de la même masse, mais contenu dans des vases de colère destinés à la perdition gb. Enfin, après avoir dit : « Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui serait à lui », Notre-Seigneur ajoute incontinent : « Mais parce que vous n’êtes point du monde et que je vous ai choisis du milieu du monde, le monde vous hait ». Ils étaient donc du monde, mais ils en avaient été tirés, pour n’en faire plus partie, et ils n’en avaient été tirés ni par leurs mérites, car ils n’avaient préalablement accompli aucune bonne œuvre, ni par leur nature qui avait été viciée tout entière jusque dans sa racine, par le libre arbitre ; ils en avaient été tirés par une grâce toute gratuite, c’est-à-dire par une véritable grâce. Celui qui a tiré le monde du monde l’a fait digne d’être élu, mais il ne l’a pas trouvé tel, « parce que le reste a été sauvé par une élection de la grâce ». « Or », dit l’Apôtre, « si c’est par la grâce, ce n’est « donc pas par les œuvres, autrement la grâce ne serait plus la grâce gc. »

4. Mais, demandera quelqu’un, ce monde de la perdition qui hait le monde de la rédemption, comment s’aime-t-il lui-même ? Il s’aime, saris doute, mais d’un amour faux et non d’un amour véritable ; ainsi, à proprement parler, il se hait et ne s’aime pas véritablement. « Car, celui qui’ aime l’iniquité, hait son âme gd ». Cependant, on dit que le monde s’aime, parce qu’il aime l’iniquité qui le rend méchant. On dit de même qu’il se hait, parce qu’il aime ce qui lui nuit. Il hait donc sa nature ; il aime le vice. Il hait ce qu’il est devenu par un effet de la bonté de Dieu ; il aime ce qu’il a fait lui-même en lui par sa libre volonté. C’est pourquoi, si nous voulons bien le comprendre, il nous est défendu, et, en même temps, commandé de l’aimer. Il nous est défendu de l’aimer par ces paroles : « Gardez-vous d’aimer le monde ge ». Nous avons ordre de l’aimer, car Jésus-Christ nous a dit : « Aimez vos ennemis gf ». Ces ennemis, c’est le monde qui nous hait. Nous avons donc défense d’aimer dans le monde ce qu’il aime en lui-même, et nous avons ordre d’aimer en lui ce qu’il hait en lui-même, c’est-à-dire l’ouvrage de Dieu et les différentes consolations de sa bonté. Nous avons donc défense d’aimer en lui le vice et ordre d’aimer la nature, puisqu’en lui-même il aime le vice et qu’il hait la nature. Ainsi l’aimerons-nous et le haïrons-nous comme il convient, puisqu’il s’aime et se hait d’un amour désordonné.

QUATRE-VINGT-HUITIÈME TRAITÉ.

DEPUIS CES MOTS DE JÉSUS-CHRIST : « SOUVENEZ-VOUS DE MA PAROLE, ETC. », JUSQU’A CES AUTRES : « MAIS ILS VOUS FERONT TOUTES CES CHOSES, PARCE QU’ILS NE CONNAISSENT PAS CELUI QUI M’A ENVOYÉ ». (Chap 15, 20-21.)

PERSÉCUTION DU MONDE.

Quiconque aime Dieu et le sert avec une crainte pure, est en butte à la haine du monde, car le monde déteste Jésus-Christ et ses serviteurs, et il les persécute à cause de leur justice, que ses vices ne sauraient souffrir.

1. Le Seigneur, pour exhorter ses serviteurs à supporter avec patience les haines du monde, n’a rien ni de plus grand ni de meilleur à leur proposer que son exemple ; car, comme dit l’apôtre Pierre, « Jésus-Christ a souffert, nous laissant un exemple, afin que « nous suivions ses traces gg ». Et si nous le faisons, c’est avec le secours de Celui qui a dit : « Sans moi vous ne pouvez rien faire ». Enfin, après avoir dit : « Si le monde vous hait, sachez qu’il m’a haï avant vous », il ajoute ce que vous venez d’entendre dans ce qui vous a été lu de l’Évangile : « Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : le serviteur a n’est pas plus grand que son maître. S’ils m’ont persécuté, vous aussi ils vous persécuteront ; s’ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre ». En disant : le serviteur n’est pas plus grand que son Maître, ne nous montre-t-il pas avec évidence comment nous devons entendre ce qu’il avait dit peu auparavant : « Je ne vous appelle plus serviteurs gh ? » Maintenant il les appelle serviteurs, puisqu’il leur dit : « Le serviteur n’est pas plus grand que son maître : s’ils m’ont persécuté, vous aussi ils vous persécuteront ». Il est donc manifeste qu’il s’agit du serviteur qui ne reste pas dans la demeure pour toujours gi et qui est animé de la crainte que la charité met dehors gj, lorsque Jésus-Christ dit : a Je ne vous appelle plus serviteurs ». Mais quand il dit, comme ici : « Le serviteur n’est pas plus que son maître ; s’ils m’ont persécuté, vous aussi ils vous persécuteront », il veut parler du serviteur à crainte chaste, qui demeure dans les siècles des siècles gk ; car ce serviteur doit s’entendre dire « Courage, bon serviteur, entre dans la joie de ton Seigneur gl ».

2. « Mais », continue le Sauveur, « ils vous feront toutes ces choses à cause de mon nom, parce qu’ils ne connaissent pas Celui « qui m’a envoyé ». Quelles sont toutes ces choses, sinon ce qu’il vient de dire : « Ils vous haïront et vous persécuteront et mépriseront votre parole ? » Car s’ils se contentaient de ne pas garder leur parole sans les haïr et sans les persécuter, ou bien si, tout en les haïssant, ils ne les persécutaient pas, alors il ne serait pas vrai de dire : ils vous feront toutes ces choses. « Mais ils vous feront toutes ces choses à cause de mon nom » ; n’est-ce pas dire : c’est moi qu’ils haïront en vous, moi qu’ils persécuteront en vous, et parce que votre parole et ma parole ils ne la garderont pas ? « Car ils vous feront toutes ces choses à cause de mon nom », non à cause du vôtre, mais « à cause du mien ». Ceux qui font ces aloses à cause de mon nom, sont d’autant plus malheureux que sont plus heureux ceux qui les souffrent à cause de ce même nom ; comme dit Notre-Seigneur lui-même dans un autre endroit : « Bienheureux ceux qui souffrent persécution à cause de la justice gm », c’est-à-dire à cause de moi, ou bien « à cause de mon nom » ; car, suivant l’enseignement de l’Apôtre : « Jésus-Christ nous a été donné de Dieu comme notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption, afin que, selon qu’il est écrit, celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur gn ». Il est vrai que les méchants font aussi ces choses aux méchants, mais ce n’est pas à cause de la justice ; c’est pourquoi ils sont tous malheureux, et ceux qui les font, et ceux qui les souffrent. Les bons les font aussi aux méchants : mais quoique les bons les fassent pour la justice, cependant les méchants ne les souffrent point pour ce motif.

3. Mais, dira quelqu’un, si, quand les méchants persécutent les bons à cause du nom de Jésus-Christ, les bons souffrent pour elle ; assurément, c’est aussi à cause de la justice que les méchants leur font ces choses : et s’il en est ainsi, quand les bons persécutent les méchants à cause de la justice, il s’ensuit que les méchants souffrent aussi pour la justice. Car si les méchants peuvent persécuter les bons à cause du nom de Jésus-Christ, pourquoi ne pourraient-ils pas souffrir de la part des bons une persécution à cause du nom de Jésus-Christ, c’est-à-dire à cause de la justice ? Le motif pour lequel les bons font ces choses n’est pas celui pour lequel les méchants les souffrent, puisque les bons les font à cause de la justice, et que les méchants les souffrent à cause de l’injustice ; le motif pour lequel les méchants font ces choses ne peut donc être celui pour lequel les bons les souffrent, puisque les méchants agissent à cause de l’injustice, et que les bons souffrent à cause de la justice. Comment donc pourra être vraie cette parole : « Ils vous feront toutes ces choses à cause de mon nom », puisqu’ils les font non pas à cause de son nom, c’est-à-dire à cause de la justice, mais à cause de leur iniquité ? Cette question se trouvera résolue, si nous entendons ces paroles : « Ils vous feront toutes ces choses à « cause de mon nom n, en ce sens que tout se rapporte aux justes, comme s’il était dit : Vous souffrirez de leur part toutes ces choses à cause de mon nom, et alors : « ils vous feront ces choses », signifie : vous souffrirez ces choses. Mais si ces paroles : « à cause de mon nom », doivent s’entendre comme s’il disait, à cause de mon nom qu’ils haïssent en vous (et on peut dire aussi à cause de la justice qu’ils haïssent en vous), alors quand les bons font souffrir persécution aux méchants, on peut dire avec raison qu’ils le font à cause de la justice, pour l’amour de laquelle ils persécutent les méchants, et à cause de l’iniquité qu’ils haïssent dans les méchants ; de la sorte on peut dire aussi que les méchants souffrent et à cause de l’iniquité qui se trouve punie en eux, et à cause de la justice qui s’exerce à les châtier.

4. Autre question : les méchants persécutent aussi leurs pareils ; par exemple, les rois et les juges impies, tout en persécutant les fidèles, punissaient aussi les homicides, les adultères et tous les scélérats qui, à leur connaissance, agissaient contre les lois publiques. Alors, comment expliquer ce que dit le Seigneur : « Si vous étiez du monde, le monde assurément aimerait ce qui serait à lui go ». Or, le monde n’aime pas ceux qu’il punit ; et cependant nous voyons qu’il punit le plus souvent tous ces crimes, à moins que le monde soit et dans ceux qui punissent ces crimes et aussi dans ceux qui les aiment. Donc ce monde, qui se compose des méchants et des impies, nuit à ce qui lui appartient par l’intermédiaire des hommes qui punissent les scélérats, et il aime ce qui lui appartient par le ministère des hommes qui favorisent ceux dont ils partagent les crimes. Donc, quand le Sauveur dit : « Ils vous feront toutes ces choses à cause de mon nom », ces paroles signifient : ou bien vous souffrirez à cause de mon nom, ou bien ils feront ces choses à cause de mon nom, parce que en vous persécutant, ils persécutent ce qu’ils haïssent en vous, et il ajoute : « parce qu’ils ne connaissent point Celui qui m’a envoyé » ; ce qui doit s’entendre de cette science dont il est écrit : « Vous connaître, c’est la sagesse parfaite gp ». Ceux qui connaissent de la sorte le Père qui a envoyé le Christ, ne persécutent en aucune façon ceux que Jésus-Christ est venu recueillir ; car ils sont eux-mêmes recueillis par lui.

QUATRE-VINGT-NEUVIÈME TRAITÉ.

DEPUIS CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « SI JE N’ÉTAIS PAS VENU, ET SI JE NE LEUR AVAIS PAS PARLÉ », JUSQU’À CES AUTRES : « QUI ME HAIT, HAIT AUSSI MON PÈRE ». (Chap 15, 22-23.)

L’INFIDÉLITÉ, CAUSE DE PERDITION.

Sous le nom de monde persécuteur, Jésus-Christ entendait les Juifs opiniâtrement aveugles, qui l’avaient vu sans vouloir le reconnaître, et qui ne pouvaient pas plus s’excuser de leur incrédulité, que ceux qui périssent pour ne l’avoir pas du tout connu ou pour n’avoir pas eu le courage de se soumettre à lui.

1. Le Seigneur avait dit plus haut à ses disciples : « S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi : s’ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre, mais ils vous feront toutes ces choses à cause de a mon nom, parce qu’ils ne connaissent pas : « Celui qui m’a envoyé ». Si nous voulons savoir de qui il parlait de la sorte, nous trouvons qu’il prononça ces paroles aussitôt après avoir dit : « Si le monde vous hait, sachez a qu’il m’a haï avant vous ». Ce qu’il ajoute ici : « Si je n’étais pas venu, et si je ne leur avais parlé, ils n’auraient point de péché », montre plus clairement qu’il parle des Juifs. C’est donc des Juifs qu’il, disait les paroles que nous avons rapportées ; cela ressort de la liaison du discours. En effet, ceux dont il dit : « Si je n’étais pas venu et si je ne leur avais a parlé, ils n’auraient point de péché », sont les mêmes que ceux dont il a dit : « S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront vous aussi ; s’ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre ; mais ils vous feront toutes ces choses à cause de mon nom, parce qu’ils ne connaissent pas Celui qui m’a envoyé ». En effet, immédiatement après ces paroles Notre-Seigneur ajoute : « Si je n’étais pas venu et si je ne leur avais parlé, ils n’auraient point de péché ». Or, les Juifs ont persécuté Jésus-Christ, l’Évangile le dit formellement : c’est donc des Juifs, et non pas des gentils, que parle le Sauveur : ce sont les Juifs qu’il a voulu désigner sous le nom de ce monde qui hait le Christ et ses disciples ; mais ils ne sont pas seuls à former ce monde, car le Christ nous a montré que ses disciples eux-mêmes en font partie. Or, que signifient ces paroles : « Si je n’étais pas venu, et si je ne leur avais parlé, ils n’auraient a point de péché ? » Est-ce que les Juifs étaient sans péché, avant que Jésus-Christ vint à eux dans sa chair ? Qui serait assez insensé pour le dire ? Par le nom général de péché dont se sert Notre-Seigneur, il faut entendre, non pas toute espèce de péché, mais un certain péché énorme. C’est ce péché qui retient tous les autres péchés ; et quiconque ne l’a pas, tous les autres péchés lui seront remis : voici en quoi consiste le péché, c’est qu’ils n’ont pas cru en Jésus-Christ ; car il était venu pour qu’on crût en lui : par conséquent, si Jésus-Christ n’était pas venu, ils n’auraient point commis ce péché. Autant sa venue en ce monde a été salutaire pour ceux qui ont cru en lui, autant elle a été funeste pour ceux qui n’ont point cru ; et comme il était le chef et le prince des Apôtres, on peut dire de lui ce qu’ils ont dit d’eux-mêmes : « Pour les uns, il a été une odeur de vie pour la vie, et pour d’autres une odeur de mort pour la mort gq ».

2. Il ajoute : « Maintenant ils n’ont point d’excuse de leur péché » ; ces paroles pourraient nous embarrasser et nous faire demander si ceux vers lesquels Jésus-Christ n’est pas venu, et auxquels il n’a pas parlé, peuvent tirer de là une excuse de leur péché. S’ils n’en ont point, pourquoi Jésus-Christ dit il, en cet endroit, que les Juifs n’ont point d’excuse, précisément parce qu’il est venu et qu’il leur a parlé ? Mais s’ils en ont une, cette excuse les exemptera-t-elle de tout châtiment, ou bien adoucira-t-elle seulement leur peine ? Avec l’assistance de Dieu, je répondrai de mon mieux à ces questions. Ceux vers lesquels Jésus-Christ n’est pas venu, et auxquels il n’a pas parlé, auront une excuse non pas de tout péché, mais du péché de n’avoir pas cru en lui : de ce nombre ne sont pas ceux vers lesquels il est venu par ses disciples et auxquels il a parlé par ses disciples, comme il le fait maintenant. Car, par son Église, il est venu vers les nations, et par elle il leur parle. À cela se rapporte ce qu’il dit : « Qui vous reçoit me reçoit gr, et qui vous méprise me méprise gs ». « Voulez-vous », dit l’apôtre Paul, « éprouver la puissance de Jésus-Christ qui parle en moi gt ? »

3. Il reste à savoir si ceux qui ont été ou qui sont prévenus par la mort avant l’arrivée de Jésus-Christ par son Église, ou avant d’entendre prêcher son Évangile, pourront avoir cette excuse. Ils pourront assurément l’avoir, mais ils n’éviteront point, pour cela, la damnation. « Tous ceux qui ont péché sans la loi, périront sans la loi ; et tous ceux qui ont péché sous la loi, seront jugés par la loi gu » ? Comme le mot « périr » est plus terrible que le mot être jugé, ces paroles de l’Apôtre semblent montrer que, loin de les aider, cette excuse ne fera qu’aggraver leur peine. Car ceux qui voudront s’excuser sur ce qu’ils ne l’ont pas entendu annoncer, « périront sans la loi ? »

4. Mais on se demande avec raison : Ceux qui, ayant entendu la loi, l’ont méprisée, ou même lui ont résisté non seulement en les combattant, mais en poursuivant de leur haine ceux qui la leur prêchaient, doivent-ils être rangés dans le nombre de ceux à qui l’Apôtre annonce un sort moins sévère, lorsqu’il dit : « qu’ils seront jugés par la loi ». Mais si autre chose est de périr sans la loi et autre chose d’être jugé par la loi ; si, d’ailleurs, le premier cas est beaucoup plus à redouter que le second ; sans aucun doute, ceux dont nous parlons ne doivent certainement pas subir la peine plus légère, indiquée par l’Apôtre ; ce n’est pas sous la loi qu’ils ont péché, mais ils n’ont voulu en aucune manière recevoir la loi de Jésus-Christ ; autant que cela dépendait d’eux, ils ont donc voulu qu’elle fût anéantie. Ceux-là pèchent sous la loi, qui sont sous la loi, c’est-à-dire, qui la reçoivent et la reconnaissent comme sainte, qui regardent ses commandements, comme saints, justes et bons gv. C’est par faiblesse qu’ils n’accomplissent pas ce qu’elle leur commande, sans qu’ils doutent le moins du monde de la justice de ses prescriptions. On peut en quelque manière distinguer ces sortes de gens de ceux dont il est dit qu’ils périront sans la loi ; si cependant ce que dit l’Apôtre : « Ils seront jugés par la loi », devait s’entendre comme s’il disait : ils ne périront pas, je m’étonnerais qu’il en fût ainsi ; car, pour qu’il parlât en ce sens, il ne s’agissait ni des infidèles, ni des fidèles, mais seulement des gentils et des Juifs. Or, à moins de trouver leur salut dans ce Sauveur qui est venu chercher ce qui était perdu gw, les uns et les autres seront indubitablement réservés à la perdition. On peut néanmoins dire, que cette perdition sera plus complète pour les uns et moins pénible pour les autres, c’est-à-dire que, dans leur perte, les uns souffriront des peines plus graves et les autres des peines plus légères. Quel qu’il soit, il périt pour Dieu, celui qui par son supplice est privé de la béatitude que Dieu donne à ses saints ; et comme il y a diversité de péchés, non moins grande est la diversité des supplices. Comment s’établit cette proportion ? C’est ce que la sagesse divine juge avec plus de profondeur que l’homme ne peut l’imaginer par ses conjectures, ou (exprimer par ses paroles. Ce qui est certain, c’est que ceux vers lesquels Jésus-Christ est venu, et auxquels il a parlé, ne pourront pas s’excuser du grand péché d’infidélité, en disant : Nous ne l’avons pas vu, nous ne l’avons pas entendu, soit que cette excuse soit tout à fait rejetée par Celui dont les jugements sont impénétrables, soit qu’il l’accepte, sinon pour les délivrer de toute condamnation, au moins pour les condamner moins sévèrement.

5. « Celui qui me hait », dit Notre-Seigneur, a hait aussi mon Père ». Quelqu’un nous dira peut-être : Qui est-ce qui peut haïr celui qu’il ne connaît pas ? Or, avant de dire : « Si je n’étais pas venu, et si je ne leur avais parlé, « ils n’auraient point de péché », Jésus avait dit à ses disciples : « Ils vous feront ces choses, parce qu’ils ne connaissent pas Celui qui m’a envoyé ». Comment donc, s’ils l’ignorent, peuvent-ils le haïr ? Car si ce qu’ils prennent pour lui, n’est pas lui, mais bien je ne sais quelle autre chose, ce n’est pas lui qu’ils haïssent, mais bien le fantôme qu’ils imaginent, ou plutôt dont ils supposent faussement l’existence. Cependant si l’on ne pouvait haïr ce que l’on ne connaît pas, la Vérité même ne nous aurait pas dit de son Père, qu’on ne le connaît pas et en même temps qu’on le hait. Mais comment cela se peut-il faire ? C’est ce que, avec l’aide de Dieu, nous essaierons de vous montrer ; mais ce ne sera pas aujourd’hui, car il est temps de finir ce discours.

QUATRE-VINGT-DIXIÈME TRAITÉ.

SUR CES PAROLES : « CELUI QUI ME HAIT, HAIT AUSSI MON PÈRE ». (Chap 15, 23.)

LA VÉRITÉ HAÏE SANS ÊTRE CONNUE.

Comment les Juifs ont-ils pu haïr le Père, puisqu’ils ne le connaissaient pas ? Une comparaison va le faire comprendre. Nous ne pouvons lire dans le cœur d’autrui, et si nous aimons la vertu et que nous haïssions le vice, il peut se faire que nous aimions sans le savoir un homme bon que nous croyons mauvais, ou que nous détestions un homme méchant qui nous semble bon. Ainsi les Juifs détestaient les peines infligées à leur conduite blâmable par la Vérité, sans savoir si c’était la Vérité qui les condamnait ; ils ne la connaissaient donc pas, et ils baissaient, par conséquent, sans le connaître, le Père de la Vérité.

1. Vous avez entendu dire au Seigneur « Celui qui me hait, hait aussi mon Père » ; il avait dit plus haut : « Ils vous feront ces choses parce qu’ils ne connaissent pas Celui qui m’a envoyé n. De là naît une difficulté qu’il ne faut pas éluder, la voici : Comment peuvent-ils haïr celui qu’ils ne connaissent pas ? Car s’ils supposent ou croient que Dieu est, non pas ce qu’il est, mais je ne sais quelle autre chose, et si c’est cela qu’ils haïssent, alors ce n’est pas lui qu’ils haïssent, mais bien ce dont ils se font l’idée dans leur supposition trompeuse ou leur vaine crédulité ; mais si, au contraire, ils se représentent Dieu tel qu’il est réellement, comment peut-on dire qu’ils ne le connaissent pas ? Quand il s’agit des hommes, il peut se faire que souvent nous aimions ceux que nous n’avons jamais vus ; et, par contre, il n’est pas impossible que nous haïssions aussi ceux que nous n’avons jamais vus. La renommée nous parlant de quelqu’un en bien ou en mal, il en résulte naturellement que nous aimons ou que nous haïssons un inconnu. Mais si la renommée dit vrai, comment pouvons-nous donner le nom d’inconnu à celui sur le compte duquel nous avons appris la vérité ? Est-ce parce que nous n’avons pas vu son visage ? Il ne le voit pas lui-même, et cependant il ne peut être plus connu à personne qu’à lui-même. Ce n’est donc pas par la vue du visage extérieur que nous acquérons la connaissance de quelqu’un ; mais nous le connaissons quand nous savons quelle est sa vie et quelles sont ses mœurs. Autrement personne ne pourrait même se connaître, puisque personne ne peut voir son propre visage. Cependant chacun se connaît lui-même mieux que les autres ne le connaissent ; il se connaît d’autant plus sûrement qu’il peut mieux considérer son intérieur, voir ce qu’il pense, ce qu’il désire, comment il vit ; lorsque tout cela nous est connu dans un homme, cet homme lui-même nous est vraiment connu. Aussi, comme toutes ces choses nous sont rapportées sur les absents ou sur les morts, soit pur la renommée, soit par les lettres, il arrive souvent que nous aimons ou que nous haïssons des hommes dont nous n’avons jamais vu le visage (mais qui cependant ne nous sont pas tout à fait inconnus).

2. En cela, le plus souvent notre bonne foi se trouve trompée, car quelquefois l’histoire et encore plus la renommée sont mensongères. Mais comme nous ne pouvons scruter la conscience des hommes, c’est à nous de veiller, pour n’être pas induits en erreur par une dangereuse opinion, à avoir de ces choses une connaissance vraie et certaine. Je m’explique. Nous ignorons si cet homme ou cet autre est chaste ou impudique, mais nous devons haïr l’impureté et aimer la chasteté ; nous ne savons si tel ou tel est juste ou injuste, toutefois, nous devons aimer la justice et haïr l’injustice, non pas telles que nous pourrions nous les représenter par une fausse imagination, mais telles que nous les voyons dans la vérité de Dieu, afin de suivre les règles de l’une et d’éviter l’autre ; par là, nous rechercherons en toutes choses ce que nous devons y chercher, nous éviterons ce que, nous devons éviter, et ainsi mériterons-nous que Dieu nous pardonne, si parfois, et même souvent, nous nous trompons sur les dispositions secrètes des hommes. Ce dernier point me semble appartenir à cette tentation humaine, sans laquelle la vie ne saurait se passer et dont parle l’Apôtre, lorsqu’il dit : « Que la tentation ne vous saisisse pas, sinon celle qui est humaine gx ». En effet, y a-t-il rien de plus conforme à la nature humaine que de ne pouvoir connaître le cœur humain et de n’en point sonder tous les replis, et par suite de soupçonner tout autre chose que ce qui s’y passe ? Comme, en raison de ces ténèbres des choses humaines, c’est-à-dire des pensées des hommes, nous ne pouvons éclaircir nos soupçons parce que nous sommes hommes, nous devons nous abstenir de jugements, c’est-à-dire d’opinions arrêtées et définitives, et ne nous prononcer sur rien avant le temps de la venue du Seigneur. Alors il éclairera les choses cachées dans les ténèbres, et il manifestera les pensées du cœur ; alors aussi chacun recevra de Dieu la louange qui lui est due gy ». Quand donc on ne se trompe pas sur les choses et qu’avec justice on condamne le vice et on approuve la vertu, si l’on se trompe sur les hommes, ce n’est qu’une tentation humaine toute vénielle.

3. Mais à cause de ces ténèbres qui enveloppent le cœur humain, il arrive une chose également surprenante et douloureuse. Parfois l’homme que nous regardons comme méchant est juste, et nous aimons la justice qui réside en lui sans que nous le sachions ; c’est pourquoi nous l’évitons, nous le méprisons, nous lui défendons de nous approcher, nous ne voulons rien avoir de commun avec lui dans les usages de la vie, et même, lorsque l’obligation de maintenir la discipline nous y force, et que nous voulons l’empêcher de nuire aux autres ou le forcer à devenir plus régulier, nous le traitons avec une salutaire sévérité ; et cet homme qui est bon, nous l’affligeons comme s’il était mauvaise, tout en l’aimant sans le savoir. C’est ce qui arrive quand, par exemple, un homme réellement chaste est regardé par nous comme impudique. Dès lors, en effet, que j’aime celui qui est chaste, et que cet homme a la vertu de chasteté en partage, je l’aime évidemment, mais sans m’en douter. Comme, d’ailleurs c’est l’impudique que je hais, je ne hais donc pas cet homme, puisqu’il n’est pas ce que je déteste. Néanmoins, à cet homme, objet de mon affection, avec qui mon âme se trouve sans cesse unie dans l’amour de la chasteté, je lui fais injure sans le savoir, parce que si je ne me trompe pas dans le discernement des vertus et des vices, je m’égare dans les ténèbres du cœur humain. Il peut donc se faire qu’un homme de bien haïsse, sans le savoir, un autre homme de bien, ou plutôt qu’il l’aime sans le savoir (car il l’aime en aimant le bien, et ce qu’est cet homme est précisément ce qu’il aime). Il peut arriver aussi que, sans le savoir, il haïsse, non ce qui est réellement son semblable, mais ce qu’il le croit : de même peut-il se faire qu’un homme injuste haïsse un homme juste, et que cependant il pense aimer une personne injuste et semblable à lui ; il aime donc sans le savoir quelqu’un de juste ; mais en celui qu’il croit injuste, il n’aime pas la réalité, il n’aime que ce qu’il croit y rencontrer. Ce qui arrive pour les hommes, arrive aussi pour Dieu. Si, en effet, on avait demandé aux Juifs s’ils aimaient Dieu, qu’auraient-ils pu répondre, sinon qu’ils l’aimaient ? En cela, ils n’auraient pas eu l’intention de mentir, mais ils se seraient trompés dans leur opinion. Car, comment pourraient-ils aimer le Père de la vérité, ceux qui haïraient la vérité ? Ils ne veulent pas que leurs actions soient condamnées, et la vérité veut que de telles actions soient condamnées. Leur haine pour la vérité est donc en proportion de la haine qu’ils ressentent pour les châtiments que la vérité inflige à de telles gens. Mais, dans leur opinion, ce n’était pas la vérité qui condamnait des hommes pareils à eux ; ils haïssaient la vérité sans la connaître, et en la haïssant, ils ne pouvaient que haïr celui de qui la vérité est née. Et comme ils ignorent que la vérité, qui les juge et les condamne, est née de Dieu le Père, ils ne connaissent pas Dieu non plus, et ils le haïssent. O les misérables ! Ils veulent être méchants, et ils ne veulent pas de la vérité qui les condamne. Ils ne veulent pas qu’elle soit ce qu’elle est, quand ils devraient ne vouloir plus être ce qu’ils sont ; quand ils devraient se changer eux-mêmes et désirer que la vérité restât ce qu’elle est, afin de ne pas être condamnés par elle, quand elle viendra les juger.

QUATRE-VINGT-ONZIÈME TRAITÉ.

SUR CES PAROLES : « SI JE N’AVAIS PAS FAIT AU MILIEU D’EUX DES OEUVRES QUE NUL N’A FAITES, « ILS N’AURAIENT POINT DE PÉCHÉ, ETC. » (Chap 15, 24, 25.)

LES MIRACLES DE JÉSUS-CHRIST.

Par leur incrédulité, les Juifs rendaient irrémissibles leurs autres péchés : en effet, Jésus-Christ avait fait devant eux par lui-même, en leur faveur, des miracles si nombreux et si merveilleux, qu’en réalité ils étaient inexcusables de ne pas croire en lui et même de le haïr sans sujet.

1. Le Seigneur avait dit : « Qui me hait, hait aussi mon Père ». Assurément, celui qui hait la vérité doit haïr celui de qui elle est née : nous vous avons déjà donné l’explication de ce passage, autant que Dieu nous en a fait la grâce. Ensuite il ajouta ces paroles dont il nous reste à parler aujourd’hui : « Si je n’avais pas fait au milieu d’eux des œuvres que nul n’a faites, ils n’auraient point de péché », c’est-à-dire ce grand péché dont le Seigneur avait déjà dit : « Si je n’étais pas venu et si je ne leur avais parlé, ils n’auraient pas de péché » ; ceci doit s’entendre du péché qu’ils ont commis en ne croyant ni à ses paroles, ni à ses œuvres, car ils n’étaient pas sans péché, avant qu’il leur eut parlé, et qu’il eut opéré ses œuvres merveilleuses au milieu d’eux ; mais le péché, dont ils se sont rendus coupables en ne croyant point en lui, il le rappelle ici, parce qu’en lui sont renfermés tous les autres. En effet, s’ils n’avaient point eu ce péché, ils auraient cru en lui, et les autres péchés leur auraient été remis.

2. Mais pourquoi le Seigneur, après avoir dit : « Si je n’avais pas fait au milieu d’eux des œuvres », ajoute-t-il aussitôt, « que nul autre n’a faites ? » Entre les œuvres de Jésus-Christ, aucune ne paraît plus grande que la résurrection des morts ; or, cette œuvre, les Prophètes anciens, nous le savons, l’avaient déjà accomplie. Élie l’avait accomplie gz, Elisée l’accomplit et pendant qu’il vivait ha, et même alors qu’il gisait couché dans son tombeau. Quelques hommes portaient un mort ; les ennemis s’étant précipités sur eux, ils prirent la fuite, laissant le corps sur le tombeau ; et aussitôt il ressuscita hb. Cependant Jésus-Christ a fait des œuvres due nul autre n’a faites ; par exemple, lorsqu’avec cinq pains il rassasia cinq mille hommes, et qu’avec quatre pains, il nourrit sept mille hommes hc ; lorsqu’il marcha sur les eaux, et qu’il y fit marcher l’apôtre Pierre hd ; lorsqu’il changea l’eau en vin he, : lorsqu’il ouvrit les yeux de l’aveugle-né hf ; et opéra beaucoup d’autres prodiges qu’il serait trop long d’énumérer. Mais peut-être nous répondra-t-on que d’autres ont fait des œuvres que Jésus-Christ lui-même n’a pas faites, et que personne autre n’a faites. Quel autre en effet que Moïse a frappé les Égyptiens de tant et de si grandes plaies hg, conduit tout un peuple à travers lamer hh, fait descendre du ciel la manne pour calmer sa faim hi et tiré l’eau de la pierre pour apaiser sa soif hj ? Quel autre que Jésus Navé a divisé les eaux du Jourdain pour y faire passer son peuple hk, et par une prière adressée à Dieu, a arrêté le soleil dans sa course et l’a rendu immobile hl ? Quel autre que Samson a fait sortir de la mâchoire d’un âne mort une fontaine pour étancher sa soif hm ? quel autre qu’Élie a été enlevé au ciel sur un char de feu hn ? quel autre qu’Elisée, ainsi que je viens de le rappeler, a rendu la vie à un mort, par le seul attouchement de son corps enseveli dans le tombeau ? quel autre que Daniel a vécu enfermé au milieu des lions affamés sans éprouver aucun mal ho ? quel autre que les trois jeunes hébreux, Ananias, Azarias et Mizaël, s’est promené sans être consumé au milieu des flammes d’une fournaise ardente hp ?

3. J’en omets bien d’autres ; mais ce que je viens de rapporter suffit, je pense, pour montrer que plusieurs saints ont aussi fait des œuvres merveilleuses, que nul autre n’a faites. Cependant, nous ne voyons personne qui, avant Jésus-Christ, ait, avec une puissance si grande, délivré les hommes de tant de maux. Passons sous silence tous ceux qui se présentaient à lui, et qu’il guérit d’une seule parole ; ne citons que ce passage de Marc l’Évangéliste : « Le soir étant arrivé et le soleil étant couché, on lui amenait tous les malades et tous les possédés ; et toute la ville était assemblée devant la porte, et il guérit un grand nombre de malades de plusieurs maladies, et il chassa plusieurs démons hq ». Matthieu ayant rapporté la même chose, ajoute en ces termes le témoignage des Prophètes : « Afin que s’accomplit la parole du prophète Isaïe : Il a pris nos infirmités, et il a porté nos maladies hr ». Marc dit encore dans un autre passage : « Et en quelque endroit qu’il entrât, soit dans les bourgs, soit dans les villages, soit dans les villes, on plaçait les malades sur les places publiques, et on le priait de leur laisser toucher seulement le bord de son vêtement ; et tous ceux a qui le touchaient étaient guéris hs ». Voilà ce que nul autre n’a fait pour les Juifs ; car ces deux mots : « Sur eux », ne doivent pas signifier qu’il a fait ces choses au milieu d’eux ou devant eux, mais qu’il les faisait pour eux, puisqu’il les guérissait. Il ne s’agit pas, en effet, de prodiges faits seulement pour attirer l’admiration, mais, bien de miracles destinés à procurer évidemment le salut des Juifs ; c’étaient là des bienfaits destinés à attirer leur amour et non pas leur haine. Ce qui surpasse tous les miracles opérés par d’autres hommes, c’est qu’il est né d’une Vierge, c’est qu’il a été conçu dans le sein de sa mère et qu’il en est sorti sans donner atteinte à sa virginité ; mais ce miracle n’a été fait ni sur les Juifs, ni en leur présence. Car si les Apôtres sont arrivés à connaître la vérité de ce miracle, ce n’a pas été par une notion qui leur fût commune avec les Juifs, mais parce que leur qualité de disciples les avait séparés d’eux. Si vous ajoutez que, le troisième jour après sa mort, il a lui-même fait sortir vivante du sépulcre cette chair dans laquelle il était mort, et qu’avec elle il est monté au ciel pour ne plus mourir, je vous dirai que voilà le plus grand de tous ses miracles ; mais ce miracle-là n’a pas été fait sur les Juifs, ni devant eux, et il ne les avait pas encore opérés lorsqu’il disait : « Si je n’avais fait sur eux des œuvres que nul autre n’a faites ».

4. Ces œuvres sont donc les miracles qu’il a faits pour guérir leurs malades, et personne n’en avait fait en si grand nombre au milieu d’eux. Les Juifs les ont vues, et il le leur reproche quand il ajoute : « Mais maintenant ils les ont vues et ils m’ont haï, moi et mon Père ; mais c’est pour que soit accomplie la parole qui est écrite dans leur loi : Ils m’ont haï sans sujet ». Il dit : « leur loi », non pas qu’ils en soient les auteurs, mais parce qu’elle leur a été donnée ; comme nous appelons « notre pain quotidien, ce pain que nous demandons à Dieu en lui disant : « Donnez-nous notre pain ht ». Il hait sans sujet celui qui par sa haine ne recherche aucun avantage ou ne se garantit d’aucune incommodité ; c’est ainsi que les impies haïssent Dieu, c’est ainsi que les justes l’aiment, c’est-à-dire gratuitement, sans attendre d’autres biens que lui-même ; car il sera tout en tous. Mais quiconque voudra faire une attention plus particulière à ces paroles de Jésus-Christ : « Si je n’avais pas, fait au milieu d’eux des œuvres que nul autre n’a faites », (quand même le Père ou le Saint-Esprit aurait fait ces œuvres, il serait encore vrai de dire que nul autre que lui ne les a faites, parce que la Trinité tout entière n’est que d’une substance), quiconque approfondira ces paroles trouvera que c’est encore Jésus-Christ seul qui a fait ces œuvres, lors même qu’elles auraient été faites par quelque homme de Dieu. Jésus-Christ, en effet, peut faire toutes choses en lui-même et par lui-même, et sans lui personne ne peut rien. Car Jésus-Christ, et le Père, et le Saint-Esprit, sont non pas trois dieux, mais un seul Dieu dont il est écrit « Béni soit le Seigneur Dieu d’Israël, qui seul a fait des choses admirables hu ». Donc nul autre n’a fait les œuvres qu’il a faites sur les Juifs ; car si un homme en a fait quelques-unes, il les a faites par la puissance du Christ, tandis que le Christ a fait les siennes par sa propre puissance et sans la coopération de personne.

QUATRE-VINGT-DOUZIÈME TRAITÉ.

SUR CES PAROLES : « MAIS QUAND SERA VENU LE CONSOLATEUR QUE JE VOUS ENVERRAI DE LA PART DU PÈRE, ESPRIT DE VÉRITÉ, ETC. » (Chap 15, 26-27.)

LE TÉMOIGNAGE DU SAINT-ESPRIT.

Les Juifs avaient résisté au témoignage des miracles de Jésus-Christ ; mais le Saint-Esprit devait, à la Pentecôte, venir à la rescousse ; les Apôtres eux-mêmes, Pierre en particulier, se déclareraient publiquement pour lui et ouvriraient les yeux à beaucoup d’incrédules.

1. Jésus venait d’achever son dernier repas, sa passion était proche, il allait quitter ses disciples et les priver de sa présence sensible ; car, par sa présence spirituelle, il devait rester avec eux tous jusqu’à la consommation des siècles : en ce moment suprême, il leur adressa donc un discours où il les exhortait à supporter les persécutions des impies, qu’il désignait sous le nom de monde ; il les avait, dit-il, tirés de ce monde pour en faire ses disciples, et ils devaient le savoir, c’était par la grâce de Dieu qu’ils étaient ce qu’ils étaient aujourd’hui ; tandis que leurs propres vices les avaient faits ce qu’ils étaient auparavant. Ensuite il leur annonça clairement que les Juifs devaient être leurs persécuteurs et les siens, et par là il devait paraître avec évidence qu’ils faisaient partie de ce monde damnable, qui persécute les saints. Quand il leur eut dit que les Juifs ne connaissaient pas Celui qui l’avait envoyé et que cependant ils haïssaient et le Fils et le Père, c’est-à-dire Celui qui avait été envoyé et Celui qui l’avait envoyé (choses dont nous avons parlé dans nos discours précédents), il en vint à ce qui suit « C’est afin que soit accomplie la parole qui a est écrite dans leur loi : Ils m’ont haï sans a sujet ». Ensuite il ajoute comme conséquence ces paroles que nous entreprenons d’expliquer aujourd’hui : « Mais quand sera venu le Paraclet que je vous enverrai de la part du Père, cet Esprit de vérité qui procède du Père rendra témoignage de moi ; et vous aussi vous en rendrez témoignage, parce que depuis le commencement vous êtes avec moi ». Quel rapport ces paroles ont-elles avec ce qu’il vient de dire : « Or, maintenant ils ont vu, et ils me haïssent moi et mon Père ; mais c’est afin que soit accomplie la parole qui est écrite dans leur loi : Ils m’ont haï sans sujet ». Quand le Paraclet est venu, cet Esprit de vérité a-t-il convaincu par un témoignage plus évident ceux qui avaient vu et qui le haïssaient ? Il a fait plus, en se manifestant à eux il a converti à la foi qui opère par la charité plusieurs de ceux qui avaient vu et qui le haïssaient encore. Pour le bien comprendre, rappelons-nous ce qui s’est passé. Au jour de la Pentecôte, le Saint – Esprit est descendu sur cent-vingt hommes réunis ensemble, et au nombre desquels se trouvaient tous les Apôtres : dès qu’ils furent remplis de cet Esprit, ils se mirent à parler toutes sortes de langues. Plusieurs de ceux qui avalent haï Notre-Seigneur furent frappés d’un si grand miracle, surtout quand ils virent que Pierre prenait la parole et rendait à Jésus-Christ un si grand et si divin témoignage, qu’ils durent reconnaître comme ressuscité et vivant celui qu’ils avaient tué et qu’ils croyaient relégué pour toujours parmi les morts ; le cœur touché de componction, ils se convertirent et ils reçurent le pardon du crime qu’ils avaient commis, en versant avec tant d’impiété et de cruauté un sang si précieux ; car le sang même qu’ils avaient répandu les avait rachetés hv. De fait, le sang de Jésus-Christ a été de telle manière répandu pour la rémission de tous les péchés, qu’il a pu effacer même le péché de ceux qui l’avaient répandu. C’est ce que Notre-Seigneur avait en vue lorsqu’il disait : « Ils m’ont haï sans sujet ; mais quand sera venu le Paraclet, il rendra témoignage de moi ». C’est comme s’il eût dit : Ils m’ont haï et ils m’ont mis à mort, pendant qu’ils me voyaient parmi eux ; mais le Paraclet rendra de moi un tel témoignage, qu’il les obligera à croire en moi, même quand ils ne me verront plus.

2. « Et vous », ajoute Notre-Seigneur, « vous rendrez aussi témoignage, parce que depuis le commencement vous êtes avec moi ». L’Esprit-Saint rendra témoignage, et vous aussi. Comme vous êtes avec moi depuis le commencement, vous pouvez annoncer ce que vous avez appris ; et si vous ne le faites pas dès à présent, c’est que la plénitude de l’Esprit-Saint n’est pas encore descendue en vous. « Il rendra donc témoignage de moi, et vous aussi vous rendrez témoignage ». Car la charité répandue dans vos cœurs par l’Esprit-Saint, qui vous sera donné hw, vous inspirera, la confiance de rendre ce témoignage. Elle manquait à Pierre, celte confiance, lorsque, effrayé par la question d’une simple servante, il ne put rendre témoignage à la vérité ; sa terreur fut si grande qu’elle le poussa à renier trois fois son Maître hx, en dépit de la promesse qu’il lui avait faite. Or, cette crainte n’existe pas dans la charité ; au contraire, la charité parfaite met dehors la crainte hy. Enfin, avant la passion de Notre-Seigneur, la crainte servile de Pierre fut interrogée par une servante : mais après la résurrection du Seigneur, son libre amour fut interrogé par le prince de la liberté hz. Aussi dans le premier cas fut-il troublé, tandis que, dans le second, il fut plein de calme ; c’est qu’alors il avait renié celui qu’il aimait et qu’en ce moment il aimait celui qu’il avait renié. Cependant cet amour lui-même resta encore faible et étroit, jusqu’à ce que le Saint-Esprit l’eut fortifié et dilaté. Mais quand, par une grâce plus abondante, cet Esprit eut été répandu en lui, son cœur si froid fut enflammé pour rendre témoignage à Jésus-Christ, et sa bouche qui, dans sa frayeur, avait trahi la vérité, fut ouverte, et bien que tous ceux sur lesquels le Saint-Esprit était descendu parlassent toutes sortes de langues, Pierre fut le plus prompt et le seul de tous à rendre, devant la foule des Juifs assemblés, un témoignage éclatant de Jésus-Christ, et à confondre ses meurtriers par la preuve de sa résurrection. Si quelqu’un veut se donner la joie de voir un si doux et si saint spectacle, qu’il lise les Actes des Apôtres ia. Il y verra avec admiration Pierre prêchant Celui qu’il a eu la douleur de lui voir renier ; il y verra cette langue, après avoir passé de la crainte à la confiance, et de la servitude à la liberté, décider à confesser le Christ une foule immense de langues, dont une seule avait suffi à pousser la sienne à le renier. Que dire de plus ? En cet Apôtre apparaissait un tel éclat de la grâce, une plénitude si complète de l’Esprit-Saint ; de sa bouche sortaient des vérités si précieuses et d’un si grand poids, qu’il mit en la disposition de mourir pour Jésus-Christ cette multitude immense des ennemis et des meurtriers du Sauveur, dont il craignait d’être victime avec son Maître. Voilà les effets que produisit l’Esprit-Saint envoyé alors, mais promis à l’avance. Voilà les grands et admirables bienfaits que Notre-Seigneur prévoyait lorsqu’il disait : « Et ils ont vu, et ils m’ont haï moi et mon Père, afin que s’accomplisse la parole qui a été écrite dans leur loi : Ils m’ont haï sans sujet ; mais quand sera venu le Paraclet, que je vous enverrai de la part de mon Père, cet Esprit de vérité, qui procède du Père, rendra témoignage de moi, et vous « aussi vous en rendrez témoignage ». Car cet Esprit, en rendant témoignage et en faisant des Apôtres des témoins inébranlables, a enlevé toute crainte aux amis de Jésus-Christ et a changé en amour la haine de ses ennemis.

‏ John 16

QUATRE-VINGT-TREIZIÈME TRAITÉ.

DEPUIS CES LES DE NOTRE-SEIGNEUR : « JE VOUS AI DIT CES CHOSES, AFIN QUE VOUS NE SOYEZ POINT SCANDALISÉS », JUSQU’À CES AUTRES : « MAIS JE VOUS AI DIT CES CHOSES, AFIN QUE, QUAND LEUR HEURE SERA VENUE, VOUS VOUS SOUVENIEZ QUE JE VOUS LES AI DITES ». (Chap 16,1-4.)

PRÉDICTION DE MALHEURS.

Jésus-Christ ne voulait pas voir ses Apôtres exposés, sans préparation, aux épreuves qui les attendaient : aussi, pour les préserver de tout scandale, il leur annonce qu’on les chassera des synagogues, qu’on ira jusqu’à les faire mourir : tant seront grands les succès de leur ministère ! et que quiconque les tuera croira encore travailler à la gloire de Dieu.

1. Dans ce qui précède ce chapitre de notre Évangile, le Seigneur voulait confirmer ses disciples dans la disposition de supporter la haine de leurs ennemis. Il les y préparait en leur proposant son exemple : en l’imitant ils devaient devenir plus forts ; il y ajoutait la promesse du Saint-Esprit qui devait venir et rendre témoignage de lui ; enfin il leur annonçait qu’ils lui rendraient eux-mêmes témoignage sous l’influence du Saint-Esprit. Voici ce qu’il dit : « Il rendra témoignage de moi, et vous aussi vous en rendrez témoignage ». Assurément, c’est parce que le Saint-Esprit rendra témoignage, que vous rendrez témoignage vous-mêmes. Il rendra témoignage dans vos cœurs, et vous, ce sera par vos paroles. Il vous inspirera, et vous, vous parlerez afin que puisse s’accomplir ce qui est dit : « Leur voix s’est répandue par « toute la terre ib ». C’eût été peu de les encourager par son exemple, s’il ne les eût encore remplis de son esprit. L’Apôtre avait entendu ces paroles de Notre-Seigneur : « Le serviteur n’est pas plus grand que son maître ; s’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi ic ». Et il en voyait déjà l’accomplissement, et si l’exemple avait pu suffire pour cela, il aurait dû imiter la patience de son Maître ; mais il succomba et lerenia, car il ne pouvait souffrir ce qu’il lui voyait souffrir lui-même. Mais quand il eut reçu le don du Saint-Esprit, il annonça celui qu’il avait renié, et Celui qu’il avait craint de reconnaître pour son Maître, il ne craignit pas de le proclamer tel. D’abord l’exemple du Christ l’avait instruit en lui montrant ce qu’il devait faire ; pourtant il n’avait pas encore reçu cette vertu qui devait le fortifier et lui faire exécuter ce qu’il savait ; il avait appris ce qu’il fallait pour rester debout, mais il n’avait pas encore été assez affermi pour ne pas tomber. Comme dans la suite il fut affermi par le Saint-Esprit, il prêcha jusqu’à la mort Celui qu’il avait renié par crainte de la mort. C’est pourquoi le Seigneur commence le chapitre dont j’ai maintenant à vous parler, par les paroles suivantes : « Je vous ai dit ces choses afin que vous ne soyez pas scandalisés ». Nous chantons en effet dans le psaume : « Paix profonde à ceux qui aiment votre loi ; rien n’ébranlera leur fidélité id ». C’est donc avec raison qu’après avoir promis à ses Apôtres le Saint-Esprit qui leur ferait rendre témoignage de lui, Jésus ajoute : « Je vous ai dit ces choses afin que vous ne soyez point scandalisés ». Quand la charité est répandue dans nos cœurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné ie, il se fait une grande paix, car alors nous aimons la loi de Dieu, et pour de telles gens il n’y a point de scandale possible.

2. Il leur annonce ensuite ce qu’ils doivent souffrir, et il leur dit : « Ils vous mettront hors des synagogues ». Quel malheur pour les Apôtres d’être chassés des synagogues juives, puisqu’ils s’en seraient eux-mêmes séparés, quand même personne ne les en eût chassés ? Le Seigneur voulait par là leur annoncer que les Juifs ne recevraient pas Jésus-Christ, dont ils ne devaient pas eux-mêmes se séparer ; ils devaient donc s’attendre à être chassés avec lui par ceux qui ne voulaient pas rester en lui, quoiqu’ils ne pussent rester sans lui. Comme il n’y avait point d’autre peuple de Dieu que cette postérité d’Abraham, s’ils avaient reconnu et reçu Jésus-Christ, ils auraient été entés sur lui comme des branches naturelles sont entées sur l’olivier franc if, et nous n’aurions pas vu, d’un côté les Églises du Christ, et de l’autre les synagogues des Juifs ; elles eussent été confondues ensemble, si elles avaient voulu se réunir en lui. Mais puisqu’elles ne l’ont pas voulu, que restait-il à attendre ? C’est que ceux qui demeuraient séparés de Jésus-Christ mettraient hors des synagogues ceux qui ne voulaient pas l’abandonner. Après avoir reçu le Saint-Esprit, les Apôtres rendirent donc témoignage à Jésus-Christ, et ainsi furent-ils bien éloignés de ressembler à ceux dont il est dit : « Plusieurs princes des Juifs crurent en lui ; mais par crainte des Juifs, ils n’osaient pas le confesser, de peur d’être chassés des synagogues ; « car ils aimèrent la gloire des hommes plus que la gloire de Dieu ig ». Ils crurent donc en lui, mais non pas comme l’entend Celui qui a dit : « Comment pouvez-vous croire, vous qui cherchez la gloire les uns des autres, et ne cherchez pas la gloire qui vient de Dieu seul ih ? » Les disciples crurent donc en lui, remplis de l’Esprit-Saint, c’est-à-dire du don de la grâce de Dieu ; ils ne furent ni du nombre de ceux a qui, ignorant la justice a de Dieu, et voulant établir leur propre justice, ne sont pas soumis à celle de Dieu ii » ; ni du nombre de ceux dont il est dit : « Ils « ont mieux aimé la gloire des hommes que « celle de Dieu ». C’est à eux que s’applique cette prophétie, puisqu’en eux elle se trouve accomplie : « Seigneur, ils marcheront dans la lumière de votre visage ; ils se réjouiront tout le jour en votre nom et ils seront a élevés dans votre justice, parce que c’est vous qui êtes la gloire de leur vertu ij ». C’est donc avec raison qu’il leur dit : « Ils vous mettront hors des synagogues, ceux qui ont dit zèle pour Dieu, mais dont le zèle n’est pas selon la science » ; c’est pourquoi, « ignorant la justice de Dieu et voulant établir leur propre justice ik, ils chassent ceux qui s’enorgueillissent non de leur propre justice, mais de la justice de Dieu et qui, chassés par les hommes, n’en rougissent nullement, parce que c’est Dieu lui-même qui est la gloire de leur vertu.

3. Enfin, ayant ainsi parlé, Jésus ajoute « Mais l’heure vient où quiconque vous fera mourir croira être agréable à Dieu : et ils vous feront ces choses, parce qu’ils n’ont connu ni mon Père, ni moi » ; c’est-à-dire, ils n’ont connu ni Dieu, ni son Fils, auquel ils croient se rendre agréables en vous mettant à mort. Le Seigneur ajoute ceci, pour consoler ses disciples de ce que les Juifs les chasseront de leurs synagogues. D’avance il leur annonce les maux qu’ils souffriront pour lui rendre témoignage : « Ils vous mettront hors des synagogues ». Et il ne dit pas : Et l’heure vient où quiconque vous tue croira obéir à Dieu ; que dit-il donc ? « Mais l’heure vient » : comme si par ces paroles il voulait leur annoncer une compensation à tous ces maux. Que signifient donc ces mots : « Ils vous mettront hors des synagogues ; mais l’heure vient ? » C’est comme s’il voulait leur dire : Ils vous disperseront, mais je vous réunirai ; ou bien : Ils vous disperseront, mais voici venir l’heure de votre joie. Et cependant, que veut dire cette parole : « Mais a l’heure vient n, qui semble leur promettre des consolations à la suite de leurs tribulations ? Ne semble-t-il pas qu’il eût dû employer cette expression démonstrative : Et l’heure vient ? Pourtant il ne dit pas : Et l’heure vient, quoiqu’en réalité il leur annonce tribulations sur tribulations, au lieu de leur prédire une consolation à titre de récompense pour leurs peines. Cette expulsion hors des synagogues devait-elle les troubler au point d’aimer mieux mourir que de vivre séparés de l’assemblée des Juifs ? Ah 1 qu’ils étaient loin de se laisser ainsi troubler, puisqu’ils recherchaient la gloire de Dieu, et non celle des hommes ! Que signifient donc ces mots : « Ils vous mettront hors des synagogues ; mais l’heure vient » ; quand il semble que Jésus aurait dû dire plutôt : Et l’heure vient, « où quiconque vous tuera croira rendre hommage à Dieu ? » Il ne dit pas non plus : Mais l’heure vient où ils vous tueront ; comme pour leur annoncer que la mort les consolerait de cette séparation, il dit : « Mais l’heure vient où quiconque vous fera mourir croira rendre hommage à Dieu ». Notre-Seigneur n’a pas voulu leur marquer et leur faire entendre autre chose que la joie qu’ils ressentiraient après avoir été chassés des assemblées des Juifs. Vous gagnerez tant de fidèles à Jésus-Christ, veut-il leur dire, qu’il ne leur suffira plus de vous chasser, il leur faudra vous faire mourir, de peur que par votre prédication vous ne convertissiez tout le inonde à Jésus-Christ, et que vous ne le détourniez de la pratique du judaïsme, qu’ils regardent comme la vérité divine. Car évidemment c’est des Juifs qu’il veut parler ici, comme c’est d’eux qu’il a dit : « Ils vous mettront hors des synagogues ». Sans doute, certains témoins, c’est-à-dire certains martyrs de Jésus-Christ ont été mis à mort par les païens. Mais, remarquez-le, ces païens, en les mettant à mort, croyaient rendre hommage non à Dieu, mais à leurs faux dieux. Or, ceux d’entre les Juifs qui mettaient à mort les prédicateurs de Jésus-Christ, croyaient rendre hommage à Dieu ; car ils s’imaginaient que c’était abandonner le Dieu d’Israël que se convertir à Jésus-Christ. Telle fut en effet la raison qui les poussa à faire mourir Jésus-Christ lui-même. Car ce sont eux qui ont prononcé ces paroles : « Vous voyez que tout le monde court après lui il ! Si nous le laissons faire, les Romains viendront et ils ruineront et notre ville et notre nation ». Caïphe n’a-t-il pas dit encore : « Il est avantageux qu’un seul homme meure pour le peuple, et que toute la nation ne périsse pas im ? » Dans ce discours, Notre-Seigneur encourageait donc ses disciples par son exemple en leur disant : « S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi in », et comme en me mettant à mort ils croiront rendre hommage à Dieu, il en sera de même pour vous.

4. Voici donc le sens de ces paroles : « Ils vous mettront hors des synagogues » ; mais n’ayez pas peur de vous trouver seuls ; car à peine séparés de leur assemblée, vous réunirez un si grand nombre d’hommes en mon nom, que craignant de voir leur temple désert et tous les sacrements de l’ancienne loi abandonnés, ils vous mettront à mort et, en répandant votre sang, ils croiront rendre hommage à Dieu. C’est là ce que l’Apôtre nous dit à leur sujet : « Ils ont le zèle de Dieu, mais leur zèle n’est pas selon la science io » ; car ils croient rendre hommage à Dieu en mettant à mort ses serviteurs. O égarement horrible ! Eh quoi ! pour plaire à Dieu tu fais mourir ceux qui lui plaisent et tu détruis par la mort le temple vivant de Dieu, dans la crainte de voir son temple de pierre abandonné ! O aveuglement exécrable ! Mais une partie d’Israël y est tombée, afin que la plénitude des nations entrât dans l’Église. Je dis une partie d’Israël, et non pas Israël tout entier ; car toutes les branches n’ont pas été brisées ; il n’y a eu de rompus que quelques rameaux à la place desquels a été greffé le sauvageon ip. En effet, lorsque les disciples de Jésus-Christ furent remplis du Saint-Esprit, ils se mirent à parler toutes sortes de langues, lorsque par eux furent accomplis un grand nombre de miracles divins, et qu’ils répandirent partout la parole de Dieu, Jésus quoique crucifié fut tellement aimé que ses disciples, après avoir été chassés de l’assemblée des Juifs, réunirent même d’entre les Juifs une grande multitude, et ne craignirent pas d’être seuls iq. Pour ceux qui restèrent réprouvés et aveugles, ayant le zèle de Dieu, mais non selon la science, ils croyaient rendre hommage à Dieu en faisant mourir ses Apôtres ; mais Celui qui était mort pour eux les rassemblait ; avant sa mort il les avait instruits de ce qui devait leur arriver, car il ne voulait pas que ces maux inattendus et imprévus pussent, malgré leur peu de durée, jeter le trouble dans leurs esprits ignorants et nullement préparés à pareille épreuve. Connues d’avance et endurées patiemment, ces tribulations devaient au contraire les conduire aux biens éternels. Que telle ait été la cause de cette prédiction, c’est ce que nous indique Notre-Seigneur quand il ajoute : « Mais je vous ai dit ces choses, afin que l’heure en étant venue, vous vous rappeliez que je vous les ai dites ». Heure de ténèbres, heure nocturne. « Mais le Seigneur qui a signalé sa miséricorde dans le jour, l’a encore signalée dans la nuit ir » ; quand la nuit des Juifs a repoussé loin d’elle le jour des chrétiens sans pouvoir l’obscurcir, et qu’elle a fait mourir leurs corps sans être à même de plonger leur foi dans les ténèbres.

QUATRE-VINGT-QUATORZIÈME TRAITÉ.

DEPUIS CES PAROLES DE JÉSUS : « MAIS JE NE VOUS AI PAS DIT CES CHOSES DÈS LE COMMANDEMENT, PARCE QUE J’ÉTAIS AVEC VOUS », JUSQU’A CES MOTS : « MAIS SI JE M’EN VAIS JE VOUS L’ENVERRAI ». (Chap 16,5-7.)

SERMON CXLIII. JÉSUS RETOURNANT AU CIEL is.

ANALYSE. – En expliquant le passage de l’Évangile où Notre-Seigneur représente comme utile au monde son retour au ciel, saint Augustin constate en quoi consiste l’utilité de ce retour. C’est que, dit-il, la foi est la vie du juste. Or en quittant la terre le Fils de Dieu exerce et développe la foi, et c’est ainsi que son absence même nous devient salutaire.

1. Le remède à toutes les blessures de l’âme, l’unique moyen donné aux hommes d’expier leurs péchés, c’est de croire au Christ : et nul absolument ne peut se purifier, soit du péché originel, contracté en Adam, en qui tous ont péché et sont devenus par nature enfants de colère it, soit des péchés personnels, commis ensuite pour n’avoir pas réprimé, mais pour avoir suivi en esclave la concupiscence de la chair en s’abandonnant aux crimes et aux infamies ; sans s’unir intimement au corps de ce Christ divin qui a été conçu sans aucun plaisir charnel, sans aucune délectation coupable, nourri sans péché dans le sein maternel, et exempt de toute faute et de toute parole artificieuse iu. Croire en lui, effectivement, c’est devenir enfants de Dieu ; car on puise en Dieu une vie nouvelle en recevant la, grâce de l’adoption que communique la foi en Jésus-Christ notre Seigneur. Aussi, mes très-chers, c’est avec raison que ce même Sauveur et Seigneur ne parle ici que du péché dont le Saint-Esprit convainc le monde, et qui consiste à ne croire pas en lui. « Je vous dis la vérité, déclare-t-il, il vous est avantageux que je m’en aille, car si je ne m’en vais point, le Paraclet ne viendra pas à vous ; mais si je m’en vais, je vous l’enverrai. Et lorsqu’il sera venu, il convaincra le monde en ce qui touche le péché, et la justice, et le jugement : le péché, parce qu’on n’a pas cru en moi ; la justice, parce que je vais à mon Père et que vous ne me verrez plus ; et le jugement, parce que le prince de ce monde est déjà jugé. ».

2. Ainsi le seul péché dont il veut que soit convaincu le monde, c’est de n’avoir pas cru en lui. La foi en lui déliant tous les péchés, n’était-il pas juste de n’imputer d’autre péché que celui qui les mantient tous ? Depuis cette même foi faisant puiser en Dieu une vie divine et rendant enfants de Dieu, « puisqu’il a donné à ceux qui croient en lui de devenir les enfants du Seigneur iv ; » croire au Fils de Dieu, c’est renoncer au péché dans la mesure de l’union contractée avec lui, et de la grâce d’adoption qui rend fils, héritiers de Dieu, et cohéritiers de Jésus-Christ. Aussi saint Jean dit-il : « Quiconque est né de Dieu ne pèche point iw ; » et le péché reproché au monde est-il de ne pas croire en lui. C’est de ce même péché que le Sauveur disait encore : « Si je n’étais pas venu, ils n’auraient point de péché ix. » N’avaient-ils pas, et en quantité innombrable, d’autres péchés ? Mais c’est qu’à l’avènement du Sauveur ils commirent, pour maintenir tous leurs autres péchés, le péché de ne croire pas en lui ; tandis que l’absence de ce péché dans ceux qui crurent, suffit pour effacer tous les autres. Aussi l’Apôtre Paul dit-il, et uniquement pour ce motif, que « tous ont péché et ont besoin de la gloire de Dieu iy ; » que ceux qui croiront en lui ne seront pas confondus iz ; ce qui est d’ailleurs exprimé dans ce passage d’un psaume : « Approchez de lui, et vous serez éclairés, et sur votre visage ne sera point de confusion ja. » Aussi bien, se glorifier en soi, c’est se condamner à la confusion, puisqu’on n’est point alors exempt de péchés, et l’on n’évitera la confusion qu’en se glorifiant dans le Seigneur, puisque « tous ont péché et ont besoin de se glorifier en Dieu. » C’est pour cela encore qu’en parlant de l’infidélité des Juifs le même Apôtre ne dit pas : Si quelques-uns d’entre eux ont péché, est-ce que leur péché rendra vaine la fidélité de Dieu Eh ! comment aurait-il pu dire : Si quelques-uns d’entre eux ont péché, après avoir dit expressément : « Puisque tous ont péché ? » Il dit, donc « Si quelques-uns d’entre eux n’ont pas cru, est-ce que leur infidélité rendra vaine la fidélité de Dieu jb ? » C’est parler de la manière la plus expresse du péché qui suffit pour empêcher la grâce de Dieu de remettre tous les autres ; et c’est bien de ce même péché que le monde est convaincu par la descente de l’Esprit-Saint, parla diffusion de la grâce dans l’âme des fidèles, comme l’enseigne le Seigneur dans ces paroles : « En ce qui touche le péché, parce qu’on n’a pas cru en moi. »

3. Mais il n’y aurait ni grand mérite ni glorieux bonheur à croire, si le Seigneur se montrait toujours aux regards de l’homme avec son corps ressuscité. Aussi la grande grâce accordée par l’Esprit-Saint aux croyants, a été d’éteindre en eux les passions charnelles et de les embraser de désirs tout spirituels pour les faire soupirer vers le Christ, devenu invisible pour eux à l’œil du corps. Voilà pourquoi le disciple qui avait juré de ne croire qu’autant qu’il aurait porté la main aux cicatrices du Sauveur, s’étant comme éveillé tout à coup après avoir touché son corps sacré, et s’étant écrié : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » Jésus lui répondit : « Tu crois pour m’avoir vu ; heureux ceux qui n’ont pas vu et qui croient jc. » L’Esprit-Saint, l’Esprit consolateur rend donc heureux, lorsque voyant éloignée de nous cette nature de serviteur que le Christ a prise dans le sein de la Vierge, il élève le regard purifié de notre esprit vers cette nature divine elle-même qui a fait toujours de lui l’égal du Père, sans en excepter l’époque où il daigna se montrer aux hommes dans une chair mortelle. Aussi c’est sous l’impression de l’Esprit-Saint dont il était rempli que l’Apôtre disait : « Si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus de la sorte jd. » C’est connaître en effet la chair même du Christ, non pas selon la chair mais selon l’esprit, que d’admettre la réalité vivante de sa résurrection, non point parce qu’on touche son corps avec curiosité, mais parce qu’on croit avec une pleine certitude. On ne dit pas alors dans son cœur : « Qui est monté au ciel ? c’est-à-dire pour en faire descendre le Christ ; ni : Qui est descendu dans l’abîme ? c’est-à-dire pour rappeler le Christ d’entre les morts. » On dit au contraire : « Près de toi, dans ta bouche même est la Parole », cette Parole est le Seigneur Jésus ; « et si tu crois dans ton cœur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, tu seras sauvé ; « car on croit de cœur pour la justification et on confesse de bouche pour le salut je. » C’est ainsi, mes frères, que s’exprime l’Apôtre et qu’il exhale la sainte ivresse qu’il doit à l’Esprit-Saint.

4. Il est donc bien vrai que si le Saint-Esprit ne nous en faisait la grâce, nous n’aurions pas ce bonheur de croire sans voir. Par conséquent n’est-ce pas avec raison qu’il a été dit : « Il vous est avantageux que je m’en aille ; car si je ne m’en vais, le Consolateur ne viendra pas à vous, au lieu que je vous l’enverrai si je m’en vais. » Le Sauveur sans doute est toujours avec nous dans sa nature divine ; si cependant il n’éloignait de nous son corps, toujours nous le verrions sensiblement et nous ne pourrions croire en lui d’une manière purement spirituelle ; cette foi néanmoins est nécessaire pour nous l’aire mériter de contempler avec un cœur pénétré de justice et comblé de bonheur, le Verbe même de Dieu dans le sein de son Père, ce Verbe-Dieu par qui tout a été fait et qui s’est fait chair pour habiter parmi nous. Mais si on croit de, cœur pour être justifié et non pas en touchant de la main, n’est-ce pas avec raison que notre justice est la condamnation de ce monde ; qui ne veut croire que ce qu’il voit ? Or, c’est pour nous communiquer cette justice de la foi qui sera la condamnation du monde incrédule, que le Seigneur disait : « À cause de la justice, car je vais à, mon Père et vous ne me verrez plus. » En d’autres termes Votre justice sera de croire en moi, votre Médiateur, en moi que vous saurez, avec une pleine certitude ; être remonté vers mon Père après ma résurrection, quoique vous ne me voyiez point d’une manière sensible ; et ainsi réconciliés par moi vous pourrez parvenir à voir Dieu spirituellement. Aussi une femme qui figurait l’Église étant tombée à ses pieds quand il fut ressuscité, Jésus lui dit : « Garde-toi de me toucher, puisque je ne suis point encore remonté vers mon Père jf. » Paroles mystérieuses dont le sens est celui-ci : Garde-toi d’avoir en moi une foi charnelle en l’appuyant sur le contact corporel ; tu auras en moi une foi spirituelle lorsqu’après mon retour vers mon Père tu ne me toucheras plus que spirituellement. Heureux en effet ceux qui croient sans voir, et c’est en cela que consiste la justice de la foi. Or, comme le monde ne l’a pas et que nous l’avons, le juste vivant de la foi jg, nous servons à le condamner. Ainsi donc, soit pour exprimer qu’en ressuscitant avec Jésus-Christ et qu’en montant avec lui vers son Père nous perfectionnons en nous l’invisible justice ; soit pour signifier que croyant sans voir ; nous vivons de la foi, comme il est écrit du juste, le Sauveur a dit : « À cause de la justice, car je vais à mon Père, et vous ne me verrez plus. »

5. Que le monde, pour s’excuser de ne pas croire au Christ, ne prétexte pas que le démon l’en empêche. Pour ceux qui croient en effet le prince du monde est banni jh, et il ne saurait plus agir dans les cœurs des hommes dont le Christ s’est rendu maître par la foi, comme il agit sur les fils de la défiance ji, qu’il pousse trop souvent à tenter et à tourmenter les justes. Car puisqu’il est banni du cœur, lui qui y régnait en tyran, il ne peut plus qu’attaquer par l’extérieur ; et quoique le Seigneur se serve de ses persécutions mêmes pour avancer les humbles dans la justice jj ; par le fait de son bannissement du cœur, il est jugé. Or ce jugement sert encore à la condamnation du monde. Comment en effet le monde qui refuse de croire au Christ serait-il autorisé à se plaindre du démon, puisque, depuis qu’il est jugé, c’est-à-dire banni et réduit, pour nous exercer à la vertu, à nous attaquer en dehors seulement, le démon est vaincu, non seulement par des hommes, mais par des femmes, par des enfants et de jeunes filles couvertes aussi de la gloire du martyre ? Et par qui ceux-ci l’ont-ils vaincu, sinon par Celui à qui ils ont donné leur foi ; par celui qu’ils ont aimé sans le voir et dont l’empire en s’établissant dans leurs cœurs a renversé l’affreuse domination qui les tenait sous le joug ? Comme tout cela est dû à la grâce, c’est-à-dire au Saint-Esprit, on comprend pourquoi c’est l’Esprit-Saint qui accuse le monde « à cause du péché », puisque le monde ne croit pas au Christ ; « à cause de la justice », puisque ceux qui avaient bonne volonté ont cru en lui tout en ne le voyant pas, et espéré de parvenir aussi, par la vertu de sa résurrection, à une résurrection pleine ; « à cause enfin du jugement », attendu que si les mondains voulaient croire à leur tour, nul ne les empêcherait, « puisque le prince de ce monde est déjà jugé. »

SERMON CXLIV. L’ESPRIT-SAINT CONDAMNANT LE MONDE jk.

ANALYSE. – L’Esprit-Saint condamne le monde, et cette condamnation repose sur trois motifs : 1° sur le péché que commet le monde en ne croyant pas au Christ et en demeurant ainsi sous le joug de toutes les iniquités dont le délivrerait la foi du Christ ; 2° sur la justice rendue au Fils de Dieu, ressuscité et glorifié par son Père, et pratiquée par les fidèles, ressuscités avec lui parla foi et avec lui élevés au ciel en quelque sorte ; 3° sur le jugement prononcé contre le démon, que la foi au Christ bannit du cœur et réduit u n’attaquer plus que parle dehors.

1. En promettant d’envoyer le Saint-Esprit, qu’il a effectivement envoyé, notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ disait, entre beaucoup d’autres choses : « Il condamnera le monde à cause du péché, à cause de la justice, et à cause du jugement. » Et avant de passer à un autre sujet, il daignait s’arrêter pour expliquer sa pensée plus clairement. « À cause du péché, disait-il, car on n’a pas cru en moi ; à cause de la justice, car je vais à mon Père ; à cause enfin du jugement, car le prince de ce monde est déjà jugé. » Ici donc s’élève en nous le désir de comprendre les questions suivantes : Les hommes ne pêchent-ils qu’en ne croyant pas au Christ et pourquoi le Sauveur semble-t-il dire que le Saint-Esprit ne condamnera le monde que pour ce seul péché ? N’est-il pas manifeste qu’il y a dans le inonde beaucoup d’autres péchés que celui-là, et pourquoi ce péché est-il le seul que doive reprocher lé Saint-Esprit ? Serait-ce parce que l’infidélité maintient l’empire de tous les péchés, tandis que la foi les efface tous, et Dieu pour ce motif imputerait-il principalement, uniquement même, le péché qui empêche la rémission de tous les autres ? En effet, c’est l’orgueil qui détourne l’homme de croire à un Dieu humilié ; et il est écrit : « Dieu résiste aux superbes, tandis qu’il donne sa grâce aux humbles jl. » Cette grâce est sans doute un don de Dieu. Or le Don suprême est l’Esprit-Saint ; aussi est-il une grâce, Il est grâce ; c’est-à-dire gratuitement donné ; parce que tous les hommes avaient péché et avaient besoin de la gloire de Dieu jm, le péché étant entré dans le monde par un seul homme et par le péché la mort, dans la personne de celui en qui tous ont péché jn. La grâce est ainsi donnée gratuitement ; elle n’est pas une récompense accordée après l’examen des mérites, elle est une faveur octroyée après le pardon des fautes.

2. Ainsi donc c’est à cause du péché que sont condamnés les infidèles, c’est-à-dire les esclaves du monde, désignés par ce terme de monde ; et : quand il est dit que l’Esprit-Saint « condamnera le monde à cause du péché », il n’est question que du péché commis par eux en ne croyant pas au Christ. Supprimez en effet ce péché d’infidélité, il n’en restera plus aucun, puisque le juste en vivant de la foi obtient la rémission de toutes ses iniquités. Mais il y a une différence importante entre croire le Christ et croire au Christ. Les démons effectivement croient le Christ et ne choient pas au Christ. Croire au Christ, c’est en même temps espérer en lui et d’aimer ; car avoir la foi sans l’espérance et sans la charité, c’est croire le Christ et non pas croire en lui. Or en croyant au Christ, on le reçoit, on s’unit à lui d’une certaine façon et l’on devient membre de son corps, ce qui ne peut se faire si la foi ne s’ajoute l’espérance et la charité.

3. Que signifient aussi ces autres paroles : « A cause de la justice, car je vais à mon Père ? » Et d’abord, puisque le monde est condamné à cause du péché, pourquoi l’est-il encore à cause de la justice ? Qu’y a-t-il dans la justice qui mérite condamnation ? Faut-il entendre que si le monde est condamné, c’est à cause de son péché propre et à cause de la justice du Christ ? Je ne vois pas d’autre sens à donner à ces paroles, d’autant plus que je lis : « A cause du péché, car on n’a pas cru cri moi ; à cause de la justice, car je vais à mon Père.» Ce sont les mondains qui n’ont pas cru et c’est lui qui va à son Père ; ainsi le péché est pour eux et la justice pour lui. Mais pourquoi ne montrer la justice que dans son retour vers son Père ? N’était-ce pas justice aussi quand il venait de Lui vers nous ? Ou bien son avènement parmi nous ne serait-il pas plutôt miséricorde et justice son retour vers son Père ?

4. Je crois donc, mes frères, qu’en face de l’étonnante profondeur des Écritures, quand il y a dans ses paroles quelque mystère utile à dévoiler, il est bon pour mériter de le découvrir avec fruit, que nous cherchions ensemble avec foi. Demandons-nous alors pourquoi le Sauveur met la justice à retourner vers son Père, et non pas à être venu d’auprès de Lui. Serait-ce parce que la miséricorde l’ayant fait descendre parmi nous, c’est la justice qui le reconduit vers Dieu ? Nous apprendrions alors que nous ne pouvons être parfaitement justes, si nous sommes négligents à faire miséricorde, à nous occuper des intérêts d’autrui et non pas seulement des nôtres. Aussi bien, après avoir rappelé ce devoir, l’Apôtre cite aussitôt l’exemple du Seigneur. Voici ses paroles : « Rien par esprit de contention, ni par vaine gloire, mais par humilité d’esprit, chacun croyant les autres au-dessus de soi, et ayant égard, non à ses propres intérêts, mais à ceux d’autrui. » Il ajoute immédiatement : « Ayez en vous les sentiments qu’avait en lui le Christ Jésus. Il avait la nature de Dieu et ne croyait pas que ce fût pour lui une usurpation que de s’égaler à Dieu. Cependant il s’est anéanti lui-même en prenant la nature de serviteur, ayant été fait semblable aux hommes et reconnu pour homme par les dehors ; il s’est humilié, étant devenu obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix. » Telle est la miséricorde qui l’a amené du ciel. Où est maintenant la justice qui le reconduit vers son Père ? Continuons à lire : « C’est pourquoi Dieu l’a exalté et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu le Père jo. » Telle est la justice qui le reconduit vers son Père.

5. Mais s’il retourne seul vers son Père, quel avantage y avons-nous ? Comment le Saint Esprit peut-il condamner le monde à propos de cette justice ? D’un autre côté, s’il ne retournait pas seul vers son Père, il ne dirait pas ailleurs : « Nul ne monte au ciel que celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme qui est dans le ciel jp. » Pourtant, l’Apôtre Paul dit encore «Car notre vie est dans les cieux jq. » Comment ? Le voici : « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, dit le même Apôtre, recherchez les choses d’en haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu ; goûtez les choses d’en haut et non les choses de la terre ; car, vous êtes morts et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu jr. » Comment donc dire que le Christ y est seul monté ? Serait-ce parce que le Christ avec tous ses membres ne fait qu’un, comme la tête ne fait qu’un avec le corps ? Et quel est le corps du Christ, sinon l’Église ? « Vous êtes, dit le même Docteur des gentils, le corps du Christ et les membres d’un membre js. » D’après cette interprétation, comme nous sommes tombés et que le Christ est descendu à cause de nous, ces mots : « Nul ne monte que celui qui est descendu », ne signifient-ils pas que personne ne peut parvenir au ciel qu’autant qu’il fait un avec lui et qu’il est comme un membre harmonieux de son corps ? C’est dans ce sens qu’il disait à ses disciples : « Sans moi vous ne pouvez rien faire jt. » Car son union avec nous n’est pas la même que son union avec sont Père. Il est un avec son Père, parce que le Fils a la même nature que son Père ; il est un avec son Père, parce que « ayant la nature de Dieu, il n’a pas cru usurper en s’égalant à Dieu. » Mais il s’est fait un avec nous, parce qu’il s’est anéanti lui-même, prenant la nature de serviteur ; » il s’est fait un avec nous, en devenant ce rejeton d’Abraham en qui toutes les nations doivent être bénies. On sait qu’après avoir rappelé cette prophétie l’Apôtre observe ##Rem « Il n’est pas dit : Et aux rejetons, comme s’il y en avait plusieurs ; mais : Et à ton rejeton, comme s’il n’y en avait qu’un seul, et c’est le Christ. » Or, comme nous appartenons au Christ, comme nous lui sommes incorporés tous ensemble et unis étroitement comme à notre Chef, le Christ est réellement seul. Aussi l’Apôtre nous dit-il à nous-mêmes : « Vous êtes donc le rejeton d’Abraham, les héritiers selon la promesse ju. » Mais, si Abraham n’a qu’un rejeton, si ce rejeton unique n’est que le Christ, et si nous sommes aussi nous-mêmes cet unique rejeton, ne s’ensuit-il pas que tous, et le Chef et le corps, nous ne formons qu’un Christ ?

6. C’est pourquoi nous ne devons pas nous considérer comme étrangers à cette justice dont parle le Seigneur en disant : « À cause de la justice, car je vais à mon Père. » Maintenant en effet nous sommes ressuscités avec le Christ notre chef et nous demeurons en lui par la foi et par l’espérance, en attendant que cette espérance se réalise à la future résurrection des morts. Or lorsque se réalisera notre espérance, notre justification se complétera aussi ; et avant de les compléter, le Seigneur montre dans son corps, dans notre Chef même, en ressuscitant et en remontant vers son Père, ce que nous devons espérer. Aussi est-il écrit : « Il a été livré à cause de nos péchés, et il est ressuscité pour notre justification jv.» En résumé, le monde est condamné « à cause du péché », commis par ceux qui ne croient pas au Christ ; « à cause de la justice », pratiquée par ceux qui ressuscitent au nombre de ses membres ; et c’est pourquoi il est dit : « Afin que nous soyons en lui la justice de Dieu jw ; » car si nous n’étions pas en lui, nous ne serions pas justice. Mais si nous sommes en lui, comme il remonte tout entier, il retourne avec nous vers son Père

IMPOSSIBILITÉ DE TOUT COMPRENDRE.

Jésus avait des choses à dire à ses Apôtres ; mais ils ne pouvaient encore les porter : était-ce parce qu’ils n’étaient pas encore assez courageux pour mourir en faveur de la foi ? Quelles étaient ces choses ? Nous n’en savons rien, et ce serait de notre part une impardonnable témérité de prétendre le deviner et le dire. Contentons-nous d’avoir en nous l’esprit de charité qui nous disposera, pour le jour de l’éternité, à voir Dieu face à face dans le ciel, et à contempler ce que nous ne pouvons porter maintenant.

1. Dans ce chapitre du saint Évangile, où le Seigneur dit à ses disciples : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant », la première question à examiner est celle-ci : Comment, après avoir dit plus haut : « Tout ce que j’ai appris de mon Père, je vous l’ai fait connaître jx », peut-il dire en cet endroit : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant ? » Comment il a pu parler de ce qu’il n’avait pas encore fait comme d’une chose faite, à la manière dont le Prophète témoigne que Dieu agit pour les choses à venir, lorsqu’il dit : « Il a fait les choses qui doivent arriver jy », c’est ce que nous vous avons exposé, comme nous avons pu, en expliquant ces paroles de Notre-Seigneur. Maintenant vous voulez, sans doute, savoir quelles sont ces choses que les Apôtres ne pouvaient pas encore porter. Mais qui de nous osera se dire capable de comprendre ce que les Apôtres ne pouvaient comprendre ? N’attendez donc pas de moi que je vous dise des choses que je ne comprendrais peut-être pas, si un autre me les disait ; et que vous ne pourriez comprendre vous-mêmes, lors même que je serais assez capable pour vous dire des choses aussi élevées au-dessus de vous. Sans doute, il peut se trouver parmi vous des personnes capables de comprendre ce que les autres ne peuvent pas saisir. Et si elles ne peuvent comprendre toutes les choses auxquelles le divin Maître faisait allusion quand il disait : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire » ; peut-être en comprendront-elles quelques-unes. Mais quelles sont ces choses que Notre-Seigneur n’a pas dites ? Il serait téméraire de vouloir les deviner et les dire. Les Apôtres n’étaient pas encore capables de mourir pour Jésus-Christ, au moment où il leur disait : « Vous ne pouvez me suivre maintenant ». Aussi le premier d’entre eux, Pierre, qui eut la présomption de croire qu’il le pouvait, fit tout le contraire de ce qu’il pensait jz ; et cependant, dans la suite, et des hommes et des femmes, et des enfants et des jeunes filles, des jeunes gens et des vierges, des vieillards et des adolescents innombrables ont reçu la couronne du martyre, et il s’est trouvé que les brebis ont pu ce que les pasteurs ne pouvaient pas porter, quand le Seigneur leur parlait ainsi. Fallait-il, au moment où ces brebis se trouvaient obligées de combattre jusqu’à la mort pour la vérité, et de répandre leur sang pour le nom et la doctrine de Jésus-Christ, fallait-il donc leur dire : Qui d’entre vous osera se croire propre au martyre, puisque Pierre n’en était pas encore capable, même lorsque le Christ l’instruisait de sa propre bouche ? Ainsi, me dira quelqu’un, aux fidèles chrétiens qui désirent savoir quelles sont ces choses dont le Seigneur disait alors : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant », il ne faut pas répondre : Si les Apôtres ne pouvaient pas les porter, encore moins le pouvez-vous ; car peut-être plusieurs pourront entendre ce que Pierre ne pouvait encore entendre ; de même que plusieurs peuvent souffrir le martyre, ce que Pierre ne pouvait pas encore souffrir : ils le pourront d’autant mieux que le Saint-Esprit est venu en eux, tandis qu’il n’avait pas encore été envoyé alors, et que Notre-Seigneur ajoute aussitôt : « Mais quand sera venu cet Esprit de vérité, il vous enseignera toute vérité ». Par là, en effet, il leur montrait que s’ils ne pouvaient porter ce qu’il avait à leur dire, c’est que l’Esprit-Saint n’était pas encore venu en eux.

2. Maintenant, le Saint-Esprit est descendu sur les fidèles ; donc accordons pour un instant qu’ils peuvent porter les choses que les disciples ne pouvaient porter, avant d’avoir reçu le Paraclet : en sommes-nous pour cela plus avancés ? En savons-nous mieux quelles sont ces choses que Notre-Seigneur n’a pas voulu dire ? Sans doute, nous les saurions s’il nous les avait dites, et si, par conséquent, nous les lisions ou les entendions lire. Car autre chose est de savoir si vous ou moi nous pouvons les porter ; autre chose est de savoir ce qu’elles sont, qu’elles puissent ou ne puissent pas être portées. Et comme Notre-Seigneur a gardé le silence, qui de nous pourra dire : C’est telle ou telle chose ? ou si quelqu’un ose le dire, comment le prouvera-t-il ? Qui est assez vain ou téméraire, quand il aurait dit des choses vraies à qui il aura voulu et comme il aura voulu, pour affirmer, sans s’appuyer sur aucun témoignage divin, que ce sont bien réellement les choses qu’alors le Seigneur a voulu taire ? Qui de nous osera agir ainsi ? Ne serait-ce pas nous rendre coupables d’une très-grande témérité, puisqu’en nous ne se trouve l’autorité ni des Prophètes, ni des Apôtres ? En effet, il ne nous suffirait pas de l’avoir lu dans les livres revêtus de l’autorité canonique, qui ont été écrits après l’ascension du Seigneur ; ce ne serait rien de l’avoir lu ; il y faudrait encore lire en même temps que c’est là une de ces choses que le Seigneur ne voulut pas alors dire à ses disciples, parce qu’ils ne pouvaient les porter. Prenons pour exemple ce que nous lisons au commencement de cet Évangile : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était a en Dieu, et le Verbe était Dieu ; il était au commencement en Dieu ka » ; et ce qui suit. Ces paroles ont été écrites après sa mort ; il n’est pas dit que le Seigneur Jésus les ait prononcées pendant qu’il était sur cette terre ; mais un de ses Apôtres les a écrites sous l’inspiration du Saint-Esprit ; si je disais que ces paroles sont de celles que le Seigneur n’a pas voulu dire alors, parce que ses disciples ne pouvaient les porter, qui est-ce qui en écouterait parler avec une telle témérité ? Mais si l’Apôtre lui-même l’affirme en rapportant ces paroles, qui est-ce qui refuserait de croire à un témoignage pareil ?

3. Il est aussi, ce me semble, singulièrement absurde de dire que les disciples ne pouvaient alors porter ce que nous trouvons sur les choses invisibles et sublimes dans les lettres écrites par les Apôtres après l’Ascension, et dont il n’est pas rapporté que c’est le Seigneur qui les leur a apprises, pendant qu’il était avec eux. Pourquoi alors n’auraient-ils pas pu porter des choses que chacun peut lire dans leurs livres, que chacun peut porter, quand même il ne les comprendrait pas ? À la vérité, il y a, dans les saintes Écritures, plusieurs choses que les infidèles ne peuvent comprendre lorsqu’ils les lisent ou les entendent, et qu’ils ne peuvent porter lorsqu’ils les ont lues ou entendues. Ainsi les païens ne peuvent comprendre que le monde a été fait par un crucifié ; ainsi les Juifs ne comprennent pas que Celui qui n’observe pas le sabbat, comme eux, soit le Fils de Dieu ; ainsi les Sabelliens ne comprennent pas que la Trinité est Père, Fils et Saint-Esprit ; les Ariens, que le Fils est égal au Père, et le Saint-Esprit égal au Père et au Fils ; les Photiniens, que Jésus-Christ est non pas seulement un homme semblable à nous, mais encore Dieu égal à Dieu le Père ; les Manichéens, que Jésus-Christ, par qui doit s’opérer notre délivrance, a daigné naître de la chair et dans la chair ; et tous les autres hommes engagés dans des sectes perverses et différentes ne peuvent supporter tout ce qui, dans les saintes Écritures et dans la foi catholique, se trouve contraire à leurs erreurs : ainsi en est-il de nous ; nous ne pouvons supporter leurs vanités sacrilèges ni leurs folies mensongères. Qu’est-ce, en effet, que ne pouvoir porter une chose ? C’est ne pas la regarder d’une âme égale ! Mais tout ce qui, après l’ascension du Seigneur, a été écrit avec la vérité et l’autorité canonique, où est le fidèle, où est le catéchumène privé encore de l’Esprit-Saint, puisqu’il ne l’a pas encore reçu par le baptême, qui ne le lise ou ne l’entende lire avec plaisir ; bien qu’il ne le comprenne pas encore comme il faut ? Comment les Apôtres, même avant de recevoir le Saint-Esprit, n’auraient-ils pas pu porter quelqu’une des choses qui ont été écrites après l’ascension du Seigneur, puisque maintenant les catéchumènes les portent toutes, même avant de recevoir le Saint-Esprit ? Car, si on ne leur explique pas les mystères révélés aux fidèles, ce n’est point qu’ils ne puissent les porter ; mais en voilant ces mystères à leurs yeux et en les enveloppant d’un secret respectueux, on veut leur inspirer un désir plus ardent de les connaître.

4. C’est pourquoi, mes très-chers, ne vous attendez pas à ce que nous vous parlions des choses que le Seigneur n’a pas voulu alors dire à ses disciples, parce qu’ils ne pouvaient encore les porter ; avancez-vous plutôt dans « la charité répandue en vos cœurs par l’Esprit-Saint qui vous a été donné kb » ; par là, votre esprit se remplira de ferveur, votre cœur aimera les choses spirituelles ; ainsi pourrez-vous saisir cette lumière et cette voix spirituelles, que les hommes charnels ne peuvent supporter, qui ne brille nullement aux yeux du corps, qui ne fait entendre aucun bruit aux oreilles du corps, mais qui se manifeste à la vue et à l’ouïe intérieures de l’âme ; car on n’aime pas ce qu’on ignore entièrement. Mais comme on aime ce que l’on connaît même faiblement, l’amour fait qu’on en vient à connaître mieux et plus entièrement. Si donc vous faites des progrès dans la charité que l’Esprit-Saint répand dans vos cœurs, « il vous enseignera toute vérité » ; ou selon que portent d’autres textes, « il vous conduira dans toute vérité ». C’est pourquoi il a été dit : « Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie, et je marcherai dans votre vérité kc ». Et ainsi vous n’aurez point pour maîtres des personnes qui vous parlent extérieurement pour vous apprendre ce que le Seigneur n’a pas voulu dire alors ; Dieu lui-même vous instruira kd. De la sorte, tout ce que vos lectures et les discours dont vos oreilles ont retenti, vous ont appris, et tout ce que vous avez cru touchant la nature de Dieu, qui n’est ni corporelle, ni renfermée enun lieu, ni étendue comme une grande masse dans des espaces infinis, mais qui est tout entière partout et parfaite et infinie, vous pourrez vous en faire une idée, salis avoir recours ni à l’éclat des couleurs, ni aux figures formées par des lignes, ni aux sons des lettres, ni à une suite de syllabes ; vous pourrez le comprendre par l’intermédiaire seul de votre intelligence. Mais ce que je vous dis est peut-être du nombre des choses que le Christ n’a pas voulu dire à ses Apôtres, et cependant, vous l’avez reçu ; et non seulement vous avez pu le porter, mais vous l’avez entendu avec plaisir. Lorsqu’il parlait encore extérieurement à ses disciples, le Christ leur dit : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant » ; pourtant, si ce maître intérieur voulait nous dire ce que je viens de dire sur la nature incorporelle de Dieu, et nous le dire intérieurement comme il le dit aux saints anges, qui voient toujours la face du Père ke, nous ne pourrions pas encore le porter. Aussi, je ne pense pas que cette parole : « Il vous enseignera toute vérité », ou bien, « il vous conduira dans toute vérité », puisse s’accomplir en cette vie dans l’âme de chacun. (Car, quel homme vivant dans ce corps qui se corrompt et qui appesantit l’âme kf, peut connaître toute vérité, puisque l’Apôtre nous dit : « Nous ne connaissons qu’en partie ? ») Mais par le Saint-Esprit, dont nous recevons le gage dès à présent kg, nous parviendrons un jour à la plénitude parfaite de la science dont nous parle le même Apôtre, lorsqu’il dit : « Mais alors nous verrons Dieu face à face », et encore : « Maintenant je ne le connais qu’en partie, mais alors je le connaîtrai comme je suis connu de lui kh ». Paul voulait dire qu’en cette vie nous ne savons pas tout ; c’est là un degré de perfection que le Seigneur nous a promis pour l’avenir, comme un effet de la charité de l’Esprit-Saint ; car il nous a dit : « Il vous enseignera toute vérité » ; ou bien : « Il vous conduira dans toute vérité ».

5. Cela étant, mes très-chers frères, je vous avertis, dans la charité de Jésus-Christ, d’éviter les séducteurs impurs et les sectes saturées de turpitude dont l’Apôtre dit : « Mais ce qu’ils font en secret, il est honteux de le dire ki ». Après vous avoir enseigné ces impuretés horribles, que les oreilles humaines, quelles qu’elles soient, ne peuvent souffrir, ils pourraient nous dire que ce sont les choses dont le Seigneur a dit : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant ». Ils seraient capables de prétendre que c’est par l’influence du Saint-Esprit qu’on peut supporter ces choses immondes et indicibles. Il y a des choses mauvaises que la pudeur humaine, toute petite soit-elle, ne peut supporter ; il y a aussi des choses bonnes que le sens humain ne peut porter, parce qu’il est écourté. Les premières se rencontrent dans les corps impudiques, les dernières se trouvent éloignées de toute espèce de corps : les unes sont commises par la chair impure, les autres sont à peine comprises par les purs esprits. « Renouvelez-vous donc dans l’esprit de votre âme kj, et comprenez quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait kk, afin qu’enracinés et fondés dans la charité, vous puissiez comprendre avec tous les saints quelle est la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur de ce mystère, et connaître aussi la charité de Jésus-Christ qui surpasse toute science, afin que vous soyez remplis de toute la plénitude de Dieu kl ». Le Saint-Esprit vous enseignera toute vérité, en répandant de plus en plus la charité dans vos cœurs.

QUATRE-VINGT-DIX-SEPTIÈME TRAITÉ.

SUR LA MÊME LEÇON.

SE DÉFIER DES FAUX DOCTEURS.

Qui est-ce qui peut comprendre Dieu ? Personne. Nous pouvons en approcher plus ou moins, mais nous ne le verrons tel qu’il est qu’au ciel. Par conséquent, mettons-nous en garde contre les discours de gens gâtés, qui n’en savent pas plus que nous et qui cherchent à porter atteinte à notre foi et à nos mœurs.

1. Le Sauveur promit à ses disciples de leur envoyer le Saint-Esprit : c’était lui qui devait leur enseigner toutes les vérités, même celles qu’ils ne pouvaient pas porter au moment où il leur parlait ; c’est de lui que l’Apôtre nous a dit que « nous en recevons maintenant les arrhes km », pour nous faire comprendre que la plénitude nous en est réservée dans l’autre vie ; c’est ce même Esprit-Saint qui enseigne aux fidèles les choses spirituelles, autant que chacun peut les porter ; c’est lui qui enflamme leurs cœurs d’un plus vif désir, et leur fait faire des progrès dans cette charité qui fait aimer ce qu’on connaît, et désirer ce qu’on ne connaît pas assez ; néanmoins, ce que nous connaissons maintenant, n’importe à quel degré, nous devons savoir que nous ne le connaissons pas comme nous le connaîtrons dans cette vie que 1’œil n’a point vue, que l’oreille n’a point entendue et que le cœur de l’homme n’a point conçue kn. Si le maître intérieur voulait dès maintenant nous dire ces choses, comme nous les comprendrons plus tard, c’est-à-dire les découvrir et les montrer à notre âme, la faiblesse humaine ne pourrait les porter. Votre charité doit se rappeler ce que je vous ai dit, lorsque j’ai expliqué ces paroles que le Sauveur nous adresse dans le saint Évangile : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant ». Dans ces paroles du Seigneur nous ne devons pas soupçonner je ne sais quels secrets cachés que le maître aurait bien pu dire, mais que les disciples n’auraient pu porter ; nous devons y voir seulement ces vérités de la doctrine chrétienne, que tout le monde connaît, que nous lisons, que nous écrivons, que nous Écoutons et que nous répétons ; et ces vérités, si Jésus-Christ voulait nous les dire de la manière dont il les dit aux saints anges, en lui-même, Verbe unique du Père et coéternel au Père, personne ne pourrait les porter, fût-on spirituel autant que les Apôtres l’étaient peu, lorsque le Seigneur leur adressait ces paroles, et autant qu’ils le devinrent par l’effet de la descente du Saint-Esprit. Évidemment, tout ce qu’on peut savoir de la créature est au-dessous du Créateur lui-même ; car il est Dieu souverain, véritable et immuable. Or, qui est-ce qui tait son nom ? Ce nom ne se trouve-t-il point sur les lèvres de ceux qui lisent et de ceux qui disputent, de ceux qui interrogent et de ceux qui répondent, de ceux qui louent et de ceux qui chantent des cantiques ; en un mot, de tous ceux qui parlent et enfin même de ceux qui blasphèment ? Toutefois, quoique personne ne taise son nom, quel est celui qui le comprend comme il doit être compris, bien qu’il se rencontre dans la bouche et dans les oreilles de tous les hommes ? Quel est l’homme dont l’esprit, même en ce qu’il a de plus pénétrant, puisse en approcher ? Où est l’homme capable de savoir qu’il est Trinité, s’il n’avait voulu se faire connaître sous ce rapport ? Quoique personne ne taise le nom de la Trinité, quel est l’homme qui comprenne la Trinité comme la comprennent les anges ? Les choses que tous les jours et publiquement on ne cesse de dire sur l’éternité, sur la vérité et sur la sainteté de Dieu, sont donc bien comprises par les uns et mal comprises par les autres. Ou plutôt, elles sont comprises par les uns et non comprises par, les autres. Celui en effet qui comprend mal, ne comprend réellement pas ; et même chez ceux qui comprennent bien, la vivacité de l’esprit fait que les uns voient mieux et les autres moins bien ; et, en tous cas, nul homme ne comprend comme comprennent les anges. Donc dans l’âme elle-même, c’est-à-dire dans l’homme intérieur, s’opère un certain accroissement en vertu duquel non seulement il passe du lait à une nourriture plus solide, mais il prend cette nourriture en quantité toujours plus grande. Il ne croît pas en volume et en dimension, mais en intelligence lumineuse ; car cette nourriture est une lumière de l’âme. Si donc vous voulez croître et comprendre Dieu, si vous voulez d’autant plus le comprendre que vous croîtrez davantage, vous devez le demander et l’attendre non d’un maître qui parle à vos oreilles, c’est-à-dire qui par son travail extérieur plante et arrose, mais de celui qui donne l’accroissement ko.

2. Aussi, comme je vous en ai avertis, dans le discours précédent, prenez bien garde, vous surtout qui êtes de petits enfants et qui avez besoin d’être nourris de lait, prenez garde à ces hommes qui, trompés par ces paroles du Seigneur : « J’ai encore beaucoup de choses « à vous dire, mais vous ne pouvez les porter « maintenant n, prennent de là occasion, de tromper les autres ; ne leur prêtez pas une oreille curieuse d’apprendre des choses inconnues, car vos esprits sont trop faibles pour discerner le vrai du faux ; défiez-vous d’eux, particulièrement à cause des turpitudes pleines d’obscénité que Satan a apprises à ces âmes chancelantes et charnelles. Dieu a permis qu’il en fût ainsi d’elles, afin que partout ses jugements devinssent un sujet – de crainte et qu’en comparaison de ces impures iniquités la douceur de la pure discipline fût goûtée par tous ; c’était aussi afin de donner bonheur, crainte ou confusion à celui qui, soutenu par lui, n’est pas tombé dans ces abîmes, ou qui, relevé par lui, a pu en sortir. Prenez garde, craignez et priez ; par là vous éviterez le malheur de vous voir appliquer cette parabole de Salomon : « Une femme folle et audacieuse, n’ayant plus de pain », appelle les passants en disant « Prenez avec plaisir des pains cachés et goûtez la douceur des eaux dérobées kp ». Cette femme, c’est la vanité des impies qui, malgré leur ignorance profonde, s’imaginent savoir quelque chose ; car il est dit d’elle qu’elle n’a point de pain : « n’ayant « point de pain n, elle promet cependant du pain ; c’est-à-dire qu’elle ignore la vérité et qu’elle promet néanmoins de donner la science de la vérité. Elle promet des pains cachés, et, à l’entendre, on les prend avec plaisir ; elle promet la douceur des eaux dérobées, afin qu’on écoute et qu’on fasse avec plus de plaisir et de douceur ce qu’il est publiquement défendu, dans l’Église, de dire et de croire. C’est par ce secret que ces docteurs d’iniquité assaisonnent pour ainsi dire les poisons qu’ils donnent aux curieux ; par là ceux-ci croient apprendre quelque chose d’important, puisqu’il mérite qu’on en fasse mystère, et ils avalent avec plus de plaisir une folie qu’ils considèrent comme une science dont ils dérobent en quelque sorte la connaissance prohibée.

3. Ainsi la science des arts magiques rend ses abominables rites eux-mêmes recommandables aux hommes qu’elle a séduits ou qu’elle veut séduire par une curiosité sacrilège. De là ces divinations illicites par l’inspection des entrailles des animaux qu’ils égorgent, par les cris et le vol des oiseaux, ou par d’autres signes de toute espèce que les démons leur enseignent et dont ces hommes perdus chatouillent les oreilles de ceux qu’ils veulent perdre. C’est à cause de ces mystères illicites et répréhensibles que cette femme est appelée non seulement insensée, mais encore audacieuse. Car ces choses sont étrangères non seulement à la réalité, mais au nom même de notre religion. Que dire donc de cette femme insensée et audacieuse qui, sous le nom de Christianisme, a produit tant de détestables hérésies et imaginé tant de fables impies ? Plût à Dieu que ces fables fussent de même nature que celles qu’on représente sur le théâtre par le chant, par la danse ou par une mimique bouffonne. Si seulement ce qu’ils ont pu imaginer contre Dieu n’était point de caractère à nous empêcher de savoir s’il faut plaindre leur folie ou admirer leur audace ! Or, tous les hérétiques, même les plus insensés, veulent garder le nom de chrétiens, et pour colorer l’audace de leurs impostures, dont le sentiment humain a horreur, ils se servent de ce passage de l’Évangile, où le Seigneur dit : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant » ; comme si c’était leur doctrine que les disciples ne pouvaient porter alors et que le Saint-Esprit eût enseigné ces choses que l’Esprit immonde, malgré son audace, n’ose pas enseigner et prêcher ouvertement.

4. Ce sont ces hérétiques que l’Apôtre, éclairé du Saint-Esprit, voyait à l’avance et dont il a dit : « Car un temps viendra où ils ne souffriront point la saine doctrine, mais ils assembleront des maîtres selon leurs désirs, qui chatouilleront leurs oreilles ; et ils détourneront leur attention de la vérité, et ils se tourneront vers les fables kq ». Ce souvenir de mystère et de larcin, amené par ces mots : « Prenez avec plaisir des pains cachés et goûtez la douceur des eaux dérobées », fait naître dans l’oreille de ceux qui tombent dans la fornication spirituelle, une démangeaison pareille au prurit voluptueux qui fait perdre dans la chair l’intégrité de la chasteté. Écoute l’Apôtre, voici comme il prévoyait ces choses et nous conseillait sage ment de les éviter : « Evitez », dit-il, « les paroles nouvelles et profanes ; car elles conduisent bien loin dans l’impiété, et leur doctrine s’étend comme un chancre kr ». Et il ne dit pas : les paroles nouvelles ; mais il ajoute : « et profanes ». Car il y a des paroles nouvelles qui conviennent à la doctrine de la religion. Ainsi peut-on dire qu’il en a été du nom de chrétiens, quand il a commencé à s’établir : Ce fut à Antioche que les disciples, après l’ascension du Seigneur, furent pour la première fois appelés chrétiens ; c’est ce que nous apprennent les Actes des Apôtres ks. Les hôpitaux et les monastères furent dans la suite appelés de noms nouveaux ; mais les choses elles-mêmes existaient avant les noms ; elles s’appuient sur la vérité de la religion, qui nous aide à les défendre contre les méchants. Contre l’impiété des hérétiques ariens on a formé le nom de consubstantiel (homousion) au Père ; mais par ce nom on n’a pas désigné une chose nouvelle. On appelle, en effet, consubstantiel, ce qui est d’une seule et même substance : « Le Père et moi, nous sommes une seule chose kt ». De fait, si toute nouveauté était profane, le Seigneur n’aurait pas dit : « Je vous donne un commandement nouveau ku » ; son Testament ne serait pas appelé nouveau, et par toute la terre on ne chanterait pas un cantique nouveau. Mais les nouveautés profanes, ce sont les paroles que dit cette femme insensée et audacieuse : « Prenez avec plaisir des pains cachés, et goûtez la douceur des eaux dérobées ». L’Apôtre nous prémunit contre ces promesses de fausse science, lorsqu’il dit : « O Timothée, garde le dépôt en évitant les nouveautés profanes de paroles et les contradictions d’une science faussement nommée science. Quelques-uns l’ayant promise, se sont écartés de la foi kv ». Car ces hérétiques n’aiment rien tant que promettre la science et se moquer comme d’une sottise de la foi aux choses vraies que doivent croire les enfants.

5. Mais, dira quelqu’un, n’y a-t-il pas certains points de doctrine que les hommes spirituels taisent aux hommes charnels, et qu’ils enseignent aux hommes spirituels ? Si je réponds non, aussitôt on m’objectera les paroles que nous lisons dans l’épître de l’apôtre Paul aux Corinthiens : « Je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes encore charnels. Comme à de petits enfants en Jésus-Christ, je vous ai donné du lait, et non une nourriture plus solide. Car vous ne pouviez pas la supporter. À présent même vous ne le pouvez pas encore, car vous êtes encore charnels kw ». On m’objectera aussi ce passage : « Nous prêchons la sagesse au milieu « des parfaits » ; et cet autre : « Aux hommes spirituels nous donnons les choses spirituelles ; mais l’homme animal ne conçoit pas les choses qui sont de l’Esprit de Dieu ; c’est pour lui une folie kx ». Quoi qu’il en soit, il ne faut point profiter non plus de ces paroles de l’Apôtre, pour chercher des mystères sous les nouveautés profanes des mots ; on ne doit pas dire que les hommes charnels ne peuvent porter ce que tout homme chaste d’esprit et de corps doit éviter : c’est ce qu’il nous faudra, si Dieu nous l’accorde, montrer dans un autre discours, car il est grand temps de terminer celui-ci.

QUATRE-VINGT-DIX-HUITIÈME TRAITÉ.

SUR LA MÊME LEÇON.

LAIT ET ALIMENTS SOLIDES.

L’enseignement catholique est le même pour tous, mais tous ne le saisissent pas de la même manière ; les uns le comprennent mieux, les autres ne le comprennent pas aussi parfaitement. Ce que les uns comprennent s’appelle la nourriture des spirituels, des parfaits : ce que les autres ne comprennent guère se nomme le lait des enfants, des charnels ; à ce défaut d’intelligence, ils suppléent par la foi. On leur dit des choses relevées pour leur prêcher la croyance Catholique, mais on ne peut s’y appesantir dans la crainte de les surcharger, tandis qu’aux spirituels on peut en parler à l’aise. Il n’y a donc aucune opposition entre un enseignement moins haut et une doctrine plus élevée, si tous deux restent conformes à la foi ce à quoi il faut faire attention de part et d’autre.

1. De ce passage où Notre-Seigneur dit : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant », est née une difficulté sérieuse que je me souviens d’avoir remise, pour la traiter plus à loisir ; car la longueur de mon précédent discours m’avait obligé de le terminer là. C’est donc le moment de tenir ma promesse : je tâcherai de le faire comme Dieu m’en fera la grâce, puisqu’il a mis dans mon cœur la pensée de l’entreprendre. Voici la question Les hommes spirituels ont-ils dans leur doctrine des maximes qu’ils cachent aux hommes charnels et qu’ils découvrent aux hommes spirituels ? Si nous disons : ils n’en ont point ; on nous répondra : Que signifie donc ce que disait l’Apôtre dans son épître aux Corinthiens : « Je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels ; mais comme à de petits enfants en Jésus-Christ, je vous ai donné du lait et non une nourriture plus forte ; car vous ne pouviez encore les supporter ; et même maintenant vous ne le pouvez pas, car vous êtes encore charnels ky ? » Si, au contraire, nous répondons oui, il est à craindre et il faudrait y prendre garde, qu’on en prenne occasion d’enseigner en secret des choses mauvaises ; sous le nom de spirituelles on les ferait passer pour des choses placées bien au-dessus des hommes charnels, et, par ce moyen, non seulement on les justifierait, mais on les glorifierait en les annonçant.

2. D’abord, votre charité doit le savoir, c’est de Jésus-Christ crucifié que l’Apôtre affirme avoir nourri ces petits enfants comme d’un lait proportionné à leur faiblesse. Or, son corps, qui est véritablement mort après avoir été criblé de blessures, son sang qui s’est échappé de ses plaies, les hommes charnels ne s’en font pas la même idée que les hommes spirituels : pour ceux-là, son humanité n’est encore que du lait ; pour ceux-ci, elle est une nourriture solide ; car, bien qu’à son sujet ils n’en entendent pas plus que les autres, ils y comprennent néanmoins davantage. En chacun l’âme ne perçoit pas d’une manière égale ce que la foi donne à tous dans une égale mesure. Aussi Jésus crucifié et prêché par les Apôtres a-t-il été pour les Juifs un scandale, pour les Gentils une folie, et pour ceux qui étaient appelés soit juifs, soit gentils, la force et la sagesse de Dieu kz. Pareils à des enfants, les hommes charnels recevaient leurs enseignements uniquement par la foi qu’ils y ajoutaient : les spirituels étant plus capables les considéraient en même temps avec les yeux de leur intelligence. Pour les premiers, c’était une sorte de lait ; pour les autres, c’était une nourriture solide. Non pas que ces vérités aient été prêchées publiquement aux uns, et annoncées secrètement aux autres. Mais ce que tous entendaient également, puisqu’on le leur prêchait en public, chacun le comprenait selon sa capacité particulière. Jésus-Christ a été crucifié et il a répandu son sang pour la rémission des péchés, et cette passion du Fils unique de Dieu nous montre le prix de la grâce divine. Personne donc ne doit se glorifier dans l’homme ; mais comment comprenaient-ils Jésus crucifié, ceux qui disaient : « Moi je suis de Paul la ? » Le comprenaient-ils de la même manière que Paul lui-même ? Cet Apôtre disait : « Pour moi, à Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu’en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ lb ! » De Jésus-Christ crucifié il tirait donc une nourriture solide pour lui-même et selon sa capacité, et il nourrissait les Galates d’un lait proportionné à leur faiblesse. Enfin, il savait que ce qu’il écrivait aux Corinthiens pourrait être compris d’une manière par les spirituels, par les plus capables, et d’une autre par ceux qui étaient plus faibles ; aussi leur dit-il, « Si quelqu’un parmi vous pense être prophète ou spirituel, qu’il reconnaisse que ce que je vous écris est le commandement du Seigneur. Mais si quelqu’un veut l’ignorer, il sera ignoré lui-même lc ». Il voulait donc que la science des spirituels fût solide et qu’ils eussent non seulement la foi, mais encore une connaissance certaine. Ainsi les hommes charnels croyaient les mêmes choses que les spirituels, sans en avoir, comme eux, l’intelligence. « Celui qui l’ignore », dit-il, « sera ignoré » ; parce qu’il ne lui a pas encore été donné de comprendre ce qu’il croit. Lorsque pareille chose arrive dans l’âme de l’homme, on dit que cet homme est connu de Dieu, parce que Dieu lui fait la grâce de le connaître, ainsi qu’il est dit ailleurs : « Mais maintenant connaissant Dieu, ou plutôt connu par Dieu ld ». Car ce n’est pas d’alors que Dieu les connaissait, puisqu’il les avait connus et élus avant la création du monde le; mais alors il se faisait connaître d’eux.

3. Nous le savons donc déjà, les vérités que les spirituels et les charnels entendent en même temps, ils les prennent chacun selon sa capacité, ceux-ci comme des petits enfants, ceux-là comme des hommes faits ; ceux-ci comme un lait qui les nourrit, ceux-là comme un aliment solide ; il n’y a, par conséquent, aucune nécessité de tenir secrètes quelques parties de la doctrine et de les cacher aux fidèles peu avancés, pour les faire connaître exclusivement à ceux qui sont plus grands, c’est-à-dire plus avancés. N’allez pas croire qu’il faille agir ainsi à cause de ce que dit l’Apôtre : « Je n’ai pu vous parler comme à des spirituels, mais comme à des charnels ». En effet, s’il a dit de lui-même qu’il ne savait parmi eux que Jésus, et Jésus crucifié lf, il n’a pu le leur dire comme à des hommes spirituels ; il l’a dit comme à des hommes charnels, parce qu’ils ne pouvaient le comprendre en hommes spirituels. Mais tous ceux d’entre eux qui étaient des hommes spirituels, saisissaient avec une intelligence spirituelle ce que les autres entendaient comme hommes charnels. Aussi, lorsqu’il dit : « Je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels », il faut entendre ces paroles en ce sens : Ce que je vous ai dit, vous n’avez pu le comprendre comme des hommes spirituels, mais seulement comme des hommes charnels. « L’homme animal », c’est-à-dire celui qui juge humainement des choses, (il est appelé animal à cause de son âme, et charnel à. cause de son corps, parce que l’homme tout entier se compose d’une âme et d’un corps) ; « l’homme animal ne perçoit pas les choses qui sont de l’Esprit de Dieu lg ». , c’est-à-dire ce que la croix de Jésus-Christ confère en fait de grâce à ceux qui ont la foi. Car il pense que le seul effet produit par cette croix consiste à nous faire imiter l’exemple du Sauveur, et combattre pour la vérité jusqu’à la mort. En effet, si ces hommes qui ne veulent être que des hommes, savaient que Jésus-Christ crucifié « nous a été donné de Dieu comme notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption, afin que, selon qu’il est écrit, celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur lh », assurément ils ne se glorifieraient pas dans un homme, et ils ne diraient pas en hommes charnels : « Moi je suis de Paul, moi je suis d’Apollo, et moi je suis de Céphas » ; mais, en hommes spirituels, ils diraient : « Moi, je suis de Jésus-Christ li »

4. Mais ce qui fait encore une difficulté, c’est ce que nous lisons dans l’épître aux Hébreux : « Vous qui devriez être maîtres, depuis le temps qu’on vous parle, vous avez encore besoin qu’on vous enseigne les premiers éléments de la parole de Dieu, et vous êtes devenus tels que vous avez besoin de « lait et non d’une nourriture solide ; car quiconque n’est nourri que de lait, est incapable d’entendre la doctrine de la justice ; car il est encore enfant ; mais la nourriture solide est pour les parfaits, pour ceux dont l’esprit, par un long exercice, s’est accoutumé à discerner le bien du mal lj ». Ces paroles de l’Apôtre nous indiquent bien en quoi consiste la nourriture solide des parfaits. Il tient le même langage en écrivant aux Corinthiens : « Nous prêchons la sagesse au milieu des parfaits ». Et pour faire comprendre ce qu’en cet endroit il entend par les parfaits, il ajoute : « Ceux dont l’esprit, par un long exercice, s’est accoutumé à discerner le bien du mal ». Donc ceux dont l’esprit n’est ni assez fort ni assez exercé pour faire cette distinction, à moins qu’ils ne soient retenus comme par le lait de la foi, qui leur fait croire les choses invisibles qu’ils ne voient point et les choses trop élevées qu’ils ne comprennent point, on les entraînera facilement à des fables vaines et sacrilèges, par la promesse de la science : on leur fera croire que le bien et le mal ne sont que des substances corporelles ; que Dieu lui-même n’est qu’un corps et que le mal est une substance : pourtant, le mal est plutôt le défaut qui sépare les substances muables de la substance immuable, laquelle, immuable, souveraine, Dieu en un mot, les a créées de rien. Pour ceux qui croient ces vérités et qui les comprennent, les perçoivent et les savent après y avoir appliqué les sens intérieurs de leur esprit, il n’y a rien à craindre, ils ne se laisseront pas séduire par ceux qui disent que le mal est une substance que Dieu n’a point faite, et qui font de Dieu lui-même une substance changeante tels sont les Manichéens et les autres pestes qui peuvent partager leurs égarements.

5. Pour les faibles d’esprit, que l’Apôtre appelle charnels, qu’il faut nourrir de lait et qui ne saisissent point la doctrine catholique, toute parole tendant à leur faire croire, comprendre et savoir ces vérités, est un insupportable fardeau ; elle les accable plutôt qu’elle ne les nourrit. De là vient que les spirituels ne taisent pas entièrement ces vérités aux charnels, puisqu’il faut prêcher à tous la foi catholique ; cependant ils ne leur en parlent pas d’une manière détaillée ; car, en voulant les introduire dans une intelligence qui est au-dessus d’eux, ils arriveraient à rendre fastidieux leur discours sur la vérité, au lieu de faire saisir la vérité par leur discours. C’est ce qu’a voulu dire l’Apôtre dans son épître aux Colossiens : « Quoique je sois absent de « corps, je suis avec vous en esprit, me réjouissant et voyant l’ordre qui règne parmi « vous et la fermeté de votre foi en Jésus-Christ lk ». Et dans celle aux Thessaloniciens : « Nuit et jour », dit-il, « priant de plus en plus afin de voir votre face et de suppléer ce qui manque à votre foi ll ». De là, il faut conclure qu’en les instruisant pour la première fois, il les avait nourris de lait et non d’une nourriture plus forte ; c’est de ce lait qu’en écrivant aux Hébreux il rappelle la fécondité à ceux qu’il voulait nourrir dorénavant.d’une viande plus solide. « C’est pourquoi », leur dit-il, « laissant les instructions que l’on donne aux novices dans la foi de Jésus-Christ, élevons-nous à ce qu’il y a de plus parfait, sans jeter de nouveau les fondements de la foi en Dieu et de la ; pénitence des œuvres mortes, de la doctrine du baptême et de l’imposition des mains, de la « résurrection des morts et du jugement éternel lm ». Voilà ce lait si riche sans lequel ne peuvent vivre ceux qui ont assez l’usage de la raison pour pouvoir croire, quoiqu’ils soient encore incapables de discerner le bien du mal, non pas par la foi, mais par l’intelligence. (Cette faculté appartient exclusivement à. ceux qui font usage d’une nourriture plus forte). Toute la doctrine que l’Apôtre a rappelée sous le nom de lait, est celle qu’enseignent le symbole et l’oraison dominicale.

6. Mais loin de nous la pensée qu’il y ait rien de contraire à ce lait dans cette nourriture plus forte réservée uniquement à l’intelligence assez ferme pour comprendre les choses spirituelles, et qui devait être donnée aux Colossiens et aux Thessaloniciens, puisqu’elle leur faisait défaut. Or, en ajoutant ce qui manque, on ne condamne nullement ce qui existait déjà. S’il est question des aliments que nous prenons, la nourriture plus forte est si peu opposée au lait, qu’elle se change en lait elle-même, afin de devenir propre aux enfants, auxquels elle arrive par le sein de la mère ou de la nourrice. Ainsi, la sagesse même, notre mère, est la nourriture solide des anges au plus haut des cieux, et pourtant elle a daigné en quelque sorte se changer en lait pour ses petits enfants, « lorsque le Verbe s’est fait chair et qu’il a habité parmi nous ln ». Mais le même Jésus-Christ homme, qui dans sa vraie chair, sa vraie croix, sa vraie mort et sa vraie résurrection ; est un lait pur pour les petits enfants, les hommes spirituels qui le comprennent bien, le reconnaissent pour le Seigneur des Anges. C’est pourquoi les enfants ne doivent pas être tellement nourris de lait, qu’ils ne sachent jamais que Jésus-Christ est Dieu ; ils ne doivent pas, non plus, être sevrés au point de ne plus le regarder comme un homme ; en d’autres termes, il ne faut ni les nourrir de lait, à tel point qu’ils ne comprennent pas que Jésus-Christ est le créateur ; ni les en sevrer si complètement qu’ils arrivent à ne plus le regarder comme médiateur. En cela la comparaison tirée du lait maternel et de la nourriture plus solide cesse d’être juste ; il faut lui préférer la comparaison tirée du fondement sur lequel on bâtit. En effet, quand un enfant est sevré et qu’il abandonne la nourriture de son premier âge, il prend des aliments plus substantiels, mais il ne redemande pas le sein de sa mère ; mais Jésus-Christ crucifié est en même temps un lait pour les petits enfants, et une viande pour ceux qui sont plus avancés en fait d’intelligence. La comparaison du fondement est donc plus appropriée à ce que nous disons ; car pour achever une construction, on n’arrache pas le fondement déjà posé, on y ajoute seulement ce que l’on bâtit au-dessus.

7. Puisqu’il en est ainsi, je dirai à tous ceux d’entre nous qui sont enfants en Jésus-Christ, et sans doute le nombre en est grand Approchez-vous de cette nourriture solide de l’esprit, et non de l’estomac. Progressez et apprenez à discerner le bien du mal ; attachez-vous de plus en plus au médiateur, il vous délivrera du mal, non pas en l’éloignant de vous extérieurement, mais en le guérissant au dedans de vous-mêmes. Et si l’on vous dit Ne croyez point que Jésus-Christ est un vrai homme, ou bien que le vrai Dieu a créé le corps des hommes et des animaux, que le vrai Dieu ne nous a pas donné l’Ancien Testament, et autres semblables choses ; si l’on ajoute que ces choses ne vous ont pas été enseignées plus tôt, c’est-à-dire quand vous étiez nourris de lait, parce que votre cœur n’était pas encore assez robuste pour porter toute la vérité, sachez-le, cet homme vous offre non pas une viande solide, mais un poison. C’est pourquoi le bienheureux Apôtre, s’adressant à ceux qui se regardaient comme parfaits, leur dit qu’il était lui-même imparfait, et ajoute : « Nous tous donc qui voulons être parfaits, ayons ce sentiment ; si vous avez d’autres pensées, Dieu vous éclairera ». Mais il veut les empêcher de se laisser séduire par ceux qui voudraient les détourner de la foi en leur promettant la science de la vérité ; il veut les empêcher de croire que c’était ce qu’il avait prétendu dire par ces mots : « Dieu vous éclairera ». Il ajoute aussitôt : « Toutefois, tenons-nous-en aux vérités que nou connaissons lo ». Si donc tu découvres quelque chose qui ne soit pas contraire à la règle de la foi catholique, à laquelle tu t’es attaché comme à la voie qui conduit à la patrie ; si, d’ailleurs, tu comprends que de cette vérité ta foi ne doit aucunement souffrir, ajoute-la à l’édifice que tu construis, mais n’en abandonne pas le fondement. Lors donc que ceux qui sont plus avancés instruisent ceux qui le sont moins, ils doivent se garder de dire que Jésus-Christ Notre-Seigneur, et les Prophètes et les Apôtres qui étaient bien plus éclairés qu’ils ne le sont eux-mêmes, n’ont rien dit contre la vérité. Vous devez éviter d’abord ces diseurs de riens, qui pour séduire les âmes racontent des choses fausses et extravagantes, et dans tous leurs vains mensonges promettent une haute science à l’encontre de la règle de la foi catholique que vous avez embrassée ; vous devez éviter aussi ceux qui raisonnent avec vérité sur l’immutabilité de la nature de Dieu, sur la créature incorporelle et même sur le Créateur, et appuient ce qu’ils disent sur des raisons et des preuves certaines, mais qui cherchent cependant à vous détourner du seul Médiateur entre Dieu et les hommes ; vous devez les fuir comme une peste plus dangereuse encore que les autres. Voilà ceux dont l’Apôtre a dit : « Ils connaissaient Dieu, et ils ne l’ont point glorifié comme Dieu lp ». À quoi sert, en effet, d’avoir une vraie connaissance du bien immuable, si l’on ne s’attache pas à Celui qui délivre du mal ? Que cet avertissement du bienheureux Apôtre ne sorte donc point de votre cœur : « Si quelqu’un vous annonce un Évangile différent de celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème lq ». Il ne dit pas : quelque chose de plus que ce que vous avez reçu ; mais : « un Évangile différent de celui que vous avez reçu » ; car, s’il l’eût dit, il se serait condamné lui-même, puisqu’il désirait venir vers les Thessaloniciens, pour compléter ce qui manquait à leur foi. Or, celui qui complète, ajoute ce qui manque, mais n’enlève pas ce qui existe déjà. Mais celui qui transgresse la règle de la foi, ne marche pas dans la voie ; au contraire, il s’en éloigne.

8. Lors donc que Notre-Seigneur dit à ses disciples : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant », il voulait dire qu’il avait à ajouter des choses qu’ils ignoraient, mais non pas à détruire celles qu’ils avaient déjà apprises ; comme je l’ai expliqué dans le discours précédent, il pouvait parler ainsi, car l’infirmité humaine à laquelle ils se trouvaient encore réduits, ne leur permettait point de porter les choses mêmes qu’il leur avait déjà apprises, dans le cas où il voudrait les leur faire concevoir de la manière dont les Anges les conçoivent. Tout ce que peut faire un homme, si spirituel qu’il soit, c’est d’enseigner à un autre ce qu’il sait lui-même ; si le Saint-Esprit rend cet autre plus capable en lui faisant faire des progrès, car celui qui enseigne n’a rien pu apprendre lui-même que par cet Esprit divin de la sorte, tous les deux sont enseignés de Dieu lr. Entre les spirituels eux-mêmes, il en est de plus éclairés et de meilleurs les uns que les autres ; aussi l’un d’eux est-il arrivé à connaître des choses qu’il n’est pas permis à l’homme de raconter. À cette occasion quelques hommes pleins de vanité ont imaginé dans leur folle présomption, une Apocalypse de Paul, pleine de je ne sais quelles fables que la sainte Église ne reçoit pas ; à les entendre, il veut en parler lorsqu’il dit avoir été ravi au troisième ciel et y avoir entendu des paroles ineffables « qu’il n’est pas permis à l’homme de rapporter ls ». Leur audace serait peut-être supportable, si l’Apôtre avait dit avoir entendu des paroles « qu’il n’est pas encore permis à l’homme de rapporter ». Mais comme il a dit : « qu’il n’est pas permis à l’homme de rapporter », qui sont-ils pour oser les rapporter avec tant d’impudence et si peu de succès ? Mais il est temps que je mette fin à ce discours par le souhait que je fais de vous voir prudents dans le bien et exempts de tout mal.

QUATRE-VINGT-DIX-NEUVIÈME TRAITÉ.

SUR CES PAROLES : « IL NE PARLERA PAS DE LUI-MÊME, MAIS IL DIRA TOUT CE QU’IL ENTENDRA ». (Chap 16, 13.)

PROCESSION DU SAINT-ESPRIT.

Jésus-Christ dit du Saint-Esprit : « Il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu’il entendra ». Ces paroles ne peuvent s’entendre dans le même sens que celles que le Sauveur prononçait sur lui-même en tant qu’homme, puisque le Saint-Esprit ne s’est uni à aucune nature créée. Quoique l’âme humaine ait des points de, ressemblance avec Dieu, elle ne peut non plus servir de terme de comparaison pour les opérations intérieures de la divinité. En Dieu:- la science, c’est l’être, et comme le Saint-Esprit procède du Père, ce qu’il apprend, ce qu’il sait, il le tient, non de lui-même, mais du Père. Mais pourquoi Jésus-Christ dit-il que le Saint-Esprit procède du Père, sans dire qu’il procède aussi du Fils ? C’est que le Fils a été engendré par le Père, et que le Père a donné au Fils que le Saint-Esprit procède de lui comme du Père.

1. Que signifie ce que le Seigneur dit du Saint-Esprit, lorsqu’après avoir promis à ses disciples qu’il viendrait à eux et qu’il leur enseignerait toute vérité, ou bien qu’il les conduirait à toute vérité, il ajoute : « Car il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu’il entendra ? » Cette parole revient à ce que Jésus-Christ avait déjà dit de lui-même : « Je ne puis rien faire de moi-même ; comme j’entends, je juge lt ». Lorsque nous avons expliqué ce passage, nous avons dit qu’il pouvait s’entendre selon l’humanité
Traité 19, XXII
. De la sorte, cette obéissance en vertu de laquelle il a été soumis jusqu’à la mort de la croix lv, le Fils semblait nous annoncer qu’il l’aurait encore dans la circonstance où il jugera les vivants et les morts ; car il ne jugera les hommes que parce qu’il est le Fils de l’Homme. C’est pourquoi il a dit : « Le Père ne juge personne ; mais il a remis tout jugement au Fils ». Car, dans le jugement, ce qui paraîtra, ce sera non pas la forme de Dieu par laquelle il est égal au Père, et qui ne peut être vue par les impies, mais la forme d’homme, par laquelle il a été abaissé un peu au-dessous des Anges ; et, bien qu’alors il doive venir dans la gloire et non dans son humiliation première, il, se fera voir néanmoins et par les bons et par les méchants. Voilà pourquoi il dit encore : « Et il lui a donné le pouvoir de juger, parce qu’il est Fils de l’Homme lw ». Par ces paroles on voit clairement que la forme présentée au jugement ne sera pas celle sous laquelle il n’a pas regardé comme une usurpation de se dire égal à Dieu, mais celle dont il s’est revêtu lorsqu’il s’est anéanti lui-même. Il s’est anéanti lui-même en prenant la forme de serviteur lx : forme sous laquelle il semble nous avoir annoncé que se manifestera son obéissance pour faire le jugement ; car il dit : « Je ne puis rien faire de moi-même : comme j’entends, je juge ». Adam, par la seule désobéissance de qui tant d’hommes ont été faits pécheurs, Adam n’a pas jugé comme il a entendu ; au contraire, le commandement qu’il avait entendu, il l’a violé, et il a fait de lui-même le mal qu’il a fait, parce qu’il a fait non pas la volonté de Dieu, mais la sienne. Mais Celui par l’obéissance duquel seul un grand nombre sont rendus justes ly, a été obéissant jusqu’à la mort de la croix à laquelle il a été condamné par des morts, quoiqu’il eût la vie ; il a même fait plus, il nous a promis de se montrer obéissant jusque sur le tribunal où il jugera les vivants et les morts ; il a dit, en effet : « Je ne puis rien faire de moi-même ; mais comme j’entends, je juge ». Pour ce qui a été dit du Saint-Esprit : « Il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu’il entendra », oserons-nous l’entendre selon l’homme, ou selon quelque autre créature qu’il se serait unie ? Le Fils est la seule des trois personnes divines qui ait pris la forme d’esclave, et cette forme lui a été adjointe dans l’unité de personne, c’est-à-dire que le Fils de Dieu et le Fils de l’Homme neforment qu’un seul Jésus-Christ ; sans cela ce ne serait pas une Trinité, mais une quaternité que nous prêcherions : que Dieu nous en préserve ! Comme il y a en Jésus-Christ une seule personne composée de deux natures, la nature divine et là nature humaine, tantôt il parle en tant qu’il est Dieu, comme quand il dit : « Le Père et moi, nous sommes une même chose lz » ; tantôt il parle entant qu’il est homme, comme quand il dit : « Parce que le Père est plus grand que moi ma ». Voilà en quel sens nous avons entendu le passage dont il est question : « Je ne puis rien faire de moi-même ; comme j’entends, je juge ». Mais pour la personne du Saint-Esprit, comment entendrons-nous ce qu’il en dit : « Il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu’il entendra ? » Comme, dans cette personne, il n’y a pas deux natures, la nature divine et la nature humaine ou tout autre nature créée, de là naît une grande difficulté.

2. Sans doute, le Saint-Esprit s’est fait voir sous la forme corporelle d’une colombe mb, mais ce ne fut que passagèrement et pour un instant. Nous pouvons en dire autant du moment où il est descendu sur les disciples : ils virent comme des langues de feu qui se séparèrent et vinrent se reposer sur chacun d’eux mc. Celui donc qui dirait que la colombe fut unie au Saint-Esprit dans l’unité de sa personne, en sorte que la personne du Saint-Esprit se composerait de la colombe et de Dieu (puisque le Saint-Esprit est Dieu), celui-là serait obligé d’en dire autant du feu ; et par là il doit comprendre qu’il ne faut dire ni l’un ni l’autre. Ces formes destinées à manifester comme il le fallait la substance divine, se présentèrent aux sens corporels des hommes et ne firent que passer ; car elles avaient été tirées par Dieu, et pour un moment, de la créature toujours soumise, et non pas de la nature souveraine, laquelle est stable en elle-même, et meut ce qu’elle veut ; laquelle est immuable en elle-même, et change ce qu’elle veut. Il en est de même de cette voix qui perça les nues et vint frapper les oreilles corporelles et ce sens du corps qu’on appelle l’ouïe md ; et il ne faut pas croire que c’était le Verbe de Dieu son Fils unique. En effet, s’il est appelé Parole, il ne se termine point avec les syllabes et les sons ; car toutes les syllabes ne peuvent résonner en même temps lorsque l’on parle. Les sons naissants succèdent, chacun à son tour, aux sons qui s’évanouissent, et, ainsi ce que nous disons ne se complète que par la dernière syllabe. Dieu nous garde de dire que le Père parle ainsi à son Fils, c’est-à-dire à son Verbe qui est Dieu. Mais ceux-là seuls peuvent le comprendre, autant que l’homme en est capable, qui n’en sont plus au lait, mais qui usent d’une nourriture plus solide. Puis donc que le Saint-Esprit ne s’est pas fait homme en prenant la nature humaine, puisqu’il ne s’est pas fait ange, en prenant la nature angélique, puisqu’il ne s’est pas fait créature en se revêtant de quelque nature créée ; comment peut-on entendre ce que le Sauveur dit de lui : « Il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu’il entendra ? » Question difficile, trop difficile. Que le Saint-Esprit m’assiste lui-même, afin que je puisse vous l’expliquer comme il m’est donné de la concevoir, et qu’elle arrive à votre intelligence en proportion de mes humbles facultés.

3. Et d’abord, il y a une chose certaine que ceux qui le peuvent doivent comprendre et que ceux qui né le pourront pas doivent au moins croire, c’est que la substance de Dieu n’est pas comme les substances corporelles où les sens sont distribués en places différentes ; ainsi, dans la chair mortelle de tous les animaux, ailleurs est la vue, ailleurs l’ouïe, ailleurs le goût, ailleurs l’odorat, et par tout le corps le toucher. Dieu nous garde de penser qu’il en est de même dans sa nature incorporelle et immuable. Pour elle, entendre et voir c’est la même chose. Il est même question d’un odorat en Dieu, car l’Apôtre a dit : « Ainsi que Jésus-Christ nous a aimés et s’est livré lui-même pour nous, en s’offrant à Dieu comme une victime d’agréable odeur me ». On peut entendre aussi que c’est par le goût que Dieu hait ceux qui lui causent de l’amertume, et qu’il vomit de sa bouche ceux qui ne sont ni froids ni chauds, mais tièdes mf. Jésus-Christ, qui est Dieu, dit aussi : « Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé mg ». Il existe aussi un toucher divin dont l’épouse dit, en parlant de son époux : « Sa main gauche est sous ma tête, et sa droite m’embrassera mh ». Mais ces choses ne sont pas en Dieu à divers endroits d’un corps. Car quand on dit de Dieu qu’il sait, on parle de.tout, cela en même temps, c’est-à-dire qu’il voit, qu’il entend, qu’il sent, qu’il goûte et qu’il touche, sans aucun changement de sa substance, sans aucune étendue plus considérable dans une partie et moindre dans une autre. Celui qui aurait de Dieu cette idée, fût-il un vieillard, raisonnerait comme un enfant.

4. Il ne faut pas t’étonner que la science ineffable en vertu de laquelle Dieu tonnait toutes choses soit, selon les différentes manières de parler des hommes ; appelée des noms de tous les sens corporels : il en est de même de, notre âme, c’est-à-dire de l’homme intérieur ; c’est elle seule qui juge des différentes choses que lui annoncent, comme autant de messagers, les cinq sens du corps. Ainsi, quand elle comprend, choisit et aime l’immuable vérité et qu’elle voit la lumière dont il est dit : « Il était la vraie lumière » ; quand elle entend la Parole dont il est, dit : « Au commencement était le Verbe mi » ; quand elle perçoit l’odeur dont il est dit : « Nous courrons après l’odeur de vos parfums mj » ; quand elle boit à la fontaine dont il est écrit : « En vous est la source de vie mk » ; quand elle jouit de ce toucher dont il est dit : « Pour moi, il m’est bon de m’attacher à Dieu ml » ; c’est, non pas une chose ou une autre, mais l’intelligence seule qui est désignée sous les noms de tous ces sens. Lors donc qu’il est dit du Saint-Esprit : « Car il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu’il, entendra », il faut alors, plus que jamais, concevoir, ou du moins croire que sa nature est simple, puisqu’elle est simple par essence et qu’elle surpasse de beaucoup en hauteur et en largeur la nature de notre âme. Notre âme, en effet, est sujette au changement, puisqu’en apprenant elle reçoit ce qu’elle ne savait pas, et qu’en oubliant elle perd ce qu’elle savait ; elle est trompée par la vraisemblance, au point de prendre le faux pour le vrai, et l’obscurité où la plongent les ténèbres qui l’enveloppent, l’empêche de parvenir au vrai. Cette substance n’est donc pas vraiment simple, puisque, pour elle, être n’est pas la même chose que connaître ; elle peut, en effet, être et ne pas connaître. Mais la substance divine ne peut pas être et ne pas connaître, parce qu’elle est ce qu’elle a. Et elle n’a pas la science de telle manière qu’en elle autre chose soit la science qui lui donne de connaître, et autre chose l’essence qui la fait exister. L’une et l’autre ne sont qu’une même chose. Il ne faut même pas dire l’une et l’autre, puisqu’il n’y a qu’une seule et indivisible chose. « Comme le Père a la vie en lui-même », et il n’est autre chose lui-même que la vie qui est en lui, « il a aussi donné au « Fils d’avoir la vie en lui-même mm », c’est-à-dire, il à engendré le Fils qui lui-même devait être la vie. Ainsi devons-nous entendre ce qui est dit du Saint-Esprit : « Il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu’il a entendra ». Nous devons comprendre qu’il n’est pas de lui-même. Le Père seul n’est d’aucun autre ; car le Fils est né du Père et le Saint-Esprit procède du Père. Mais le Père n’est né ni ne procède d’aucun autre. Toutefois, que l’esprit humain ne se figure aucune inégalité dans cette Trinité souveraine. Car le Fils est égal à Celui dont il est né, et le Saint-Esprit est égal à Celui dont il procède. Quelle différence y a-t-il entre procéder et naître ? Il faudrait un long discours pour chercher à le savoir et pour le discuter ; et après l’avoir discuté, on serait téméraire de vouloir le définir ; car il est très-difficile à l’âme humaine de le comprendre, et bien qu’elle puisse y comprendre quelque chose, il est très-difficile à la langue de l’expliquer, quel que soit le docteur qui parle, et quel que soit celui qui écoute. « Il ne parlera donc pas de lui-même », parce qu’il n’est pas de lui-même ; « mais il dira tout ce qu’il entendra » ; il l’entendra de Celui dont il procède. Pour lui, entendre, c’est savoir, et savoir, c’est être ; je l’ai expliqué tout à l’heure. Donc, comme il est non pas de lui-même, mais de Celui dont il procède, sa science lui vient de Celui dont il tient son essence ; c’est donc de celui-là qu’il entend, ce qui n’est pas, pour lui, autre chose que savoir.

5. Et ne soyez point surpris que le verbe soit placé au temps futur. Il n’est pas dit, en effet ; « Il dira » tout ce qu’il a entendu, ou tout ce qu’il entend, mais bien « tout ce qu’il entendra » : Cette action d’entendre est éternelle, comme l’est aussi la science. Or, dans ce qui est éternel, sans commencement et sans fin, à quelque temps que soit le verbe, qu’il soit employé au passé ou au présent, ou au futur, peu importe ; il est employé sans mensonge. Bien que l’immutabilité ineffable de cette nature ne permette pas de dire qu’elle a été ou qu’elle sera, mais seulement qu’elle est ; en effet, elle est véritablement, parce qu’elle ne peut changer, et à elle seule il convenait de dire : « Je suis Celui qui suis » ; et encore : « Tu diras aux enfants d’Israël : Celui qui est m’a envoyé vers vous mn » ; cependant, à cause de la mutabilité du temps dans lequel se trouvent circonscrites notre mortalité et notre changeante nature, nous disons certainement sans mensonge : Il a été, il sera et il est. 2 a été dans les siècles passés, il est dans le présent, il sera dans les siècles à venir. Il a été, parce qu’il n’a jamais cessé d’être ; il sera, parce qu’il ne cessera jamais d’exister ; il est, parce qu’il est toujours. En effet, il ne meurt point avec les choses passées, et n’est pas comme s’il n’était déjà plus ; il ne passe pas avec les choses présentes, comme il passerait s’il ne demeurait pas toujours le même ; il n’apparaîtra pas avec les choses de l’avenir, comme il apparaîtrait s’il n’avait pas toujours existé. Comme la parole humaine change selon les révolutions des temps, on peut se servir de tous les temps en parlant de Celui qui n’a pu, ne peut et ne pourra manquer dans aucun temps. Le Saint-Esprit entend donc toujours, parce qu’il sait toujours. Donc il a su, et il sait, et il saura, et par là même il a entendu, et il entend, et il entendra ; car, comme je l’ai déjà dit, pour lui, entendre c’est savoir, et pour lui, savoir c’est être. Donc il a entendu, il entend et il entendra de Celui dont il est, et il est de Celui dont il procède.

6. Ici quelqu’un me demandera peut-être si le Saint-Esprit procède aussi du Fils. Car le Fils est Fils du Père seul, et le Père est Père du Fils seul. Mais le Saint-Esprit est l’Esprit non pas de l’un des deux, mais de tous les deux. Tu as la parole de Notre-Seigneur pour t’instruire, car il a dit : « Ce n’est pas vous qui parlez, mais c’est l’Esprit de votre Père qui parle en vous mo ». Tu as aussi celle de l’Apôtre ; la voici : « Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans vos cœurs mp ». Est-ce qu’il y a deux esprits, l’un du Père, et l’autre du Fils ? À Dieu ne plaise. « Un seulCorps », dit l’Apôtre ; pour nous représenter l’Église, et il ajoute aussitôt : « Et un seul Esprit ». Et vois comme il complète la Trinité : « Comme vous êtes appelés », dit-il, « en une seule espérance de votre vocation, il n’y a qu’un seul Seigneur ». Ici c’est Jésus-Christ qu’il a voulu désigner ; il ne reste plus qu’à nommer le Père. Il continue donc : « Une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, qui est sur tous, parmi tous et dans nous tous mq ». Comme il n’y a qu’un seul Père, un seul Seigneur, c’est-à-dire un seul Fils, il n’y a non plus qu’un seul Esprit ; il est donc l’Esprit des deux. En effet, tandis que Jésus-Christ dit lui-même : « L’Esprit de votre Père qui parle en vous » ; l’Apôtre dit aussi : « Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans vos cœurs ». Dans un autre endroit, le même Apôtre dit : « Si l’Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus-Christ d’entre les morts habite en vous ». Assurément il veut dire ici l’Esprit du Père. Et cependant c’est encore de lui qu’il dit ailleurs : « Quiconque n’a pas l’Esprit de Jésus-Christ, n’est pas à lui mr ». Beaucoup d’autres témoignages montrent ainsi évidemment que Celui qui dans la Trinité est appelé l’Esprit-Saint est en même temps l’Esprit du Père et du Fils.

7. Ce n’est pas, je crois, pour une autre raison qu’on l’appelle proprement l’Esprit ; bien que, si l’on nous demande ce que sont le Père et le Fils, nous ne puissions que répondreIls sont l’un et l’autre Esprit, car Dieu est Esprit ms ».  ; c’est-à-dire, Dieu n’est pas un corps, mais un Esprit. Ce qui était le nom commun des deux autres devait donc devenir le nom propre de Celui qui n’était ni l’un ni l’autre des deux premiers, mais Celui en qui paraissait l’union commune de tous les deux. Pourquoi alors ne croirions-nous pas que le Saint-Esprit procède aussi du Fils, puisqu’il est l’Esprit du Fils comme celui du Père ? S’il ne procédait pas du Fils, quand Jésus-Christ se fit voir à ses disciples après sa résurrection, il n’aurait pas soufflé sur eux en disant : « Recevez le Saint-Esprit mt ». Que signifiait cette insufflation ? Que le Saint-Esprit procède aussi de lui. À cela se rapporte encore ce qu’il dit de la femme qui souffrait d’une perte de sang : « Quelqu’un m’a touché ; car j’ai senti une« vertu sortir de moi mu ». Or, le Saint-Esprit est aussi désigné sous le nom de vertu, cela ressort clairement de ce passage où Marie ayant dit : « Comment cela se fera-t-il, puisque je ne connais point d’homme ? » l’ange lui répondit : « Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre mv ». Notre-Seigneur lui-même, promettant le Saint-Esprit à ses disciples, leur dit : « Mais vous, demeurez dans la ville, jusqu’à ce que vous soyez revêtus de la vertu d’en haut mw » ; et encore : « Vous recevrez la vertu du Saint-Esprit qui surviendra en vous, et vous me servirez de témoins mx ». Nous devons le croire, c’est de cette vertu que parlait l’Évangéliste lorsqu’il disait : « Une vertu sortait de lui et les guérissait tous my ».

8. Si le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, pourquoi donc le Fils dit-il : « Il procède du Père mz ? » Pourquoi ? parce qu’il a coutume de rapporter ce qui est de lui-même à celui dont il est lui-même. De là cette parole : « Ma doctrine n’est pas ma doctrine, mais la a doctrine de Celui qui m’a envoyé na ». Si donc nous reconnaissons que cette doctrine est bien la sienne, quoiqu’il dise qu’elle n’est pas la sienne, mais celle du Père ; à combien plus forte raison devons-nous reconnaître que le Saint-Esprit « procède de lui-même », puisque, en disant qu’il procède du Père, il ne dit pas qu’il ne procède pas de lui-même ? Or, Celui dont le Fils a reçu la nature divine (car il est Dieu de Dieu), lui a donné encore que le Saint-Esprit procède aussi de lui ; et le Saint-Esprit tient aussi du Père de procéder du Fils, comme il procède du Père lui-même.

1. Par là nous pouvons comprendre, autant que des hommes tels que nous en sont capables, pourquoi on ne dit pas que le Saint-Esprit est né, mais qu’il procède. Car s’il était, lui aussi, appelé Fils, il serait appelé le fils de tous les deux, ce qui est le comble de l’absurdité. Car on est le fils, non pas de deux pères, mais seulement d’un père et d’une mère. Or, loin de nous la pensée de supposer quelque chose de semblable entre Dieu le Père, et Dieu le Fils. Car même un homme ne procède pas en même temps de son père et de sa mère. Lorsqu’il procède du père dans la mère, alors il ne procède pas de la mère ; et lorsqu’il procède de la mère pour paraître au jour, alors il ne procède pas du père. Le Saint-Esprit ne procède pas du Père dans le Fils, et du Fils il ne procède pas dans la créature qu’il doit sanctifier ; mais il procède en même temps de l’un et de l’autre : quoique le Père ait donné au Fils que le Saint-Esprit procède de lui comme il procède du Père. Nous ne pouvons point dire que le Saint-Esprit n’est point la vie, puisque le Père est la vie et que le Fils l’est aussi. Et ainsi, comme le Père a la vie en lui-même, il a donné au Fils d’avoir la vie en lui ; de même le Père a donné au Fils que la vie procède de lui, comme elle procède du Père. Mais voici les paroles que Notre-Seigneur ajoute : « Et les choses qui doivent venir, il vous les annoncera. Il me glorifiera, car il recevra du mien et vous l’annoncera. Toutes les choses qu’a le Père sont miennes ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il recevra du mien et vous l’annoncera ». Comme ce discours est déjà trop long, il faut renvoyer l’explication de ce passage à un autre jour.

CENTIÈME TRAITÉ.

SUR LES DERNIÈRES PAROLES DE LA MÊME LEÇON. (Chap 16,13-15.)

LA VRAIE GLOIRE.

Le Saint-Esprit faisant connaître Jésus-Christ et donnant aux Apôtres le courage de l’annoncer, le glorifiera véritablement, car il ne peut se tromper ni sur la personne du Sauveur ni sur quoi que ce soit : gloire pure et solide, bien différente de celle que peuvent se procurer les hommes sujets à errer. Le Saint-Esprit ne se trompe pas, car, procédant du Père et du Fils, il reçoit de l’un la science de l’autre.

1. Lorsque Notre-Seigneur promit à ses disciples que le Saint-Esprit viendrait en eux, il leur dit : « Il vous enseignera toute vérité » ; ou bien, comme nous lisons dans quelques exemplaires : « Il vous conduira dans toute « vérité ; car il ne parlera pas de lui-même, « mais il dira tout ce qu’il entendra ». Sur ces paroles de notre Évangile, nous avons déjà exposé ce qu’il a plu au Seigneur de nous révéler. Maintenant, portez votre attention sur celles qui suivent : « Et il vous annoncera », dit Notre-Seigneur, « les choses à venir ». Il n’y a rien ici qui doive nous arrêter, parce que tout est facile à comprendre ; il ne s’y trouve aucune difficulté dont on puisse nous demander l’explication. Mais quant à ce qu’il ajoute : « C’est lui qui me glorifiera, parce qu’il recevra du mien, et il vous l’annoncera », il ne faut pas le laisser passer sans une grande attention. « C’est lui qui me glorifiera ». Ces paroles peuvent s’entendre en ce sens, qu’en répandant la charité dans le cœur des fidèles et en faisant d’eux des hommes spirituels, il leur a fait connaître que le Fils est égal au Père, tandis qu’ils ne le connaissaient auparavant que selon la chair et croyaient qu’il était un homme comme les autres hommes. On peut encore, et sans craindre de se tromper, entendre ces paroles en ce sens, qu’après avoir puisé dans la charité une grande confiance et avoir répudié toute crainte, ils annoncèrent Jésus-Christ aux hommes et qu’ainsi sa renommée s’est répandue dans tout l’univers. Par conséquent, lorsqu’il dit : « C’est lui qui me glorifiera », c’est comme s’il disait : C’est lui qui vous enlèvera toute crainte et vous inspirera pour moi un amour si vif que vous m’annoncerez avec plus d’ardeur, que vous répandrez par toute la terre la bonne odeur de ma gloire, et que vous propagerez l’honneur de mon nom. Ce qu’ils devaient faire dans le Saint-Esprit, il dit que le Saint-Esprit le fera lui-même en eux ; car il s’exprime encore ainsi en un autre endroit : « Ce n’est pas vous qui parlez, mais c’est l’Esprit de votre Père qui parle en vous nb ». Le verbe grec δοξἀσει, qui se trouve employé ici, les interprètes latins l’ont traduit, les uns par « clarifiera », les autres par « glorifiera » ; car le mot grec δοζα, racine du verbe δοξἀσει, signifie tout à la fois clarté et gloire ; mais comme la gloire produit l’éclat, et que l’éclat produit aussi la gloire, il s’ensuit que ces deux expressions signifient la même chose. Or, les plus célèbres des anciens auteurs latins ont défini la gloire un grand renom accompagné de louanges. Lorsque la gloire de Jésus-Christ se fut répandue dans le monde, il ne faut pas croire qu’elle procura un avantage quelconque à Jésus ; tout l’avantage fut pour le monde. Lorsqu’on loue le bien, l’avantage n’est pas pour le bien qui est louange, mais pour ceux qui le louent.

2. Remarquez-le toutefois : il y a aussi une fausse gloire ; elle est fausse quand tous ceux qui louent se trompent soit pour les choses, soit pour les hommes, soit pour les hommes et les choses. Ils se trompent pour les choses, quand ils regardent comme bon ce qui est mauvais ; ils se trompent dans les hommes, quand ils regardent comme bon celui qui est mauvais ; ils se trompent dans les uns et les autres, quand ils regardent comme vertu ce qui est vice, et que l’homme bon ou mauvais auquel on prodigue des louanges, parce qu’on lui suppose cette fausse vertu, ne la possède pas réellement. Par exemple : donner son bien aux histrions, c’est un grand vice et non une vertu : et, vous le savez, on ne tarit pas en éloges pompeux sur le compte de ceux qui le font. Car il est écrit : « Le pécheur est loué dans les désirs de son âme, et celui a qui fait le mal est béni nc ». Ici, les louangeurs se trompent non pas relativement aux hommes, mais par rapport aux choses ; car ce qu’ils croient bon est mauvais. Et ceux qui se livrent à ces honteuses largesses sont bien tels que les soupçonnent et les voient évidemment ceux qui les louent. Supposé, au contraire, quelqu’un qui feint d’être juste et ne l’est pas, puisqu’il n’agit pas pour Dieu, c’est-à-dire pour la vraie justice, et que dans tout ce qu’il paraît faire de louable devant les hommes, il ne cherche et n’aime que la gloire qui vient des hommes ; si ceux qui parlent de lui fréquemment avec louanges pensent qu’il vit uniquement pour Dieu d’une manière aussi honorable, ceux-là se trompent, non sur la chose, mais sur le compte de l’homme. Ce qu’ils croient bon, est bon en effet ; mais celui qu’ils croient bon, n’est pas bon réellement. Mais si, par exemple, on regardait comme bonne la connaissance de la magie, et si un homme passait pour avoir délivré sa patrie par le moyen de cet art, bien que, dans le fait, il l’ignore entièrement, et que par là il acquît auprès des impies une réputation élogieuse, c’est-à-dire la gloire ; ceux qui le loueraient ainsi se tromperaient sur la chose et sur l’homme ; sur la chose, car ce qu’ils regardent comme bon est réellement mauvais ; sur l’homme, car il n’est pas ce qu’ils pensent : aussi la gloire acquise de ces trois manières est-elle fausse. Mais lorsqu’il s’agit d’un homme juste par Dieu et pour Dieu, c’est-à-dire véritablement juste et qu’on en parle avec louanges à cause de sa justice, sa gloire est – véritable ; cependant il ne faut pas croire que ces louanges font le bonheur du juste ; ceux qu’il faut féliciter, ce sont ceux-là mêmes qui le louent ; car ils jugent sainement des choses et ils aiment la justice. À bien plus forte raison, la gloire du Seigneur Jésus a profité, non pas à lui, mais à ceux auxquels a profité sa mort.

3. Toutefois la gloire dont il jouit parmi les hérétiques n’est pas véritable, bien que ceux-ci semblent souvent parler de lui avec louanges ; ce n’est pas une vraie gloire, parce qu’ils se trompent et sur la chose et sur la personne ; en effet, ils regardent comme bon ce qui ne l’est pas, et, à leurs yeux, Jésus est ce qu’il n’est pas réellement. Que le Fils unique ne soit pas égal au Père, ce n’est pas Une bonne chose ; comme ce n’est pas une bonne chose que le Fils unique de Dieu ne soit qu’un homme et ne soit pas Dieu, que la chair de la Vérité ne soit pas une vraie chair. De ces trois propositions que je viens d’énoncer, la première est soutenue par les Ariens, la seconde par les Photiniens, et la troisième par les Manichéens. Mais comme rien de tout cela n’est bon, et que Jésus-Christ n’est rien de tout cela, ils se trompent et sur la chose et sur la personne. Et ils ne donnent pas une vraie gloire à Jésus-Christ, quoique parmi eux on semble souvent parler de lui avec éloge. Tous les hérétiques, et il serait trop long de les énumérer, qui n’ont pas des sentiments vrais sur Jésus-Christ, se trompent, parce qu’ils n’ont pas non plus des idées justes sur ce qui est bien et sur ce qui est mal. Les païens, quoique plusieurs d’entre eux aient loué Jésus-Christ, se trompent également sur la personne et sur la chose, car ils parlent, non pas selon la vérité de Dieu, mais bien plutôt selon leur propre opinion ; ils disent qu’il était un homme, un habile magicien. Ils méprisent les chrétiens comme des ignorants, et ils louent Jésus-Christ comme un magicien ; ainsi montrent-ils ce qu’ils aiment, mais ils n’aiment pas Jésus-Christ ; car ce qu’il n’était pas, c’est ce qu’ils aiment. Ils se trompent donc et sur la personne et sur la chose, puisque c’est mal d’être magicien et que Jésus-Christ ne l’était pas, puisqu’il est bon. Comme nous n’avons rien à dire ici de ceux qui méprisent et blasphèment Jésus-Christ, puisque nous parlons de la gloire dont il a été honoré dans le monde, nous dirons que le Saint-Esprit ne l’a glorifié de sa vraie gloire que dans la sainte Église catholique. Hors de là, en effet, c’est-à-dire chez les hérétiques et même chez certains païens, sa vraie gloire n’a pu se trouver sur la terre, pas même là où l’on semblait parler souvent de lui avec éloge. Aussi, la vraie gloire qu’il trouve dans l’Église catholique est ainsi chantée par le Prophète : « Mon Dieu, élevez-vous au-dessus des cieux, et que votre gloire soit sur toute la terre nd ». Qu’après son exaltation le Saint-Esprit dût venir et le glorifier, c’est ce qu’annonçait le Psalmiste, c’est ce qu’avait promis Jésus-Christ lui-même ; nous en voyons maintenant l’accomplissement.

4. Quant à ce que dit le Sauveur : « Il recevra du mien et vous l’annoncera », écoutez-le avec des oreilles catholiques, comprenez-le avec des esprits catholiques. Il ne s’ensuit pas, en effet, comme l’ont pensé quelques hérétiques, que le Saint-Esprit soit moindre que le Fils ; comme si le Fils recevait du Père, et le Saint-Esprit du Fils, en raison de différences qui existeraient dans leur nature. Loin de nous de le croire ; loin de nous de le dire ; loin de tout cœur chrétien même de le penser. Du reste, Notre-Seigneur tranche lui-même la difficulté et nous explique aussitôt ce qu’il a voulu dire : « Toutes les choses », dit-il, « qu’a le Père, sont miennes ; c’est pourquoi j’ai dit qu’il recevra du mien et vous l’annoncera ». Que voulez-vous de plus ? Le Saint-Esprit reçoit donc du Père et le Fils aussi ; parce que dans cette Trinité, le Fils est né du Père, et que le Saint-Esprit en procède. Celui qui n’est pas né d’un autre et qui ne procède de personne, c’est le Père seul. Mais dans quel sens le Fils unique a-t-il dit : « Toutes les choses que le Père a, sont miennes ? » Certes, ce n’est pas dans le sens dans lequel il a été dit à ce fils non unique, mais l’aîné des deux : « Tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi ne ». Nous le constaterons avec soin, si le Seigneur nous en fait la grâce, à l’occasion de ce passage où le Fils dit au Père : « Et tout ce qui est à moi est à vous, et ce qui est à vous est à moi nf ». Il faut, en effet, terminer ce discours ; ce qui suit demandant, pour être traité, un exorde différent.

CENT UNIÈME TRAITÉ.

DEPUIS CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « ENCORE UN PEU DE TEMPS, ET VOUS NE ME VERREZ PLUS », JUSQU’À CES AUTRES : « ET EN CE JOUR VOUS NE ME DEMANDEREZ RIEN ». (Chap 16, 16-23.)

LA VIE PRÉSENTE ET LA VIE FUTURE.

Entre le moment de la mort du Christ et celui de sa résurrection devaient déjà se vérifier ces paroles : « Encore un peu de temps, etc. » Mais elles ont particulièrement trait, d’abord à la vie présente, où nous gémissons, et ensuite à la vie éternelle, où nous saurons tout et où rien ne nous manquera.

1. Ces paroles de Notre-Seigneur à ses disciples : « Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus, et encore un peu de temps et vous me verrez, parce que je vais à mon Père », étaient pour eux si obscures, avant l’accomplissement de ce qu’elles annonçaient, qu’ils se demandaient entre eux ce qu’il voulait dire, et qu’ils avouaient n’y rien comprendre. L’Évangile, en effet, ajoute : « Quelques-uns donc des disciples se dirent entre eux : Qu’est-ce qu’il nous dit : Encore un peu de temps et vous me verrez, et encore un peu de temps et vous ne me verrez plus, parce que je vais à mon Père ? Ils disaient donc : Qu’est-ce qu’il nous dit : Encore un peu de temps ? Nous ne savons ce qu’il dit ». Ce qui les embarrassait, c’est qu’il disait : « Encore un peu de temps et vous ne me verrez pas, et encore un peu de temps et vous me verrez ». Auparavant il leur avait dit, non pas : « Encore un peu de temps » ; mais seulement : « Je vais à mon Père, et vous ne me verrez plus ng ». Il semblait alors leur parler clairement, et entre eux ils ne se demandèrent rien à ce sujet. Mais ce qui leur était alors caché et leur fut découvert peu après, nous est maintenant connu. Peu après, en effet, Jésus-Christ souffrit, et ils ne le virent plus ; et encore un peu après, il ressuscita, et ils le virent de nouveau. Par le mot « plus » il voulait leur faire comprendre qu’ils ne le verraient plus à l’avenir, et nous avons déjà expliqué que c’est le sens qu’il faut donner à ces paroles : « Vous ne me verrez plus » ; car, à l’occasion de cet autre passage : « L’Esprit-Saint accusera le monde touchant la justice, parce que je vais au Père, et vous ne me verrez plus
Traité XCV
 », nous avons dit qu’ils ne le verraient plus dans un corps mortel.

2. « Mais Jésus », continue l’Évangéliste, « connut qu’ils voulaient l’interroger, et il leur dit : Vous vous demandez entre vous ce que j’ai dit : Encore un peu de temps, et vous ne me verrez pas ; et encore un peu de temps, et vous me verrez. En vérité, en vérité, je vous dis que vous pleurerez et vous gémirez, vous, et le monde se réjouira ; vous serez contristés, mais votre tristesse se changera en joie ». Ces paroles peuvent s’entendre en ce sens que les disciples furent contristés par la mort de Notre-Seigneur et réjouis aussitôt après par sa résurrection. Mais le monde, et par là il faut entendre ses ennemis, c’est-à-dire ceux qui le mirent à mort, le monde s’est réjoui de la mort de Jésus-Christ, pendant que ses disciples en étaient contristés. Par le mot « monde », on peut entendre la malice de ce monde, c’est-à-dire des hommes qui aiment le monde. C’est pourquoi l’apôtre saint Jacques dit dans son épître : « Quiconque voudra être ami de ce monde se rend ennemi de Dieu ni ». Inimitiés contre Dieu en raison desquelles on n’a pas épargné même son Fils unique.

3. Le Seigneur ajoute ensuite : « Une femme, lorsqu’elle enfante, est dans la tristesse, parce que son heure est venue ; mais lorsqu’elle a enfanté un fils, elle ne se souvient plus de sa douleur à cause de sa joie, parce qu’un homme est né au monde. Et vous, vous avez maintenant de la tristesse ; mais je vous verrai de nouveau, et votre cœur se réjouira, et personne ne vous ravira votre joie ». Cette comparaison ne paraît pas difficile à comprendre. L’explication en est toute trouvée, puisque Notre-Seigneur nous l’a donnée lui-même. L’enfantement est comparé à la tristesse, et la délivrance à la joie, qui est d’ordinaire plus grande lorsque, au lieu d’une fille, c’est un garçon qui vient au monde. Quant à ces mots : « Personne ne vous ravira votre joie », comme Jésus lui-même est leur joie, ils nous sont expliqués par ce que dit l’Apôtre : « Jésus-Christ ressuscitant d’entre les morts ne mourra plus, et la mort n’exercera plus jamais sur lui son empire nj ».

4. Jusque-là, nous n’avons fait que courir dans cette partie de l’Évangile que nous expliquons aujourd’hui, tant chaque chose est facile à comprendre ; mais ce qui suit demande une attention bien plus profonde. Que veulent dire en effet ces paroles : « Et en ce jour vous ne me demanderez rien ? » Le mot ici employé, rogare, ne signifie pas seulement demander, il signifie encore interroger. Et l’Évangile grec, dont celui-ci est la traduction, emploie lui aussi un mot qui présente les deux sens. Ainsi le grec ne peut nous aider à découvrir le sens précis du mot latin ; et quand il pourrait le faire, toute difficulté n’aurait pas disparu. Car nous voyons qu’après sa résurrection Notre-Seigneur a été interrogé et prié. Ses disciples l’ont interrogé, au moment où il montait au ciel, pour savoir quand il reviendrait et rétablirait le royaume d’Israël nk. Il était déjà dans le ciel, quand il fut prié par saint Étienne de vouloir bien recevoir son âme nl. Où est l’homme assez osé pour penser ou dire qu’il ne faut pas prier Jésus-Christ aujourd’hui qu’il est assis au plus haut des cieux, puisqu’on le priait lorsqu’il était sur la terre ? qu’il ne faut pas prier Jésus-Christ aujourd’hui qu’il est immortel, puisqu’il fallait le prier quand il était mortel ? Ah ! mes très-chers frères, prions-le plutôt de vouloir bien résoudre lui-même cette difficulté, en faisant briller sa lumière dans nos cœurs, pour nous faire comprendre ce qu’il a voulu dire.

5. Je le pense, ces paroles : « De nouveau je vous verrai et votre cœur se réjouira, et personne ne vous enlèvera votre joie », doivent se rapporter non pas au temps où, après sa résurrection, il leur donna sa chair à voir et à toucher nm, mais plutôt à ce temps dont il avait déjà dit : « Celui qui m’aime sera aimé par mon Père, et je l’aimerai, et je me montrerai à lui nn ». Déjà, en effet, Jésus-Christ était ressuscité, déjà il s’était montré dans sa chair à ses disciples, déjà il était assis à la droite du Père, quand l’apôtre Jean, dont nous expliquons l’Évangile, disait dans une de ses épîtres : « Mes bien-aimés, maintenant nous sommes les enfants de Dieu, mais ce que nous serons n’est point encore apparu ; nous savons que, quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est no ». Cette vision n’est pas pour cette vie, mais pour la vie future ; elle est, non pas du temps, mais de l’éternité. « C’est », dit celui qui est la vie, « c’est vie éternelle, de vous connaître, vous, le seul vrai Dieu, et Jésus-Christ que vous avez envoyé np ». Au sujet de cette vision et de cette connaissance, l’Apôtre nous dit : « Nous ne voyons rien maintenant que comme dans un miroir et sous des images obscures ; mais alors nous verrons face à face. Maintenant je ne le connais qu’imparfaitement, mais alors je le connaîtrai comme je suis connu de lui nq ». Ce fruit de tout son travail, l’Église l’enfante aujourd’hui par ses désirs ; alors elle le produira en le voyant. Maintenant elle l’enfante en gémissant, alors elle le produira en se réjouissant ; maintenant elle l’enfante en priant, alors elle le produira en louant. Et c’est un garçon ; car c’est à ce fruit de là contemplation que se rapportent toutes les œuvres de l’action. Seul il est libre ; car il est désiré pour lui-même et il ne se rapporte à rien autre chose. C’est lui que sert toute action, c’est à lui que se rapporte tout ce qui se fait de bien, parce que le bien se fait pour lui ; on n’entre en possession de lui, et on ne le possède que pour lui-même, et ce n’est point pour autre chose. Il est la fin qui nous doit suffire : il est donc éternel ; car la seule fin qui puisse nous suffire est celle qui n’a pas de fin. C’est ce qui était inspiré à Philippe, lorsqu’il disait : « Montrez-nous le Père, et cela nous suffit ». En promettant de le lui montrer, le Fils lui fait la promesse de se montrer lui-même : « Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi nr ? » C’est donc avec raison que nous entendons ces paroles : « Personne ne vous enlèvera votre joie », la joie de l’objet qui nous suffit.

6. Parce que nous venons de dire, il nous est, ce me semble, possible de mieux saisir ces paroles : « Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus, et encore un peu de temps et vous me verrez ». Ce peu de temps dont parle Notre-Seigneur, c’est tout l’espace qui renferme le temps présent. C’est pourquoi notre Évangéliste dit encore dans une de ses épîtres : « C’est la dernière heure ns ». Et ce que Notre-Seigneur ajoute : « Parce que je vais à mon Père », doit se rapporter à la première phrase : « Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus » ; et non pas à la seconde, où il dit : « et encore un peu de temps et vous me verrez ». Dès lors qu’il devait aller au Père, ils ne devaient plus le voir. Il ne dit donc pas qu’il devait mourir, et que jusqu’à sa résurrection il serait soustrait à leur vue ; mais il dit qu’il devait aller au Père ; ce qu’il fit après sa résurrection, lorsqu’après avoir conversé avec eux pendant quarante jours, il monta au ciel nt. Il dit donc « Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus ». Et il le dit à ceux qui le voyaient corporellement, parce qu’il devait aller au Père, et qu’ils ne le verraient plus comme homme mortel, et tel qu’il était lorsqu’il leur disait ces choses. Quant à ce qu’il ajoute : « Et encore un peu de temps, et vous me verrez », c’est à toute l’Église qu’il le promet ; comme c’est à toute l’Église qu’il a fait cette autre promesse : « Voici que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles nu ». Le Seigneur ne retardera pas l’accomplissement de sa promesse : Encore un peu de temps, et nous le verrons, mais dans un état où nous n’aurons pas à le prier ni à l’interroger, parce qu’il ne nous restera rien à désirer ni rien de caché à apprendre. Ce peu de temps nous paraît long, parce qu’il n’est pas encore passé ; mais quand il sera fini, nous comprendrons combien il était court. Que notre joie ne ressemble donc pas à celle du monde dont il est dit : « Mais le monde se réjouira » ; et néanmoins, pendant l’enfantement du désir de l’éternité, que notre tristesse ne soit pas sans joie ; car, dit l’Apôtre : « Joyeux en espérance, patients en tribulations nv ». En effet, la femme qui enfante, et à laquelle nous avons été comparés, ressent plus de joie à mettre au monde un enfant, qu’elle ne ressent de tristesse à souffrir sa douleur présente. Mais finissons ici ce discours. Ce qui suit offre en effet une difficulté très-épineuse ; il faut ne pas le circonscrire dans le peu de temps qui nous reste, afin de pouvoir l’expliquer avec plus de loisir, s’il plaît au Seigneur de nous en faire la grâce.

CENT DEUXIÈME TRAITÉ.

DEPUIS CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR : « EN VÉRITÉ, EN VÉRITÉ JE VOUS LE DIS, SI VOUS DEMANDEZ QUELQUE CHOSE AU PÈRE EN MON NOM, IL VOUS LE DONNERA », JUSQU’À CES AUTRES : « DE NOUVEAU JE LAISSE LE MONDE ET JE VAIS AU PÈRE ». (Chap 16,23-28.)

L’HOMME SPIRITUEL.

Pour obtenir du Père ce qu’on lui demande, il faut d’abord connaître Jésus-Christ tel qu’il est et ne rien demander qui ne se rapporte au salut. Mais, pour cela, il faut être spirituel, et c’est ce que le Sauveur promet à ses Apôtres de leur obtenir de la part du Père ; car il les aime.

1. Il nous faut maintenant expliquer ces paroles de Notre-Seigneur : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il vous le donnera ». Déjà, dans les premières parties de ce discours de Notre-Seigneur, et à l’occasion de ceux qui demandent certaines choses au Père au nom de Jésus-Christ et ne les reçoivent pas, nous avons dit que demander quelque chose de contraire au salut
Traité LXXIII
, ce n’est pas demander au nom du Sauveur ; car lorsque Jésus a dit : « En mon nom », il a voulu faire allusion, non pas au bruit que font les lettres et les syllabes, mais à ce que ce son signifie et représente réellement. Ainsi celui qui pense de Jésus-Christ ce qu’il ne doit pas penser du Fils unique de Dieu, ne demande pas en son nom, bien qu’il prononce les lettres et les syllabes qui composent son nom ; il demande au nom de celui dont il se fait l’idée au moment où il formule sa demande. Pour celui qui pense de Jésus-Christ ce qu’il en doit penser, il demande en son nom, et il reçoit ce qu’il demande, si d’ailleurs il ne demande rien de contraire à son salut éternel. Mais il le reçoit quand il doit le recevoir. Il est certaines choses qui ne sont pas refusées, mais qui sont différées, pour être données dans un temps opportun, il faut donc entendre que, par ces paroles. « Il vous donnera, à vous », Notre-Seigneur a voulu désigner les bienfaits particuliers à ceux qui les demandent. Tous les saints, en effet, sont toujours exaucés pour eux-mêmes, mais ils ne le sont pas toujours pour tous, pour leurs amis, leurs ennemis, ou les autres ; car Notre-Seigneur ne dit pas absolument : « il donnera » ; mais : « il vous donnera à vous ».

2. « Jusqu’à présent », dit Notre-Seigneur, « vous n’avez rien demandé en mon nom. Demandez et vous recevrez, afin que votre joie soit entière. Cette joie qu’il appelle une joie pleine, n’est pas une joie charnelle, mais une joie spirituelle, et quand elle sera si grande qu’on ne pourra plus rien y ajouter, alors elle sera pleine. Donc tout ce que nous demandons pour nous aider à obtenir cette joie, il faut le demander au nom de Jésus-Christ, si nous comprenons bien la grâce divine, et si nous demandons vraiment la vie bienheureuse. Demander tout autre chose, c’est ne rien demander hors de là. Sans doute, il y a autre chose ; mais en comparaison d’une si grande chose, tout ce que nous pourrions désirer n’est rien. On ne peut pas dire, en effet, que l’homme n’est rien, et cependant l’Apôtre dit de lui : « Il pense être quelque chose, et il n’est rien nx ». Car, en comparaison de l’homme spirituel qui sait que c’est par la grâce de Dieu qu’il est ce qu’il est, celui qui s’abandonne à de vains sentiments de lui-même n’est rien. Ainsi on peut très-bien entendre que, dans ces paroles : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous demandez quelque chose au Père en mon nom, il vous le donnera », Notre-Seigneur, par ces mots, « quelque chose », a voulu parler, non pas de toute sorte de choses, mais de quelque chose dont on ne puisse dire que ce n’est rien en comparaison de la vie éternelle. Ce qui suit : « Jusqu’à présent vous n’avez rien demandé en mon nom », peut s’entendre de deux manières. Ou bien vous n’avez pas demandé en mon nom, parce que vous n’avez pas connu mon nom comme il doit être connu ; ou bien vous n’avez rien demandé, parce qu’en comparaison de ce que vous deviez demander, ce que vous avez demandé doit être regardé comme rien. Aussi, pour les exciter à demander en son nom, non pas rien, mais une joie pleine (car s’ils demandent autre chose, cette autre chose n’est rien), il leur dit : « Demandez, et vous recevrez, afin que votre joie soit pleine » ; c’est-à-dire, demandez en mon nom que votre joie soit pleine, et vous le recevrez. Car les saints qui demandent avec persévérance ce bien-là, la miséricorde divine ne les trompera pas.

3. Notre-Seigneur continue : « Je vous ai dit ces choses en paraboles : l’heure vient où je ne vous parlerai plus en paraboles, mais où je vous parlerai ouvertement de mon Père ». Je pourrais dire que cette heure dont parle Notre-Seigneur doit s’entendre du siècle futur, où nous verrons ouvertement ce que l’apôtre Paul appelle face à face ; ainsi ces mots : « Je vous ai dit ces choses en paraboles », semblent n’être autre chose que ce que dit le même Apôtre : « Nous voyons maintenant par miroir en énigme ny. Je vous parlerai ouvertement », parce que c’est par le Fils que le Père se fera voir, selon ce qu’il dit lui-même ailleurs : « Et personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils et celui auquel le Fils voudra le révéler nz ». Mais ce sens paraît opposé à ce qui suit : « En ce jour vous demanderez en mon nom ». Car dans le siècle futur, quand nous serons arrivés à ce royaume, où nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est oa, que pourrons-nous demander, puisqu’au milieu de tous les biens nos désirs seront satisfaits ob ? C’est pourquoi il est dit dans un autre psaume : « Je serai rassasié, quand votre gloire paraîtra oc ». Une demande, en effet, est la preuve d’une certaine indigence ; or, nulle indigence ne peut exister là où il y aura satiété complète.

4. Autant que je puis m’en rapporter à mon jugement, il n’y a donc plus qu’une chose à faire, c’est de croire que Jésus a voulu promettre à ses disciples de les rendre spirituels, de charnels et grossiers qu’ils étaient ; sans les rendre néanmoins tels que nous serons, quand notre corps lui-même sera spiritualisé, mais en les rendant tels qu’était celui qui disait : « Nous prêchons la sagesse au milieu des parfaits od » ; et encore : « Je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels oe » ; et encore : « Nous n’avons pas reçu l’esprit de ce monde, mais l’esprit qui est de Dieu, afin que nous connaissions les choses qui nous ont été données par Dieu ; choses que nous annonçons, non avec les doctes paroles de la sagesse humaine, mais avec les doctes paroles de l’esprit : appropriant les choses spirituelles aux spirituels ; car l’homme animal ne perçoit pas les choses qui sont de l’esprit de Dieu of ». L’homme animal ne percevant pas les choses qui sont de l’esprit de Dieu, tout ce qu’il entend sur la nature de Dieu, il l’entend de telle sorte qu’il ne peut s’imaginer qu’il soit autre chose qu’un corps, aussi grand, aussi étendu que vous voudrez, aussi lumineux, aussi beau que vous le supposez, mais enfin toujours un corps. Toutes les paroles de la Sagesse sur la substance incorporelle et immuable sont donc pour lui des paraboles : non qu’il les regarde comme telles ; mais parce qu’il se fait des idées comme ceux qui entendent les paraboles et ne les comprennent pas. Mais l’homme spirituel commence à juger toutes choses et à n’être jugé par personnes, quoique dans cette vie il voie encore par miroir et en partie, néanmoins, sans l’intermédiaire d’aucun sens du corps et sans le secours de cette imagination qui reçoit ou produit les images des corps, mais bien par la très certaine intelligence de son âme, il comprend que Dieu n’est pas un corps, mais un esprit. À la manière si positive dont le Fils nous parle du Père, on comprend qu’il est la même nature avec celui qui l’annonce. Alors ceux qui demandent, demandent en son nom ; parce que par le son de son nom ils ne comprennent pas autre chose que ce qui est désigné par ce nom, et la vanité ou la faiblesse de leur esprit ne leur fait pas imaginer que le Père est dans un lieu et que le Fils se trouve dans un autre, qu’il est debout devant lui et qu’il le prie pour nous : ils ne s’imaginent pas non plus que le Père et le Fils aient des corps, que ces corps occupent des places différentes, et que le Verbe adresse à celui dont il est le Verbe des paroles qui auraient à traverser l’espace interposé entre la bouche de celui qui parle et les oreilles de celui qui écoute ; ils ne se représentent pas davantage des choses semblables à celles que forgent dans leurs cœurs les hommes charnels et grossiers. Pour les hommes spirituels, lorsqu’ils pensent à Dieu, tout ce que l’habitude de voir et de toucher des corps leur rappelle de matériel, ils le renient et le repoussent, comme on chasse des mouches importunes ; ils l’éloignent des yeux de leur âme ; ils acquiescent à la vérité de cette lumière dont le témoignage et le jugement leur prouvent que ces images corporelles qui se présentent aux yeux de leur esprit, sont absolument fausses. Ceux-là peuvent en quelque manière se représenter Notre-Seigneur Jésus-Christ, en tant qu’homme intercédant pour nous auprès du Père, et en tant que Dieu nous exauçant avec le Père. C’est, j’imagine, ce que Jésus a voulu nous faire comprendre quand il a dit : « Et je ne vous dis point que je prierai le Père pour vous ». Mais l’œil spirituel de l’âme peut seul parvenir à comprendre comment le Fils ne prie pas le Père, et comment le Père et le Fils exaucent par ensemble ceux qui les prient.

5. « Car le Père lui-même », dit Notre-Seigneur, « vous aime parce que vous m’avez aimé ». Le Père nous aime-t-il parce que nous l’aimons, ou bien ne l’aimons-nous point parce qu’il nous aime ? Notre Évangéliste va nous répondre dans son épître : « Nous aimons », dit-il, « parce qu’il nous a aimés le premier og ». Le motif qui nous le fait aimer, c’est donc qu’il nous a aimés le premier ; c’est donc un don de Dieu que d’aimer Dieu. Il nous a donné de l’aimer, car avant d’être aimé, il nous a aimés. Nous lui déplaisions, et il nous a aimés, afin qu’il y eût en nous de quoi lui plaire. Car nous n’aimerions pas le Fils, si nous n’aimions aussi le Père. Le Père nous aime parce que nous aimons le Fils ; mais c’est du Père et du Fils que nous avons reçu la grâce d’aimer et le Père et le Fils ; la charité, en effet, a été répandue dans nos cœurs par l’Esprit des deux oh ; et cet Esprit nous fait aimer et le Père et le Fils, et avec le Père et le Fils il se fait aimer lui-même. Ce pieux amour dont nous honorons Dieu, c’est Dieu lui-même qui l’a fait naître en nous, et il a vu qu’il était bon ; c’est pourquoi il a aimé ce qu’il avait fait lui-même. Mais il n’aurait pas fait en nous ce qu’il y aime, si, avant de le faire, il ne nous avait pas aimés.

6. « Et vous avez cru », continue Notre-Seigneur, « que je suis sorti de Dieu. Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde. Maintenant, je laisse le monde et je vais à mon Père ». Nous l’avons cru entièrement, et, certes, ce n’est pas difficile à croire, parce qu’en venant dans ce monde il est sorti du Père sans abandonner le Père ; et il retourne au Père en laissant le monde, mais sans quitter le monde. Il est sorti du Père, parce qu’il est du Père ; il est venu dans le monde, parce qu’il a montré au monde le corps qu’il avait pris dans le sein d’une vierge. Il a laissé le monde en s’éloignant de lui corporellement ; il est retourné au Père par l’ascension de son humanité. Mais il n’a pas quitté le monde, car il y est présent par sa providence.

CENT TROISIÈME TRAITÉ.

SUR CE QUI EST DIT DEPUIS CES MOTS : « SES DISCIPLES LUI DISENT : VOICI QUE MAINTENANT VOUS PARLEZ OUVERTEMENT », JUSQU’À CES AUTRES : « MAIS AYEZ CONFIANCE, MOI J’AI VAINCU LE MONDE ». (Chap 16,29-33.)

DIX-SEPTIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L’ÉVANGILE SELON SAINT JEAN (XVI, 23-30) : « JÉSUS DIT A SES DISCIPLES : EN VÉRITÉ, EN VÉRITÉ, JE VOUS LE DIS : SI VOUS DEMANDEZ QUELQUE CHOSE A MON PÈRE, EN MON NOM, IL VOUS LE DONNERA ». LA PRIÈRE.

ANALYSE. – Il faut prier lors même que nous n’obtiendrions pas ce que nous demandons. —2. Il y a des méchants qui demandent. —3. D’autres sollicitent des biens temporels, ou bien, ce sont des bons qui demandent de bonnes choses, mais pour des personnes qui en sont indignés. —4. Dieu remet parfois à un autre temps pour accorder aux bons les bonnes choses qu’ils sollicitent de lui. —5. Il y a des saints qui demandent des choses contraires au salut de leur âme. —6. Qu’est-ce que demander au nom du Christ ? —7. Que faut-il spécialement demander ? —8. De l’habitude de Jésus de parler en paraboles. —9. Le Christ prie en qualité d’homme, et, comme Dieu, il exauce. —10. L’homme n’aime pas Dieu avant d’en être aimé. —11. Dans le Christ il y a deux natures. —12. Le propre de Dieu, c’est de lire dans le fond des cœurs.

1. Le Seigneur Jésus-Christ, qui nous donne la grâce de pratiquer la vertu et qui récompensera nos mérites, sait parfaitement que, par nature, l’homme ne peut rien avoir de bon en lui-même, si la grâce divine ne vient à son aide ; car il a dit : « Sans moi vous ne pouvez rien faire oi ». Aussi, en un autre endroit, nous presse-t-il de toujours demander, de réitérer nos prières jusqu’à devenir importuns. Voici en quels termes il nous donne cet avertissement : « Demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez et l’on vous ouvrira oj ». Il ne veut pas qu’aucun d’entre nous désespère de la réussite de sa demande, pourvu, toutefois, que nous ne nous lassions pas de prier ; il veut même nous inspirer une vive confiance ; c’est pourquoi il nous dit au commencement de cette leçon : « En vérité, en vérité, je vous le dis : Si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il vous le donnera ok ». Nous devons remarquer ici que, en nous exhortant à prier, le Sauveur prétend nous faire trouver dans ses dons gratuits une source de mérites. Avant que nous lui adressions notre demande, il sait ce qu’il nous faut, et s’il nous engage à le prier, c’est afin de trouver en nous la cause d’une juste récompense. « Quiconque demande reçoit », nous dit-il : « celui qui cherche trouve, et l’on ouvre à celui qui frappe ol ». Peut-être, et parce que nous ne les comprenons pas bien, nous laissons-nous troubler par ces paroles : « Si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il vous le donnera » ; car nous savons, pour l’avoir lu, que non-seulement des hommes de minime perfection, mais même l’apôtre Paul, qui était d’une sainteté si éminente, ont demandé quelque chose à Dieu et ne l’ont pas obtenu.

2. Afin que la véracité des promesses divines nous apparaisse plus clairement, il nous faut passer en revue les diverses classes de personnes qui prient Dieu, et les causes pour lesquelles elles obtiennent ou n’obtiennent pas ce qu’elles désirent. Il peut arriver parfois que dans l’oraison on demande de bonnes choses, mais que le solliciteur soit un méchant et ne mérite pas d’être exaucé par le Seigneur. Ils espèrent inutilement que Dieu écoutera favorablement l’expression de leurs vœux, ceux qui ne veulent point écouter ses leçons ; car Salomon a dit : « Celui qui bouche ses a oreilles pour ne pas entendre la loi, sa prière sera exécrable devant Dieu om ».

3. D’autres fois, ce sont des hommes charnels qui demandent des choses non moins charnelles ; aussi Dieu ne les exauce-t-il pas. C’est à eux que le bienheureux apôtre Jacques adresse ces paroles : « Vous demandez et vous ne recevez point, parce que vous demandez mal, ne cherchant qu’à satisfaire vos passions ». Quelquefois encore des bons demandent de bonnes choses ; mais les dispositions de ceux à qui ils s’intéressent sont mauvaises et s’opposent à ce que leurs prières réussissent. Tels étaient celles des personnes au sujet desquelles le Seigneur disait à Jérémie : « Toi donc, ne prie pas pour ce peuple, ne m’adresse pour eux ni cantique ni demande, et ne t’oppose pas à moi, parce que je ne t’exaucerai point on ». Et : « En vain Moïse et Samuel se présenteraient devant moi, mon âme n’est plus à ce peuple oo ». N’allons pas cependant nous imaginer que nous n’acquérons aucun mérite, quand nous prions pour des pécheurs et que nous ne sommes pas jugés dignes d’être exaucés : si, en effet, ils ne méritent pas le succès des demandes que nous adressons à Dieu pour eux, notre bonne intention n’obtiendra pas moins sa récompense. Voilà pourquoi le Sauveur ne s’est point borné à dire : « Si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il le donnera » ; il a ajouté, à ce dernier mot, un autre mot : « Il vous le donnera ». C’était dire, en d’autres termes : Si les personnes, pour lesquelles vous postulez ne méritent pas de recevoir la grâce demandée, vous aurez, vous, la récompense des sentiments charitables qui vous animent. « Et ma prière se retournera vers moi op ».

4. Enfin, si ce sont des saints, et qu’ils sollicitent des choses saintes, il peut se faire que leur demande ne soit pas exaucée dans le temps présent : elle le sera évidemment dans le temps avenir. En effet, l’Église n’adresse-t-elle pas tous les jours à Dieu cette prière : « Que votre règne arrive ? oq » Et cette prière ne s’accomplit pas tout de suite, mais on compte sûrement en voir l’effet après le jugement universel.

5. Lorsque, sans le savoir, les saints demandent des choses nuisibles à leur âme, il arrive, par un secret jugement de Dieu, qu’ils sont exaucés, non pas suivant leurs désirs, mais dans l’ordre de leur salut. Mieux vaut, à beaucoup près, être exaucé en vue de notre salut qu’en raison de notre volonté. Pour vous donner de ma pensée une idée plus sensible, prenons, comme exemple, deux personnages, l’un bon et l’autre méchant, dont le premier a prié sans rien obtenir, dont le second a demandé et obtenu la réalisation de ses vœux. N’allez pas dire, dans le secret de votre cœur Celui qui a été exaucé était peut-être juste devant Dieu ; celui qui a inutilement sollicité le Seigneur était peut-être un méchant. Nous supposons un méchant, dont les mauvaises dispositions ne puissent laisser place à aucun doute, et un juste dont la sainteté soit évidente pour tous : je veux parler de l’apôtre Paul et du diable. Y a-t-il un seul homme pour nier que le diable soit le père de la méchanceté, surtout quand le bienheureux Job à dit de lui : « Il envisage tout ce qu’il y a de superbe, il est le roi de tous les enfants d’orgueil ? or » Peut-on élever le moindre doute sur la sainteté de l’apôtre Paul, pour le temps qui a suivi sa conversion, surtout quand son juge lui-même lui a rendu ce témoignage flatteur : « Cet homme est pour moi un vase d’élection qui portera mon nom devant les gentils, devant les rois et devant les enfants d’Israël ? os » Cependant le diable a fait à Dieu une demande, et il a réussi ; l’Apôtre en a fait aussi une, et il a échoué. Le diable a demandé le pouvoir de porter atteinte à la fortune de Job, et Dieu lui a répondu : « Tout ce qu’il possède est en ton pouvoir ot ». Paul a demandé que l’aiguillon de la chair lui fût enlevée ou, et il n’a rien obtenu. Lequel des deux, du diable ou de l’Apôtre, a été le mieux exaucé ? Le diable a vu sa demande favorablement accueillie relativement à ses désirs, mais nullement par rapport au salut ; car il n’est devenu que plus coupable à porter dommage au saint Iduméen : mais si l’Apôtre a vu sa prière repoussée quant à ses désirs, elle lui a été favorable dans l’ordre du salut ; car il n’était pas utile pour lui d’être délivré de l’aiguillon de la chair, puisque cet aiguillon lui avait été donné comme sauvegarde de son humilité. Il l’a dit lui-même en ces termes : « Aussi, de peur que la grandeur de mes révélations ne me donnât de l’orgueil, un aiguillon a été mis dans ma chair, instrument de Satan, pour me donner comme des soufflets. C’est pourquoi j’ai prié trois fois le Seigneur de l’éloigner de moi ; il m’a répondu : Ma grâce te suffit, car la force se perfectionne dans la faiblesse ov ». Celui donc qui demande avec une ferme confiance et persévéramment ce qui peut contribuer au salut de son âme, est certainement exaucé soit en ce monde-ci, soit en l’autre. C’est pourquoi il est dit avec à propos : « En mon nom ow ». Son nom est Jésus, c’est-à-dire, Sauveur ou salutaire. Celui-là donc demande au nom de Jésus, qui sollicite le salut de son âme.

6. « Jusqu’ici, vous n’avez rien demandé en mon nom ». Est-ce qu’auparavant les Apôtres n’avaient rien demandé ? N’avaient-ils pas dit : « Seigneur, dites-nous quand arriveront ces choses, et quel sera le signe de votre arrivée ox ? » Il est sûr qu’ils avaient, plusieurs fois déjà, adressé de pareilles questions à leur Maître. On peut entendre de deux manières ces paroles du Sauveur : « Jusqu’ici vous n’avez rien demandé en mon nom ». Premier sens : « Vous n’avez rien demandé », parce que vous ne m’avez pas assez cru égal à mon Père, pour demander en mon nom. Second sens, qui est certain : « Vous n’avez rien demandé », car ce que vous avez demandé n’est rien en comparaison de ce que vous auriez dû solliciter. Avant la passion, l’esprit des Apôtres était encore si faible, qu’ils se bornaient, en effet, à demander avant tout des faveurs terrestres et transitoires. Ainsi en fut-il des fils de Zébédée l’Évangile nous raconte que, à leur instigation, leur mère demanda à Jésus une place à sa droite pour l’un de ses deux enfants, et, pour l’autre, une place à sa gauche oy. Et comme ce qu’ils demandaient là n’était rien en comparaison de ce qu’ils auraient pu demander, le Sauveur leur fit aussitôt cette réponse : « Vous ne savez ce que vous demandez ». Car les avantages de la terre et du temps doivent être regardés comme rien, si on les compare au bonheur éternel. Jusqu’alors les Apôtres s’étaient donc montrés lents à solliciter les biens de l’autre vie ; aussi le Sauveur les presse-t-il vivement de les lui demander : « Demandez », leur dit-il, et pour qu’ils ne doutent nullement de la réussite de leur prière, il ajoute à bon droit : « Et vous recevrez ».

7. Mais que devaient-ils principalement demander ? Le Sauveur le leur fait connaître par ces paroles : « Que votre joie soit entière oz ». Voici l’ordre dans lequel la phrase doit être construite : Demandez que votre joie soit entière, et vous obtiendrez. D’après ce passage, il nous est facile de voir que, dans notre prière, nous ne devons solliciter ni de l’or, ni de l’argent, ni les richesses de ce monde, ni de longs jours ici-bas, mais la vie éternelle et tout ce qui peut nous y conduire, c’est-à-dire les perfections de l’âme. Une joie entière et parfaite ne peut se rencontrer sur la terre, car la fragilité des choses et leur vicissitude nous y exposent à de tels changements, que nous ne pouvons même nous flatter d’être, une heure durant, en possession du bonheur. En ce monde, la joie fait subitement place à la tristesse, le plaisir à la douleur, la santé à la maladie, une large aisance à une pauvreté extrême, la prospérité au malheur, la jeunesse à la décrépitude, la rie à la mort. Si le Sauveur nous dit : « Demandez et vous recevrez, afin que votre joie soit entière », il nous engage donc à demander la possession de cette vie toute privilégiée et bienheureuse au sein de laquelle la tristesse ne viendra jamais troubler nos joies, où notre bonheur ne sera empoisonné par aucun tourment, où notre tranquillité se verra à l’abri de la crainte, où, enfin, notre existence n’aura pas à redouter les coups de la mort. Tous ceux qui obtiendront d’y entrer « vivront a dans l’allégresse et le ravissement ; la douleur et les gémissements fuiront à jamais « de leur cœur pa ». Il en sera ainsi quand s’accomplira ce que le Sauveur a promis en disant : « Je vous verrai de nouveau, et votre cœur se réjouira, et nul ne vous ravira votre joie pb ». Cette vie éternelle faisait l’objet des désirs du Prophète. Ne disait-il pas en effet « J’ai demandé une chose au Seigneur, et je la lui demanderai encore, d’habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, pour y contempler la beauté du Seigneur, pour visiter son sanctuaire ? pc » Et encore : « Je suis sûr de voir les biens du Seigneur dans la terre des vivants pd ? »

8. « Je vous ai dit ces choses en paraboles. « L’heure vient où je ne vous parlerai plus en paraboles, mais où je vous parlerai ouvertement de mon Père pe ». Par paraboles, on entend des comparaisons nécessairement employées dans l’intérêt des auditeurs, pour leur donner l’intelligence de certaines pensées plus difficiles à saisir que les autres : au moyen de ces comparaisons, on peut se faire une idée des choses invisibles, en entendant parler de choses visibles. De là est venu qu’on a donné à un livre de Salomon le nom de livre des proverbes ; car, à l’aide de certaines similitudes, il porte les enfants, malgré leur ignorance, à apprendre les règles de la sagesse. Si donc le Sauveur dit à ses disciples qu’il leur a parlé en paraboles, c’est qu’il a commencé par se mettre à la portée de leur faiblesse, en se servant, dans ses discours, de comparaisons destinées à leur faire plus aisément saisir le mystère du royaume des cieux. L’évangéliste Matthieu nous atteste expressément ses habitudes sous ce rapport : « Jésus parlait en paraboles à ses disciples, et jamais il ne leur parlait qu’en paraboles pf ». Mais, quand il leur promet de ne plus leur parler en paraboles et de leur parler ouvertement de son Père, il leur montre qu’un jour le Saint-Esprit descendra en eux et leur communiquera une sagesse telle qu’il ne sera plus nécessaire de leur parler en paraboles, comme à des enfants : alors cet Esprit-Saint viendra les visiter et leur parlera ouvertement du Père ; c’est-à-dire, qu’il leur fera connaître parfaitement comment le Père est dans le Fils, et le Fils dans le Père ; et ils sauront aussi que tout ce que peut le Père, le Fils le peut pareillement, d’après cette parole du Sauveur lui-même : « Tout ce qui est à mon Père est à moi pg ». Voilà pourquoi le Sauveur continue en disant : « Ce jour-là, vous demanderez en mon nom ph ». C’était dire, en d’autres termes : Ce jour-là, le Saint-Esprit viendra en vous, et il vous apprendra que « mon Père et moi nous sommes un pi ». Alors « vous demanderez en mon nom », parce que vous saurez que je suis égal au Père, et vous croirez que je puis vous exaucer en tout, conjointement avec le Père. À ces paroles : « Vous demanderez en mon nom », on peut encore donner un autre sens ; le voici : Lorsque le Saint-Esprit sera descendu en vous et qu’il vous aura appris à mépriser complètement les choses d’ici-bas, alors vous comprendrez qu’il vous faut demander uniquement ce qui a trait au salut de vos âmes.

9. Et comme, en se faisant homme, il n’a pas cessé d’être un Dieu parfait, le Christ ajoute avec raison : « Et je ne dis pas que je prierai mon Père pour vous » ; car, parce qu’il est homme, il dit à ses Apôtres dans un autre endroit de l’Évangile, qu’il a prié son Père en leur faveur : « Père saint, conservez, pour votre nom, ceux que vous m’avez donnés ». Et encore : « Père, lorsque j’étais avec eux, je les conservais pour votre nom ; maintenant, je vous prie pour eux et non pour le monde : je ne vous prie point de les retirer du monde, mais de les préserver du mal pj ». Ailleurs il dit à Pierre : « J’ai prié mon Père pour toi, afin que ta foi ne défaille pas pk ». Il dit maintenant qu’il ne priera pas son Père en faveur de ses disciples, parce qu’il partage avec lui la toute-puissance de la divinité. C’est donc en tant qu’homme qu’il prie son Père, puisqu’en tant que Dieu il accorde, conjointement avec lui, tout ce qu’on lui demande. En disant : « Et je ne vous dis pas que je prierai mon Père pour vous pl », il montre évidemment encore qu’au sein de la vie éternelle les élus jouiront d’un tel bonheur qu’ils n’auront plus besoin même de prières ; car ils seront comblés d’une joie sans fin, suivant cette promesse faite au nom du Seigneur par le prophète Isaïe : « En ces jours-là et en ce temps-là, nul n’instruira plus ni son prochain ni son frère, disant : « Connais le Seigneur, car tous me connaîtront, depuis le plus petit jusqu’au plus grand, dit le Seigneur pm ». Aussi le Sauveur n’a-t-il pas dit au présent : Je prie, mais au futur : Je prierai.

10. « Car mon Père lui-même vous aime, parce que vous m’avez aimé et que vous avez cru que je suis sorti de Dieu pn ». Ces paroles ne doivent pas s’entendre en ce sens que ses disciples aient été les premiers à l’aimer, et que, par conséquent, ils aient mérité par eux-mêmes d’être aimés du Père ; en effet, le Père les a aimés le premier, et ç’a été de sa part un don tout gratuit qu’ils aient été capables d’aimer le Fils et de croire en lui. 2 a dit d’eux par l’organe du Prophète : « Je les aimerai spontanément po » ; et dans l’Évangile : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis pp ». Voilà pourquoi l’apôtre Jacques a prononcé ces paroles : « Il nous a volontairement engendrés par la parole de la vérité pq ». La grâce subséquente, qui aide l’homme à pouvoir faire le bien, est d’abord antécédente à son égard, c’est-à-dire qu’elle lui inspire la volonté de bien agir. Si, en effet, la grâce de Dieu ne prévenait la volonté humaine, pour la porter au bien, le Psalmiste ne dirait pas : « En vous, Seigneur, je conserverai ma force ; vous êtes mon asile ; Dieu m’a prévenu de sa miséricorde pr ». Et si la même grâce ne venait point ensuite pour l’aider à bien faire, le même Psalmiste ne dirait pas non plus « Et votre miséricorde me suivra pas à pas tous les jours de ma vie ps ».

11. « Je suis sorti de mon Père, et je suis venu dans le monde ; je quitte de nouveau le monde, et je vais à mon Père pt ». Dans ce verset, Notre-Seigneur a clairement établi l’existence de ses deux natures, c’est-à-dire de sa nature divine et de sa nature humaine. Et c’était à propos ; car, bien qu’il fût Dieu, les hommes ne pouvaient néanmoins apercevoir sa nature divine. « Il est sorti de son Père, et il est venu dans le monde » parce qu’il voulait se faire voir sous la forme d’esclave et qu’il s’est rendu visible aux yeux du monde. Aussi l’Apôtre a-t-il dit : « Ayant la nature de Dieu, il n’a pas cru que ce fût pour lui une usurpation de s’égaler à Dieu ; il s’est cependant anéanti lui-même en prenant la forme d’esclave, en se rendant semblable aux hommes, et en se faisant reconnaître pour homme par tout ce qui a paru de lui pu ». Il a de nouveau quitté le monde et il est allé à son Père, quand, après avoir accompli tout le mystère de son Incarnation, il a placé, à la droite de son Père, la nature humaine qu’il nous avait empruntée pour s’en revêtir ; c’est ce que rapporte l’évangéliste Marc : « Le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut élevé dans le ciel, et il est assis à la droite de Dieu pv ». De même qu’il ne s’est point séparé du Père, quand il est venu dans le monde, de même, il n’a point abandonné ses élus en retournant vers son Père ; car il dit lui-même dans un autre endroit : « Voici que je suis avec vous, tous les jours, jusqu’à la consommation des siècles pw ». Tout en restant avec le Père, en tant que Dieu, il est venu en ce monde en tant qu’homme : et tout en remontant, en tant qu’homme, vers le Père, il est demeuré avec ses élus en tant que Dieu. Ainsi s’exprime-t-il encore ailleurs : « Personne n’est monté au ciel, sinon Celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’Homme, qui est au ciel px ».

12. « Ses disciples lui dirent : Voilà que vous parlez ouvertement et que vous ne vous servez plus de parabole py ». Par ces paroles, les disciples montrent qu’en entretenant avec eux cette conversation le Sauveur avait abordé un sujet qui leur était singulièrement agréable : sans doute, tout ce qu’il leur avait dit, ils ne l’avaient point parfaitement compris ; pourtant, ils croyaient bien avoir saisi sa pensée, puisqu’ils lui répondirent : « Voilà que vous parlez ouvertement, et que vous ne vous servez point de parabole ». La raison en était que, souvent, il prévenait leurs désirs : ils voulaient l’interroger sur certains points, mais avant qu’ils eussent eu le temps de le faire, il leur répondait suivant leurs vœux : c’était là, pour eux, un indice de sa divinité ; ils le comprenaient si bien, qu’ils continuèrent en ces termes : « Nous voyons maintenant que vous savez toutes choses et qu’il n’est pas besoin que personne vous interroge ; aussi croyons-nous que vous êtes sorti de Dieu pz ». C’est, en effet, le propre de Dieu de lire, dans le cœur humain, les pensées qui s’y trouvent l’Écriture nous l’atteste, car elle dit : « Il n’y a que vous seul pour connaître le cœur des hommes qa ». Et encore : « Seigneur, vos yeux voient dans le cœur humain qb ». Et, dans un autre psaume : « Vous découvrez de loin mes pensées qc ».

LA FOI DES APÔTRES.

Les disciples de Jésus ne le comprenaient pas encore et croyaient néanmoins le comprendre ; ils voyaient briller en lui l’omniscience et, en conséquence, ils croyaient en lui. Cependant le Sauveur leur prédit que, eu dépit de leur foi, ils le quitteront, mais seulement pour un temps.

1. À plusieurs indices répandus dans tout l’Évangile, on reconnaît ce qu’étaient les disciples de Jésus-Christ, lorsque, leur parlant avant sa passion, il leur disait de bien grandes choses : ils étaient pourtant bien petits, mais cependant il s’adressait à eux comme il le fallait pour dire de grandes choses à des petits ; car ils n’avaient pas encore reçu le Saint-Esprit comme ils le reçurent après sa résurrection, au moment où Jésus souffla sur eux, ou bien lorsque l’Esprit-Saint descendit du ciel sur eux, et par conséquent ils goûtaient plutôt les choses humaines que les choses divines ; voilà pourquoi ils disaient ce que nous lisons dans la leçon d’aujourd’hui. L’Évangéliste, en effet, continue : « Ses disciples lui disent : Voici que maintenant vous parlez ouvertement, et vous ne dites point de paraboles. Maintenant nous savons que vous connaissez toutes choses, et il est inutile que quelqu’un vous interroge ; voilà pourquoi nous croyons que vous êtes sorti de Dieu ». Notre-Seigneur avait dit lui-même peu auparavant : « Je vous ai dit ces choses en paraboles ; l’heure vient où je ne vous parlerai pas en paraboles ». Comment donc lui disent-ils : « Voici que maintenant vous parlez ouvertement, et vous ne dites point de paraboles ? » L’heure était-elle venue où, selon sa promesse, il ne devait plus leur parler en paraboles ? Mais la suite de ses paroles montre bien que cette heure n’avait pas encore sonné. Voici, en effet, ce qu’il dit : « Je vous ai dit ces choses en paraboles, mais l’heure vient où je ne vous parlerai plus en paraboles, je vous parlerai alors ouvertement de mon Père. En ce jour, vous demanderez en mon nom, et je ne vous dis pas que je prierai le Père pour vous ; car le Père lui-même vous aime, parce que vous m’avez aimé et que vous avez cru que je suis sorti de Dieu. Je suis sorti du Père, et je suis venu dans le monde. Maintenant, je laisse le monde et je vais à mon Père qd ». Par toutes ces paroles, il promet encore cette heure où il ne parlera plus en paraboles, mais où il leur parlera ouvertement de son Père ; heure où ils demanderont en son nom, et ou il ne priera pas le Père pour eux ; car le Père les aime parce qu’ils ont eux-mêmes aimé Jésus-Christ ; parce qu’ils ont cru qu’il était sorti du Père pour venir dans le monde, et que maintenant il allait laisser le monde pour retourner à son Père. Puisqu’il leur promet encore cette heure où il doit parler sans paraboles, pourquoi les disciples disent-ils : « Voici que maintenant vous parlez ouvertement et vous ne dites point de paraboles ? » Évidemment, en voici la raison les choses que Jésus savait être des paraboles pour eux qui ne les comprenaient pas, ils les comprenaient si peu qu’ils ne voyaient pas même qu’ils ne les comprenaient point. Ils étaient encore de petits enfants, et ils ne pouvaient juger spirituellement de ce qui se disait, non par rapport au corps, mais par rapport à l’esprit.

2. Enfin, pour les avertir de leur âge, qui, selon l’homme intérieur, était encore peu avancé et bien faible, « Jésus leur répondit : Vous croyez maintenant ; voici venir l’heure, et elle est déjà venue, où vous serez dispersés chacun de votre côté, et vous me laisserez seul ; mais je ne suis pas seul, parce que le Père est avec moi ». Un peu auparavant, il avait dit : « Je laisse le monde et je vais à mon Père » ; maintenant il dit : « Le Père est avec moi ». Comment aller à celui qui est avec lui ? Voilà une parole claire pour celui qui comprend, une parabole pour celui qui ne comprend pas. Néanmoins, ce que les enfants sont maintenant incapables de comprendre, ils peuvent le sucer, et s’il ne leur fournit pas une alimentation solide, qu’ils ne pourraient supporter, du moins il ne les prive pas d’un lait qui leur sert de nourriture. Aux Apôtres, cet aliment donnait de savoir que Jésus connaissait toutes choses et qu’il n’avait pas besoin que quelqu’un l’interrogeât ; aussi l’on peut demander pourquoi ils s’expriment ainsi. Il semble, en effet, qu’il eût fallu dire : Vous n’avez pas besoin d’interroger quelqu’un, et non pas : « Que quelqu’un vous interroge ». Ils venaient de dire : « Nous savons que vous connaissez toutes choses » ; or, évidemment, ceux qui ignorent, interrogent d’ordinaire celui qui connaît tout, afin d’apprendre de lui ce qu’ils cherchent à savoir. Mais celui qui connaît tout n’interroge pas comme s’il voulait apprendre quelque chose. Par conséquent, puisqu’ils savaient qu’il connaissait toutes choses, et qu’ils auraient dû lui dire : Vous n’avez besoin d’interroger personne, pourquoi ont-ils cru devoir lui dire : « Vous n’avez pas besoin que quelqu’un vous interroge ? » Pourquoi cela, quand nous voyons que l’un et l’autre ont été faits, c’est-à-dire que Notre-Seigneur a interrogé et qu’il a été lui-même interrogé ? La solution de cette difficulté est facile à trouver. Ce n’était pas lui qui avait besoin de les interroger et d’être interrogé par eux ; c’étaient eux-mêmes. Car s’il les interrogeait, il voulait non pas apprendre d’eux quelque chose, mais bien plutôt les instruire ; et puisque ceux qui l’interrogeaient voulaient apprendre quelque chose de lui, ils avaient assurément besoin de l’interroger, pour apprendre quelque chose de Celui qui connaissait tout. Il n’avait donc pas besoin que quelqu’un l’interrogeât. Pour nous, quand ceux qui veulent apprendre quelque chose de nous nous interrogent, il nous est facile de comprendre, d’après leurs questions, ce qu’ils veulent savoir. Nous avons donc besoin d’être interrogés par ceux à qui nous voulons apprendre quelque chose, afin de connaître ; les questions auxquelles nous aurons à répondre. Mais Jésus, qui connaissait tout, n’avait pas même besoin de cela ; il n’avait pas besoin qu’on lui fît des questions pour connaître ce que chacun voulait apprendre de lui, parce qu’avant d’être interrogé, il connaissait la volonté de celui qui devait l’interroger. Néanmoins, il se laissait interroger afin de montrer quels étaient ceux qui l’interrogeaient, soit à ceux qui étaient présents, soit à ceux qui devaient en entendre raconter ou lire le récit : c’était encore afin de nous faire ainsi connaître quels pièges on lui tendait sans pouvoir l’y faire tomber, et aussi par quels moyens on s’approchait de lui. Prévoir les pensées des hommes et ainsi n’avoir nul besoin d’être interrogé, ce n’était pas chose difficile pour Dieu, mais c’était une grande chose aux yeux de disciples peu spirituels, comme étaient les siens ; car ils lui dirent : « En cela, nous croyons que « vous êtes sorti de Dieu ». Une chose bien plus difficile à comprendre était celle à l’intelligence de laquelle il voulait les amener et les élever, lorsqu’après les avoir entendus lui dire, et lui dire avec vérité : « Vous êtes « sorti de Dieu » ; il leur répondit : « Le Père est avec moi », pour ne point leur laisser croire que le Fils était sorti du Père, de façon à le quitter.

3. Enfin, pour terminer ce grand et long discours, le Christ ajoute : « Je vous ai dit ces choses, afin que vous ayez la paix en moi. Dans le monde vous aurez des afflictions ; mais ayez confiance, j’ai vaincu le monde ». Cette affliction devait avoir le commencement dont il leur avait parlé plus haut, quand pour leur montrer qu’ils n’étaient que de petits enfants qui ne comprenaient pas encore, qui prenaient une chose pour une autre et qui regardaient comme des paraboles les choses élevées et divines qu’il leur adressait, il leur dit : « Maintenant vous croyez ? Voici venir l’heure, et elle est déjà venue, où vous vous disperserez chacun de votre côté ». Voilà le commencement de leur affliction ; mais elle ne devait pas durer toujours de cette façon ; s’il leur dit : « Et vous me laisserez seul », il ne veut pas que pendant la persécution qui doit suivre et qu’ils auront à souffrir dans le monde après son ascension, ils le laissent seul ; mais il veut qu’ils demeurent en lui et qu’ils y trouvent la paix. Lorsque, en effet, il eut été pris par les Juifs, non seulement ils abandonnèrent corporellement son humanité, mais leur âme elle-même abandonna la foi en lui. C’est à cela que se rapportent ces paroles : « Maintenant vous croyez ? Voici venir l’heure où vous serez dispersés chacun de votre côté et où vous me laisserez ». C’était, en d’autres termes, leur dire : Alors vous serez tellement troublés, que vous laisserez même ce que vous croyez maintenant. Ils en vinrent en effet à un désespoir inouï, et pour ainsi dire à une sorte d’anéantissement de leur foi première. Cléophas en fut une preuve vivante ; car, s’entretenant avec Jésus sans le connaître après la résurrection, et lui racontant ce qui lui était arrivé, il lui disait : « Nous espérions qu’il rachèterait Israël qe ». Voilà comment ils l’avaient laissé : ils avaient abandonné même la foi qu’ils avaient eue en lui. Mais dans la persécution qu’ils souffrirent après sa glorification et après la descente du Saint-Esprit, ils ne l’abandonnèrent plus : sans doute, ils s’enfuirent de ville en ville, mais ils ne s’éloignèrent plus de lui ; mais, afin de trouver la paix en lui-même au milieu de la persécution, ils ne s’éloignèrent pas de lui comme des transfuges ; ils le prirent, au contraire, pour leur refuge. Quand ils eurent reçu le Saint-Esprit, alors s’accomplit en eux ce qu’il leur dit maintenant. « Ayez confiance, j’ai vaincu le monde ». Ils ont eu confiance et ils ont vaincu. En qui ? En lui, évidemment. Car lui n’aurait pas vaincu le monde, si ses membres s’étaient laissé vaincre parle monde. Aussi l’Apôtre dit-il : « Rendons grâces à Dieu, qui nous donne la victoire », et ajoute-t-il aussitôt : « Par Notre-Seigneur Jésus-Christ qf ». Car le Sauveur avait dit à ses disciples : « Ayez confiance, j’ai vaincu le monde ».
Copyright information for FreAug