John 18
CENT DOUZIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES : « JÉSUS AYANT DIT CES CHOSES, SORTIT AVEC SES DISCIPLES », JUSQU’A CES AUTRES : « ILS SAISIRENT JÉSUS ET LE LIÈRENT ». (Chap 18,1-12.)JÉSUS AU JARDIN DES OLIVES.
Arrivé au jardin des Olives, le Sauveur y est bientôt suivi par les Juifs et Judas. D’un mot, il les renverse et guérit Malchus que Pierre a blessé. Avant sa guérison, Malchus était la figure de la servitude, et après, celle de la liberté, comme sa blessure était l’emblème du renouvellement de l’intelligence. 1. À la suite du beau et long discours qu’après la cène et avant de répandre son sang le Sauveur adressa à ceux de ses disciples qui étaient avec lui, à la suite de la prière qu’il adressa à son Père, l’Évangéliste Jean commence en ces termes le récit de sa passion : « Jésus ayant dit ces choses sortit avec ses disciples au-delà du torrent de Cédron, où était un jardin, dans lequel il entra, lui et ses disciples. Or, Judas, qui le trahissait, connaissait aussi ce lieu-là, parce que Jésus y était souvent venu avec ses disciples ». L’Évangéliste raconte que Notre-Seigneur entra dans le jardin avec ses disciples ; mais cela n’arriva pas aussitôt après la prière dont il est écrit : « Jésus ayant dit ces choses ». Dans l’intervalle eurent lieu quelques événements que notre Évangéliste a passés sous silence et qui se lisent dans les autres Évangiles. De même aussi nous trouvons dans celui de Jean le récit de beaucoup d’événements dont les autres Évangélistes ne parlent pas. Pour ceux qui voudraient savoir comment ils s’accordent entre eux et comment la vérité émise par l’un n’est pas combattue par l’autre, ils l’apprendront, non pas dans ces discours, mais dans d’autres traités d’un pénible travail que j’ai composés sur ce sujet ; qu’ils les étudient non debout et en écoutant, mais assis et en les lisant ou bien en prêtant une oreille et un esprit très-attentifs à celui qu’ils chargeront de les lire. Néanmoins, soit qu’ils puissent en cette vie arriver à cette science, soit qu’ils en soient empêchés par quelque obstacle, ils doivent croire dès à présent qu’il n’y a dans aucun Évangile, dans ceux du moins que D’autorité de l’Église reçoit comme canoniques, rien de contraire à ’ce qui se trouve dans les autres ; car ils sont tous doués de la même véracité. Pour le moment, voyons, sans le comparer à celui des autres, le récit de Jean que nous avons entrepris d’expliquer ; nous passerons brièvement sur les choses qui sont claires, et, quand le sujet le demandera, nous pourrons nous arrêter plus longtemps. Et maintenant, quoiqu’il soit dit : « Jésus ayant « dit ces choses sortit avec ses disciples au-delà du torrent de Cédron, où était un jardin dans lequel il entra lui et ses disciples », il ne faut pas entendre ce passage en ce sens qu’aussitôt après avoir fini de parler, Notre-Seigneur entra dans le jardin. Mais ces paroles : « Jésus ayant dit ces choses », doivent seulement nous faire comprendre qu’il n’entra pas dans le jardin avant d’avoir fini son discours. 2. « Or, Judas qui le trahissait connaissait ce lieu ». L’ordre des mots est celui-ci : « Il connaissait ce lieu, lui qui le trahissait, parce que », ajoute l’Évangéliste, « Jésus y était venu souvent avec ses disciples ». C’est donc là que ce loup, couvert d’une peau de brebis et supporté au milieu des brebis par un dessein profond du Père de famille, savait pouvoir disperser pour un peu de temps le troupeau, en dressant des embûches au Pasteur. « Judas, ayant accepté une cohorte et des serviteurs envoyés par les princes et les Pharisiens, vint en ce lieu avec des lanternes, et des torches, et des armes ». La cohorte était composée, non de juifs, mais de soldats. Elle était envoyée par le gouverneur, comme pour s’emparer d’un coupable ; par là, ils respectaient l’ordre des pouvoirs légitimes afin que personne n’osât leur résister, quand ils le tiendraient. D’ailleurs, ils avaient rassemblé une si grande troupe et l’avaient armée de telle sorte, qu’elle devait suffire à effrayer ou à disperser ceux qui auraient osé défendre Jésus-Christ. Sa puissance était tellement cachée, et sa faiblesse était si visible, que toutes ces précautions parurent aux yeux de ses ennemis nécessaires à employer contre lui ; car ils ignoraient qu’ils ne pouvaient lui faire que ce qu’il voulait lui-même. Car il était bon, et il faisait un bon usage du mal, et il tirait le bien du mal pour rendre bons les méchants et séparer les bons d’avec les autres. 3. « Or », continue l’Évangéliste, « Jésus, sachant tout ce qui devait lui arriver, s’avança et leur dit. Qui cherchez-vous ? Ils lui répondirent : Jésus de Nazareth. Jésus leur dit : C’est moi, et Judas qui le trahissait était debout au milieu d’eux. Aussitôt donc que Jésus leur eut dit : C’est moi, ils s’en allèrent à la renverse et tombèrent par terre ». Où est donc maintenant la cohorte de soldats ? où sont les serviteurs des prêtres et des Pharisiens ? où est cette terreur et ce grand déploiement d’armes ? Une seule parole : « C’est moi », a suffi, sans le secours d’aucune arme, pour frapper, repousser et renverser une foule si nombreuse, transportée de haine et rendue redoutable par ses armes. Le Dieu se dérobait sous le voile de l’humanité, et le jour éternel se trouvait tellement éclipsé sous les membres humains, que les ténèbres le cherchaient avec des lanternes et des torches pour le tuer. Il dit : « C’est moi », et il renverse ces impies. Que fera-t-il quand il viendra pour juger, puisqu’il fait de telles choses au moment où il va être jugé ? Quelle sera sa puissance quand il régnera, s’il peut ainsi agir quand il va tomber sous les coups de la mort ? Et maintenant, par le moyen de l’Évangile, Jésus-Christ dit partout : « C’est « moi a, et les Juifs attendent l’antéchrist, pour retourner en arrière et tomber à terre ; car ils abandonnent les choses célestes et n’aiment que les choses terrestres. Certes, les persécuteurs sont venus avec Celui qui le trahissait, pour saisir Jésus ; ils ont trouvé Celui qu’ils cherchaient, ils ont entendu : « C’est moi ». Pourquoi ne l’ont-ils pas saisi ? Pourquoi, au contraire, se sont-ils en allés à la renverse et sont-ils tombés ? parce qu’ainsi l’a voulu Celui qui peut tout ce qu’il veut. Mais s’il ne leur permettait jamais de le saisir, ils ne lui feraient pas ce pour quoi ils sont venus, et il ne ferait pas lui-même ce pour quoi il est descendu sur la terre. Dans leur fureur, ils le cherchaient pour le mettre à mort ; mais il nous cherchait lui-même en mourant. C’est pourquoi il leur a montré son pouvoir et l’impuissance où ils étaient de le saisir, bien qu’ils le voulussent ; qu’ils le prennent maintenant, afin qu’il le fasse servir, à leur insu, à l’accomplissement de sa volonté. 4. « Il leur demanda donc de nouveau : Qui cherchez-vous ? ils lui dirent : Jésus de Nazareth. Jésus leur répondit : Je vous ai dit que c’est moi. Si donc c’est moi que vous cherchez, laissez aller ceux-ci. C’était afin que fût accomplie la parole qu’il avait dite : Ceux que vous m’avez donnés, je n’en ai perdu aucun. Si c’est moi que vous cherchez », dit Notre-Seigneur, « laissez aller ceux-ci ». Il parle à des ennemis, et cependant ils font ce qu’il ordonne, ils laissent aller ceux qu’il ne veut pas voir périr. Mais ne devaient-ils pas mourir dans la suite ? Pourquoi donc, s’ils mouraient maintenant, les perdrait-il ? parce qu’ils ne croyaient pas encore en lui de la manière dont croient tous ceux qui ne périssent pas. 5. « Or, Simon Pierre ayant un glaive, le tira et frappa un serviteur du prince des prêtres, et lui coupa l’oreille droite. Or, le nom de ce serviteur était Malchus ». Seul notre Évangéliste a fait connaître le nom de ce serviteur : comme aussi Luc a été seul pour dire que Notre-Seigneur toucha son oreille et la guérit a. Or, Malchus signifie qui doit régner. Que signifie donc cette oreille coupée pour le Seigneur et guérie par lui, sinon le renouvellement de l’intelligence qui se dépouille de ses anciens errements, afin de se trouver dans la nouveauté de l’esprit, et non plus dans l’ancienneté de la lettre b ? Celui qui a reçu de Jésus-Christ un tel bienfait ne doit-il pas évidemment régner avec Jésus-Christ ? Malchus a été un esclave, et par conséquent il symbolise cet Ancien Testament qui engendre pour la servitude, et dont la figure est Agar c. Mais quand est advenue la santé, alors a été figurée la liberté. Notre-Seigneur blâma l’action de Pierre et lui défendit de passer outre : « Remets ton glaive dans le fourreau ; le calice que le Père m’a donné, ne le boirai-je pas ? » Par son action, ce disciple ne voulait que défendre son Maître, il ne songeait nullement à ce que signifiait sa conduite. C’est pourquoi il a fallu que le Sauveur l’exhortât à la patience, et que cela fût écrit pour être compris de nous. Notre-Seigneur dit que c’est le Père qui lui a donné le calice de sa passion ; assurément, c’est aussi ce que veut dire l’Apôtre par ces mots : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais l’a livré pour nous tous d ». Cependant, Celui qui a bu ce calice, l’a aussi préparé. Aussi le même Apôtre nous dit-il : « Jésus-Christ nous a aimés et s’est livré lui-même pour nous, en s’offrant à Dieu comme une victime d’agréable odeur e ». 6. « La cohorte, et le tribun, et les satellites des Juifs, saisirent Jésus et le lièrent ». Ils se saisirent de Celui dont ils n’approchèrent même pas. Car il est le jour, et ils restèrent ténèbres, et ils n’entendirent pas cette parole : « Approchez-vous de lui et soyez éclairés f ». S’ils s’en étaient approchée de la sorte, ils l’auraient saisi non avec leurs mains pour le mettre à mort, mais avec leur cœur pour le recevoir. Hélas ! en le saisissant comme ils le faisaient, ils s’en éloignèrent davantage. Et ils lièrent Celui par qui ils auraient dû plutôt vouloir être délies. Et peut-être y en eut-il parmi eux pour le charger alors de leurs chaînes, et qui, délivrés par lui dans la suite, s’écrièrent : « Vous avez brisé mes liens g ». C’est assez pour aujourd’hui ; si Dieu le permet, nous traiterons ce qui suit dans un autre discours.CENT TREIZIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES : « ET ILS LE CONDUISIRENT D’ABORD VERS ANNE », JUSQU’À CES AUTRES : « PIERRE LE NIA ENCORE UNE FOIS, ET AUSSITÔT LE COQ CHANTA ». (Chap 18, 13-27.)JÉSUS CHEZ ANNE ET CHEZ CAÏPHE.
Le Sauveur, trahi par Judas, traîné chez Anne, y est renié trois fois, par Pierre : ensuite, on le conduit chez Caïphe, un assistant le soufflette, et il répond à cette injure avec une dignité et un calme qui doivent nous servir d’exemple. 1. Les persécuteurs de Notre-Seigneur, après que Judas le leur eut livré, le saisirent et le lièrent ; car il nous a aimés, il s’est livré lui-même pour nous h, et le Père ne l’a pas épargné, mais il l’a livré pour nous tous i. Mais il ne faut pas croire que Judas soit à louanger pour le bien que nous avons tiré de sa trahison, il n’a mérité que la condamnation due à un si grand crime. « Ils le conduisirent », nous raconte l’Évangéliste Jean, d’abord chez « Anne ». Et il nous en donne la raison. « Car », dit-il, « il était beau-père de Caïphe qui était le Pontife de cette année. « Caïphe », continue-t-il, « était celui qui avait donné ce conseil aux Juifs : Il est utile qu’un seul homme meure pour tout le peuple ». Matthieu, qui a voulu raconter plus brièvement le fait, rapporte que Notre-Seigneur fut conduit vers Caïphe j. Car s’il fut conduit d’abord vers Anne, c’est qu’Anne était le beau-père de Caïphe ; de là nous devons conclure que Caïphe avait voulu qu’il en fût ainsi. 2. L’Évangéliste continue : « Or, Simon Pierre et un autre disciple suivaient Jésus ». Quel est cet autre disciple ? Le dire serait parler témérairement, puisqu’on ne nous l’apprend pas ; remarquez-le, néanmoins. C’est ainsi que Jean se désigne ordinairement lui-même en ajoutant « que Jésus l’aimait k ». Aussi, est-ce peut-être lui. Mais, quel qu’il soit, voyons ce qui suit : « Ce disciple était connu du grand prêtre, et il entra avec Jésus dans la cour du grand prêtre. Or, Pierre se tenait dehors à la porte. Mais cet autre disciple qui était connu du grand prêtre sortit, parla à la portière et fit entrer Pierre. Or, cette servante, la portière, dit à Pierre : Et toi, n’es-tu pas aussi des disciples de cet homme ? « Il lui répondit : Je n’en suis point ». Cette colonne qui se croyait si ferme, la voilà ébranlée jusque dans ses fondements par le moindre souffle du vent. Où est l’audace de cet homme qui promettait tant de choses et présumait si fort de lui-même ? Où sont ces paroles qu’il avait prononcées : « Pourquoi ne puis-je pas vous suivre maintenant ? je donnerai ma vie pour vous l ? » Nier qu’on soit le disciple de son maître, est-ce le suivre ? Donne-t-on sa vie pour son maître, quand, par crainte de mourir, on tremble à la voix d’une servante ? Mais faut-il nous étonner si les prédictions de Dieu sont infaillibles, et si les présomptions de l’homme sont trompeuses ? D’après ce que l’Évangile a commencé de nous dire du reniement de l’apôtre Pierre, nous devons le remarquer, on renie Jésus-Christ, non seulement en disant qu’il n’est pas le Christ, mais encore en soutenant qu’on n’est pas chrétien, quand on l’est. Notre-Seigneur n’a pas dit à Pierre Tu nieras que tu es mon disciple ; mais : « Tu me nieras m » ; il l’a donc nié lui-même, quand il a nié qu’il fût son disciple. Et en niant qu’il fût son disciple, qu’a-t-il nié, sinon qu’il fût chrétien ? Sans doute, les disciples de Jésus-Christ n’étaient pas encore appelés de ce nom ; ils ne furent pour la première fois appelés chrétiens, que quelque temps après. l’ascension, à Antioche n. Mais déjà existait le motif qui devait leur faire donner ce nom-là ; déjà existaient les disciples qui plus tard furent appelés chrétiens ; et ils ont transmis à leur postérité ce nom qui leur était commun, comme la foi qui leur était commune. Celui donc qui niait être disciple de Jésus-Christ, niait la chose que l’on désigne par le nom de chrétien. Dans la suite, combien de personnes se sont montrées capables de ce que n’a pu faire ce disciple qui tenait les clefs du royaume des cieux o ? Ici, je ne parle ni de vieillards ni de vieilles femmes à qui le dégoût de la vie a pu inspirer plus facilement le mépris de la mort endurée pour confesser Jésus-Christ ; je ne parle pas non plus de jeunes gens de l’un et de l’autre sexe, car on est en droit d’exiger de cet âge la force et le courage ; mais je parle de petits garçons et de petites filles, et de cette troupe innombrable de saints martyrs qui sont entrés par force et par violence dans le royaume des cieux. Aussi, quand Celui qui nous a rachetés de son sang se livra pour nous, il dit : « Laissez ceux-là s’en aller », afin que fût accomplie la parole qu’il avait dite : « Ceux que vous m’avez donnés, je n’en ai pas perdu un seul ». En effet, si Pierre était mort après avoir renié Jésus-Christ, n’aurait-il pas été perdu ? 3. « Les serviteurs et les ministres se tenaient auprès du feu, car il faisait froid, et ils se chauffaient ». On n’était pas en hiver, et cependant il faisait froid, comme il arrive d’ordinaire à l’équinoxe du printemps. « Or, Pierre était aussi avec eux et se chauffait. Le Pontife donc interrogea Jésus sur ses disciples et sur sa doctrine. Jésus lui répondit : J’ai publiquement parlé au monde, j’ai toujours enseigné dans la synagogue et dans le temple où tous les Juifs s’assemblent, et je n’ai rien dit en secret ; pourquoi m’interrogez-vous ? interrogez ceux qui ont entendu ce que je leur ai dit : ils savent ce que je leur ai dit ». Ici se présente une question qu’il ne faut point passer sous silence : comment le Seigneur Jésus a-t-il pu dire : « J’ai publiquement parlé au monde » ; et surtout : « Je n’ai rien dit en secret ? » Dans le dernier discours qu’il a adressé à ses disciples après la cène, ne leur a-t-il pas dit : « Je vous ai dit ces choses en paraboles ; mais voici venir l’heure où je ne vous parlerai plus en paraboles, mais je vous parlerai ouvertement de mon Père p ? » Si donc à ses disciples qui lui étaient le plus attachés il ne parlait pas ouvertement, s’il se contentait de leur promettre l’heure où il leur parlerait ouvertement, comment a-t-il parlé ouvertement au monde ? De plus, comme nous l’apprend l’autorité des autres Évangélistes, il parlait beaucoup plus ouvertement à ses disciples qu’à tous autres, lorsqu’il était seul avec eux et éloigné de la foule. Que signifient donc ces paroles : « Je n’ai rien dit en secret ? » Il faut donc comprendre qu’il a dit : « J’ai parlé ouvertement au monde », en ce sens : Beaucoup m’ont entendu. En effet, et dans un sens il parlait ouvertement, et dans un autre il ne parlait pas ouvertement : il parlait ouvertement, parce que plusieurs l’entendaient ; et il ne parlait pas ouvertement, parce qu’ils ne comprenaient pas. D’ailleurs, encore, ce qu’il disait à part à ses disciples, il ne le disait pas en secret. Car peut-on dire que celui-là parle en secret, qui parle devant tant d’hommes ? N’est-il pas écrit : « Que dans la bouche de deux ou trois témoins toute parole soit stable q ? » et surtout, ce qu’il dit à un petit nombre, ne veut-il pas que ce petit nombre le publie devant tous ? Notre-Seigneur l’a dit à ses disciples qui se trouvaient alors en petit nombre autour de lui : « Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le dans la lumière ; et ce que vous entendez à l’oreille, prêchez-le sur les toits r ». Donc, même ce qui semblait dit secrètement, d’une certaine façon n’était pas dit en secret ; car Jésus le disait, non pas afin que ceux à qui il parlait gardassent le silence, mais au contraire pour qu’ils le répandissent partout. Ainsi donc une même chose peut être en même temps dite ouvertement et non ouvertement, ou bien en secret et non en secret, comme il est écrit : « Afin que voyant, ils voient et ne voient pas s ». Comment « peuvent-ils voir ? » parce que la chose est publique et non secrète ; et comment les mêmes « ne voient-ils pas ? » parce que la chose n’est pas publique, mais secrète. Néanmoins, les choses qu’ils avaient entendues et n’avaient pas comprises étaient de telle nature qu’elles ne pouvaient être incriminées avec justice et vérité. Aussi chaque fois qu’ils l’interrogèrent pour trouver dans ses réponses un motif de l’accuser, il leur répondit de manière à dépister leur ruse et à renverser leurs projets de calomnies. C’est pourquoi il leur disait : « Pourquoi m’interrogez-vous ? Interrogez ceux qui ont entendu ce que je leur ai dit ; ceux-là savent ce que j’ai dit ». 4. « Quand il eut dit ces paroles, un des ministres qui était là donna un soufflet à Jésus, en disant : Est-ce ainsi que tu réponds au Pontife ? Jésus lui répondit : Si j’ai mal parlé, rends témoignage du mal que j’ai dit ; mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » Quoi de plus vrai, de plus doux et de plus juste que cette réponse ? Elle vient de celui dont le Prophète avait dit à l’avance : « Entreprends, et marche en prospérant, et règne pour la vérité, la douceur et la justice t ». Si nous considérons la qualité de celui qui a reçu ce soufflet, ne voudrions-nous pas que celui qui l’a ainsi frappé fût consumé par le feu du ciel ou englouti par la terre entr’ouverte, ou saisi par le démon et roulé par lui, ou, enfin, frappé de quelque châtiment semblable, sinon plus grave encore ? Lequel de ces tourments n’aurait pu ordonner dans sa puissance Celui par qui le monde a été fait ? Mais il a préféré nous enseigner la patience qui triomphe du monde. Mais, dira quelqu’un : Pourquoi Jésus n’a-t-il pas fait ce qu’il avait lui-même commandé u ? Il ne devait pas répondre ainsi à celui qui le frappait, mais lui présenter l’autre joue. Eh quoi ! n’a-t-il pas répondu avec vérité, douceur et justice ? N’a-t-il pas fait plus que tendre l’autre joue à celui qui le frappait, et n’a-t-il pas donné tout son corps à ceux qui devaient le clouer à la croix ? Ainsi nous a-t-il appris ce qu’il était surtout important de nous apprendre, à savoir, que ces grands préceptes de la patience devaient s’accomplir non par l’ostentation du corps, mais par la préparation du cœur. Il peut se faire, en effet, qu’un homme tende extérieurement l’autre joue et garde sa colère. Que Notre-Seigneur fait bien mieux, en répondant avec calme la vérité, et en se préparant avec tranquillité à supporter des traitements encore plus cruels ! Bienheureux est celui qui, dans tout ce qu’il souffre injustement pour la justice, peut dire avec vérité : « Mon cœur est prêt, ô Dieu, mon cœur est prêt v » ; alors s’accomplissent les paroles qui suivent : « Je chanterai et je psalmodierai ». Voilà ce que Paul et Barnabé ont pu faire, lorsqu’ils étaient chargés de chaînes. 5. Mais revenons à la suite du récit évangélique. « Et Anne l’envoya lié à Caïphe qui était pontife ». C’était vers lui, comme le dit Matthieu, qu’on le conduisait d’abord, parce que Caïphe était, cette année-là, le prince des prêtres. Il faut le remarquer, il y avait, à cette époque, deux pontifes, c’est-à-dire deux princes des prêtres qui exerçaient alternativement chaque année. C’étaient Anne et Caïphe ; ainsi le rapporte l’Évangéliste Luc, lorsqu’il raconte en quel temps Jean, le précurseur de Notre-Seigneur, commença de prêcher le royaume des cieux et de rassembler des disciples. Voici ce qu’il dit : « Sous les princes des prêtres, Anne et Caïphe, la parole du Seigneur descendit sur Jean, fils de Zacharie, dans le désert w ». Et le reste. Ces deux pontifes faisaient donc chacun son année ; et celle où Jésus souffrit était l’année de Caïphe. C’est pourquoi, lorsqu’ils eurent saisi Jésus, ils le conduisirent, selon Matthieu, chez Caïphe, et, selon Jean, ils vinrent avec Jésus d’abord vers Anne, non parce qu’il était son collègue, mais parce qu’il était son beau-père. Il faut croire que cela se fit d’après la volonté de Caïphe, ou bien parce que leurs demeures étaient situées de manière à ce que, en passant devant celle d’Anne, ils ne purent se dispenser d’y entrer. 6. Après avoir dit qu’Anne envoya Jésus lié à Caïphe, notre Évangéliste revient à l’endroit de sa narration où il avait laissé Pierre, pour expliquer ce qui arriva dans la maison d’Anne, au sujet de son triple reniement. « Cependant », dit-il, « Simon Pierre était là et se chauffait ». Il rappelle ainsi ce qu’il avait déjà dit. Il ajoute ensuite ce qui arriva : « Ils lui dirent donc : N’es-tu pas aussi de ses disciples ? Et il le nia, et il dit : Je n’en suis point ». Il l’avait déjà renié une première fois ; celle-ci est donc la seconde. Ensuite, pour que s’accomplît son triple reniement, « un des serviteurs du grand prêtre, parent de celui dont Pierre avait coupé l’oreille, lui dit : Est-ce que je ne t’ai pas vu dans le jardin avec lui ? Pierre le nia de nouveau, et aussitôt le coq chanta ». Voilà la prédiction du médecin accomplie et la présomption du malade avérée. Car ce qui est arrivé est, non pas ce que Pierre avait dit : « Je donnerai ma vie pour vous », mais ce que Jésus avait prédit : « Tu me renieras trois fois x ». Mais le triple reniement de Pierre étant achevé, achevons aussi ce discours. En commençant le discours suivant, nous examinerons ce qui arriva à Notre-Seigneur chez le gouverneur Ponce-Pilate.CENT QUATORZIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES MOTS : « ILS CONDUISIRENT DONC JÉSUS À CAÏPHE, DANS LE PRÉTOIRE », JUSQU’À CES AUTRES : « AFIN QUE LA PAROLE DE JÉSUS FUT ACCOMPLIE, PAROLE QU’IL AVAIT DITE, INDIQUANT DE QUELLE MORT IL DEVAIT MOURIR ». (Chap 18,28-32.)LE SAUVEUR AU TRIBUNAL DE PILATE.
On amène Jésus à Pilate, mais ses ennemis n’entrent pas dans le prétoire. Les hypocrites ! Ils craignaient de se souiller en pénétrant dans un tribunal étranger, et ils ne craignaient pas de se souiller par un crime. 1. Voyons aujourd’hui, d’après le récit de l’Évangéliste Jean, ce qui fut fait avec Notre-Seigneur ou relativement à Notre-Seigneur Jésus-Christ, chez le président Ponce-Pilate. Jean reprend, en effet, sa narration où il l’avait laissée, pour expliquer le reniement de Pierre. Il avait déjà dit : « Et Anne l’envoya lié à Caïphe, souverain pontife y ». Puis, il était revenu à Pierre qu’il avait laissé se chauffant auprès du feu, dans le vestibule ; enfin, après avoir raconté dans tous ses détails son triple reniement, il dit : « Ils conduisent donc Jésus vers Caïphe, dans le prétoire ». Il avait déjà dit qu’il était envoyé à Caïphe par Anne, son collègue et son beau-père. Mais s’il est envoyé à Caïphe, pourquoi dans le prétoire ? Le prétoire ne peut, en effet, signifier autre chose que le lieu où habitait Pilate le président ; ou bien, de la maison d’Anne où ils s’étaient réunis tous les deux pour entendre Jésus, Caïphe s’était rendu, pour une cause urgente, au prétoire du président et avait laissé à son beau-père le soin d’entendre Jésus, ou bien Pilate avait établi son prétoire dans la maison de Caïphe. Cette demeure était si grande que, d’un côté, elle formait l’habitation de son maître, et, de l’autre, le tribunal du juge. 2. « Or, c’était le matin, et ceux-là », c’est-à-dire ceux qui conduisaient Jésus, « n’entrèrent pas dans le prétoire », c’est-à-dire dans cette partie de la maison qu’occupait Pilate, si toutefois c’était là aussi la maison de Caïphe. L’Évangéliste fait connaître la raison pour laquelle ils n’entrèrent pas. « C’était », dit-il, « afin qu’ils ne fussent pas souillés, mais pour qu’ils pussent manger la pâque ». Ils étaient déjà, en effet, entrés dans le jour des azymes ; et, en ces jours, c’était pour eux une souillure de pénétrer dans la demeure d’un étranger. O aveuglement impie ! ils seraient souillés par la demeure d’un étranger, et ils ne le seraient point par leur propre crime ! Ils craignaient d’être souillés par le prétoire d’un juge étranger, et ils ne craignaient pas de l’être par le sang de leur frère innocent ! et je ne dis que cela, pour montrer où en était leur mauvaise conscience. Car si Celui que, dans leur impiété, ils conduisaient à la mort, était leur Seigneur, s’ils faisaient mourir l’auteur de la vie, il faut le reprocher, non à leur conscience, mais à leur ignorance. 3. « Pilate alla donc dehors vers eux et dit : Quelle accusation apportez-vous contre cet homme ? Ils répondirent et lui dirent : « Si cet homme n’était pas un malfaiteur, nous ne vous l’eussions pas livré ». Qu’on interroge ceux qu’il a délivrés des esprits immondes, les malades qu’il a guéris, les lépreux qu’il a purifiés, les sourds qui entendent, les muets qui parlent, les aveugles qui voient, les morts ressuscités et, ce qui surpasse tout le reste, les fous devenus sages, et ils répondront si Jésus est un malfaiteur. Mais ils disaient ce que Notre-Seigneur avait prédit par son Prophète : « Ils me rendaient le mal pour le bien z ». 4. « Pilate leur dit donc : Prenez-le, et jugez-le selon votre loi. Mais les Juifs lui dirent : Il ne nous est pas permis de mettre quelqu’un à mort ». Que veut dire leur folle cruauté ? Ne mettaient-ils pas à mort celui qu’ils livraient pour le faire mettre à mort ? La croix ne fait-elle pas mourir ? Ainsi deviennent insensés ceux qui attaquent la sagesse, au lieu de la suivre. Mais que signifient ces mots : « Il ne nous est pas permis de faire mourir quelqu’un ? » S’il est un malfaiteur, pourquoi cela ne leur est-il pas permis ? Est-ce que leur loi ne leur ordonne pas de ne point épargner le malfaiteur, surtout ceux qui, comme ils le croyaient de lui, cherchaient à séduire le peuple et à l’éloigner de son Dieu aa ? Mais il faut le croire, ils voulaient dire qu’il ne leur était pas permis de mettre quelqu’un à mort à cause de la sainteté de la fête qu’ils avaient commencé de célébrer. Déjà, pour ce motif, ils craignaient de se souiller en entrant dans le prétoire. Etes-vous endurcis à ce point, ô faux israélites ? Votre trop grande malice vous a-t-elle fait perdre le sentiment, au point que vous ne vous croyiez pas souillés par le sang d’un innocent, par cette raison que vous le faites répandre par un autre ? Cet homme que vous livrez à Pilate pour qu’il le mette à mort, Pilate le fera-t-il mourir de ses propres mains ? Si vous n’avez pas voulu qu’il fût mis à mort, si vous ne lui avez pas dressé des embûches, si vous n’avez pas obtenu à prix d’argent qu’il vous fût livré, si vous ne l’avez pas saisi, chargé de chaînes et emmené de force, si de vos propres mains vous ne l’avez pas offert pour être mis à mort, si, par vos cris, vous n’avez pas demandé sa mort, alors vous pourrez vous vanter de ne l’avoir pas tué vous-mêmes. Mais si, en outre de toutes ces choses que vous avez faites, vous avez crié : « Crucifiez, crucifiez ab », écoutez ce qu’à son tour le Prophète crie contre vous : « Enfants des hommes, vos dents sont des armes et des flèches, et votre langue est une épée tranchante ac ». Voilà avec quelles armes, avec quelles flèches et quelle épée vous avez tué le juste, quand vous avez dit qu’il ne vous était pas permis de faire mourir quelqu’un. Aussi, bien que, pour saisir Jésus, les princes des prêtres ne fussent pas venus eux-mêmes, mais qu’ils eussent envoyé leurs satellites, dans ce même endroit de son récit l’Évangéliste Luc dit : « Mais Jésus dit aux princes des prêtres, aux magistrats du temple et aux vieillards qui étaient venus vers lui : Vous êtes venus comme pour un voleur ad ». Et le reste. Ainsi, les princes des prêtres, au lieu de venir en personne, avaient envoyé des émissaires pour s’emparer de Jésus ; mais n’étaient-ils pas venus eux-mêmes par suite de l’ordre qu’ils avaient donné ? De même ceux qui, élevant leur voix impie ont crié pour faire crucifier Jésus-Christ, l’ont mis à mort, non par eux-mêmes, sans doute, mais par celui que leurs cris ont poussé à ce crime. 5. Notre Évangéliste Jean ajoute : « Afin que s’accomplît la parole que Jésus avait dite, indiquant de quelle mort il devait mourir ». Si dans ces paroles nous voulons voir une allusion à la mort de la croix, en sorte que les Juifs auraient dit : « Il ne nous est permis de faire mourir personne », parce que autre chose est d’être mis à mort, autre chose est d’être crucifié, je ne vois pas comment cela pourrait s’expliquer raisonnablement. Les Juifs ne font, en effet, que répondre à ces paroles de Pilate : « Prenez-le, et jugez-le selon votre loi ». Ne pouvaient-ils pas le prendre et le crucifier eux-mêmes, si, en infligeant un semblable supplice, ils pensaient, selon leur désir, ne se rendre coupables de la mort de personne ? Mais, on le voit facilement, il serait absurde qu’il leur fût permis de crucifier quelqu’un, tandis qu’il ne leur serait point permis de le mettre à mort. D’ailleurs, Notre-Seigneur parlant de sa mort, c’est-à-dire de sa mort sur la croix, ne dit-il pas qu’on le mettra à mort ? C’est en effet ce que nous lisons en Marc : « Voilà que nous montons à Jérusalem, et le Fils de l’homme sera livré aux princes des prêtres et aux scribes, et ils le condamneront à mort, et ils le livreront aux Gentils et ils se moqueront de lui, et ils lui cracheront au visage, et ils le flagelleront, et ils le tueront, et le troisième jour il ressuscitera ae ». Notre-Seigneur, par ces paroles, montra donc de quelle mort il devait mourir, non qu’il voulût indiquer ici sa mort sur la croix, mais bien que les Juifs le livreraient aux Gentils, c’est-à-dire aux Romains. Car Pilate était romain, et c’étaient les Romains qui l’avaient envoyé comme gouverneur en Judée ; cette parole de Jésus devait donc s’accomplir, c’est-à-dire, les Gentils devaient faire mourir Jésus après qu’on le leur aurait livré : c’était ce que le Sauveur avait prédit. Aussi, quand Pilate, qui était juge romain, voulut le rendre aux Juifs, afin qu’ils le jugeassent selon leur loi, ils refusèrent de l’accepter, en disant : « Il ne nous est permis de tuer personne ». Et ainsi fut accomplie la parole que Jésus avait dite d’avance sur sa mort, à savoir que les Juifs livreraient Jésus aux Gentils et que ceux-ci le mettraient à mort. En cela, ils devaient être moins coupables que les Juifs, car, en agissant comme ils l’ont fait, les Juifs ont voulu paraître étrangers à sa mort, et ils n’ont réussi qu’à fournir la preuve, sinon de leur innocence, du moins de leur folie.CENT QUINZIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES MOTS : « PILATE ENTRA DONC DE NOUVEAU DANS LE PRÉTOIRE », JUSQU’A CES AUTRES : « OR, BARABBAS ÉTAIT UN VOLEUR ». (Chap 18,33-40.)BARABBAS PRÉFÉRÉ À JÉSUS.
Pilate dit à Jésus : « Es-tu roi ? » – « Oui », répond le Sauveur, « mais mon royaume n’est pas de ce monde ». Le gouverneur propose donc au périple d’acquitter le Christ : mais le peuple demande Barabbas. 1. Ce que Pilate dit à Jésus-Christ, et ce que Jésus-Christ répondit à Pilate, voilà ce que nous examinerons et traiterons dans ce discours. Après qu’il eut dit aux Juifs : « Prenez-le et jugez-le selon votre loi », les Juifs lui répondirent : « Il ne nous est permis de faire mourir personne. Pilate entra alors de nouveau dans le prétoire, et il appela Jésus et lui dit : Es-tu le roi des Juifs ? Et Jésus lui répondit : Dis-tu cela de toi-même, ou bien les autres te l’ont-ils dit de moi ? » Certes, Notre-Seigneur savait et ce qu’il demandait lui-même, et ce que Pilate allait lui répondre. Et cependant il a voulu que cela fût dit, non pour le savoir lui-même, mais pour qu’on écrivît ce qu’il voulait nous apprendre. « Pilate répondit : Est-ce que je suis Juif ? Ta nation et les Pontifes t’ont livré à moi ; qu’as-tu fait ? Jésus répondit : Mon royaume n’est point de ce monde. Si mon royaume était de ce monde, mes ministres combattraient pour que je ne fusse pas livré aux Juifs. Mais maintenant mon royaume n’est point d’ici ». Voilà ce que le bon Maître voulait nous faire savoir. Mais auparavant il fallait nous démontrer combien était vaine l’opinion qu’avaient de son royaume et les Gentils, et les Juifs qui avaient appris à Pilate ce qu’il disait. Fallait-il le punir de mort, parce qu’il prétendait à une royauté à laquelle il n’avait pas droit, ou bien comme si les rois avaient coutume d’en vouloir aux autres rois, et que sa royauté dût être funeste aux Romains ou aux Juifs ? Ce que dit Notre-Seigneur« Mon royaume n’est pas de ce monde », etc, il aurait pu le répondre à cette première question du Gouverneur : « Es-tu le roi des Juifs ? » Mais, en l’interrogeant à son tour et en lui demandant s’il disait cela de lui-même, ou bien s’il l’avait appris des autres, il a voulu, par sa propre réponse, montrer que les Juifs lui en avaient fait un reproche comme d’un crime auprès du gouverneur. Il découvrait ainsi « la vanité des pensées des hommes af », qu’il connaissait d’avance. Et après la réponse de Pilate, il répondait bien plus convenablement et avec plus d’opportunité et aux Juifs et aux Gentils : « Mon royaume n’est pas de ce monde ». S’il avait répondu sur-le-champ à la première question de Pilate, il n’aurait semblé répondre qu’aux seuls Gentils, qui pensaient ainsi de lui, et non pas aux Juifs. Mais maintenant, en répondant. « Est-ce que je suis juif ? ta nation et les pontifes t’ont livré à moi », Pilate empêche de soupçonner et de croire qu’il a dit de lui-même que Jésus était le roi des Juifs, et il montre bien que les Juifs le lui ont dit. Ensuite, en disant : « Qu’as-tu fait ? » il montre assez que c’était là le crime qu’on lui imputait ; c’était dire, en d’autres termes : Si tu ne dis pas que tu es roi, qu’as-tu donc fait pour qu’on t’ait livré à moi ? Comme s’il était tout naturel de livrer au juge, pour être puni, Celui qui se disait roi ; mais s’il ne se disait pas roi, il fallait lui demander quelle autre chose il avait faite pour mériter d’être livré au juge. 2. Écoutez donc, Juifs et Gentils ; écoutez, hommes circoncis ; écoutez, hommes incirconcis ; écoutez tous, royaumes de la terre. Je n’empêche pas votre domination sur ce monde : « Mon royaume n’est pas dans ce monde ». Ne craignez pas de cette crainte insensée dont fut saisi Hérode l’ancien, lorsqu’on lui annonça la naissance de Jésus-Christ et que, sous l’impression de la crainte bien plus que de la colère, il fit massacrer tant d’enfants ag afin de ne pas manquer de le faire mourir lui-même. Mais, dit Jésus, « Mon royaume n’est pas de ce monde ». Que voulez-vous de plus ? Venez à un royaume qui n’est pas de ce monde. Venez-y parla foi et ne devenez pas cruels par la crainte. Il est vrai que, dans une prophétie, Notre-Seigneur dit en parlant de Dieu le Père : « Pour moi, j’ai été par lui établi roi sur Sion, sa montagne sainte ah ». Mais cette Sion et cette montagne ne sont pas de ce monde. Qu’est-ce, en effet, que son royaume ? Ce sont ceux qui croient en lui et auxquels il dit : « Vous n’êtes pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde ». Et cependant, il veut qu’ils soient dans le monde. C’est pourquoi, en parlant d’eux il dit à son Père : « Je ne prie pas pour que vous les enleviez du monde, mais pour que vous les préserviez du mal ai ». C’est aussi pourquoi il ne dit pas ici : « Mon royaume n’est pas dans ce monde, mais n’est pas de ce monde ». Et quand il le prouve en ajoutant : « Si mon royaume était de ce monde, mes ministres assurément combattraient pour que je ne fusse pas livré aux Juifs », il ne dit pas : « Mais maintenant mon royaume » n’est pas ici, mais bien n’est pas d’ici ». Ici, en effet, se trouve son royaume jusqu’à la fin du monde, et il renferme dans son sein de l’ivraie mêlée au bon grain jusqu’à ce que vienne la moisson. La moisson ; c’est la fin du monde ; car alors les moissonneurs, c’est-à-dire les anges, viendront et enlèveront de son royaume tous les scandales aj ; assurément, cela ne pourrait se faire si son royaume n’était ici. Cependant il n’est pas d’ici ; car il est comme un voyageur en ce monde. C’est à son royaume qu’il dit« Vous n’êtes pas du monde, mais moi je vous ai tirés du monde ak ». Ils étaient donc du monde, quand ils n’étaient pas encore son royaume et qu’ils appartenaient au prince du monde. Ils sont du monde tous les hommes créés à la vérité par le vrai Dieu, mais engendrés de la souche corrompue et damnée d’Adam ; ils sont devenus ce royaume qui n’est plus de ce monde tous ceux qui, venus de là, ont été régénérés en Jésus-Christ. C’est ainsi que Dieu nous a arrachés à la puissance des ténèbres et nous a transportés dans le royaume du Fils de son amour al. C’est de ce royaume qu’il dit : « Mon royaume n’est pas de ce monde » ; ou bien : « Mon royaume n’est pas d’ici ». 3. « C’est pourquoi Pilate lui dit : Tu es donc roi ? Jésus répondit : Tu le dis, oui, je suis roi ». Il ne craignit pas d’avouer qu’il était roi. Mais par ces mots : « Tu le dis », il conserve toute sa liberté. Il ne nie pas qu’il soit roi (car il est roi d’un royaume qui n’est pas de ce monde) et il n’avoue pas qu’il soit roi d’un royaume qui passe pour être de ce monde. C’est ce que pensait celui qui disait : « Donc tu es roi », et à qui il fut répondu : « Tu le dis, oui, je suis roi ». Notre-Seigneur emploie ces mots. « Tu le dis », comme pour dire : Tu es un homme charnel et tu parles d’après les sentiments de la chair. 4. Notre-Seigneur ajoute ensuite : « Je suis né et je suis venu au monde pour rendre témoignage à la vérité ». Le pronom dont se sert le texte latin : in hoc natus sum, ne doit pas s’entendre en ce sens : Je suis né dans – cette chose ; mais bien : Je suis né pour cela, tout comme il est dit : « C’est pour cela que je suis venu dans le monde ». Dans le texte grec il n’y a aucune ambiguïté. Par là il a manifestement voulu, en cet endroit, rappeler cette naissance temporelle par laquelle, après s’être incarné, il est venu dans le monde, et non pas cette naissance sans commencement par laquelle il était le Dieu par qui le Père a créé le monde. Il dit donc qu’il est né et qu’il est venu en ce monde, qu’il est né d’une Vierge pour cela, c’est-à-dire pour cette fin, pour rendre témoignage à la vérité. Mais comme la foi n’appartient pas à tous am, il ajoute : « Quiconque est de la vérité, entend ma voix », c’est-à-dire l’entend intérieurement ; c’est-à-dire encore, obéit à ma voix ; c’est la même chose que s’il disait : Croit en moi. Quand Jésus-Christ rend témoignage à la vérité, il se rend évidemment témoignage à lui-même ; c’est lui, en effet, qui a dit : « Je suis la vérité an », et en un autre endroit il dit : « Moi, je rends témoignage de moi-même ao ». Par ces autres paroles : « Quiconque est de la vérité, entend ma voix », il nous fait souvenir de la grâce par laquelle il nous appelle selon son bon plaisir. C’est de ce bon plaisir que l’Apôtre nous dit : « Nous savons qu’à ceux qui aiment Dieu, toutes choses tournent à bien, à ceux qui ont été appelés selon la volonté de Dieu ap », selon la volonté de Celui qui appelle, et non pas de ceux qui sont appelés. Ceci est plus clairement exprimé en un autre endroit : « Collaborez à l’Évangile selon la puissance de Dieu qui nous sauve et noua appelle par sa sainte vocation, non d’après nos œuvres, mais d’après sa volonté et sa grâce aq ». Si nous supposons qu’il s’agisse de la nature dans laquelle nous avons été créés, comme la vérité nous a tous créés, qui est-ce qui ne serait pas de la vérité ? Mais ce n’est pas à tous que la vérité a donné d’entendre la vérité, c’est-à-dire d’obéir à la vérité et de croire à la vérité ; et cela sans aucun mérite antécédent, de peur que la grâce ne soit plus une grâce. Si Notre-Seigneur avait dit : Quiconque entend ma voix est de la vérité ; alors celui-là serait regardé comme étant de la vérité, qui obtempérerait à la vérité. Mais il n’a pas parlé ainsi ; il a dit : « Quiconque est de la vérité, entend ma voix ». Par conséquent, il n’est pas de la vérité, parce qu’il entend sa voix ; mais il entend sa voix, parce qu’il est de la vérité, c’est-à-dire parce que ce don lui a été accordé par la vérité. Qu’est-ce que cela veut dire? Rien que ceci : Il croit en Jésus-Christ par un don de Jésus-Christ. 5. « Pilate lui dit: Qu’est-ce que la vérité ? » Et il n’attendit pas pour entendre sa réponse; mais, « ayant dit cela, il sortit de nouveau vers les Juifs, et leur dit : Je ne trouve aucun crime en lui. Mais c’est pour vous une coutume que je vous délivre un criminel à Pâques : voulez-vous donc que je vous délivre le roi des Juifs?» Je crois qu’aussitôt que Pilate eut dit : « Qu’est-ce que la vérité », il lui revint en mémoire cette coutume qu’avaient les Juifs de se faire remettre un criminel à Pâques. Aussi il n’attendit pas que Jésus lui fit connaître, par sa réponse, ce que c’est que la vérité ; car il s’était rappelé la coutume en vertu de laquelle il pouvait le leur remettre pour Pâques ; évidemment il le désirait beaucoup et ne voulait apporter à cette mesure aucun retard. Cependant, on ne put l’empêcher de croire que Jésus-Christ était le roi des Juifs ; on aurait dit que la vérité, sur la nature de laquelle il questionnait Jésus, avait gravé cette inscription dans son coeur, comme il la fit lui-même graver sur la croix. Mais, « en entendant cela, tous crièrent de nouveau et dirent : Non pas celui-ci, mais Barabbas. Or, Barabbas était un larron». Nous ne vous blâmons pas, ô Juifs, de ce que pour Pâques vous délivrez un coupable, mais nous vous condamnons parce que vous tuez un innocent. Et cependant, s’il n’en était pas ainsi, la vraie Pâque n’aurait pas lieu. Mais les Juifs, dans leur erreur, retenaient une ombre de la vérité et, par une admirable disposition de la sagesse divine, la vérité de cette même ombre était réalisée par ces hommes menteurs. Car, pour l’accomplissement de la vraie Pâque, Jésus-Christ était immolé comme une brebis. Suit maintenant le récit des traitements injurieux que Pilate et sa cohorte firent subir à Jésus-Christ; nous l’expliquerons dans un autre discours. John 19
CENT SEIZIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES : « ALORS DONC, PILATE SAISIT JÉSUS ET LE FLAGELLA ». JUSQU’À CES AUTRES « OR, ILS PRIRENT JÉSUS ET L’EMMENÈRENT ». (Chap 19,1-16.)JÉSUS CONDAMNÉ À MORT.
Pour assouvir la rage des Juifs, Pilate fait flageller Jésus ; les Juifs redoublent de fureur : « Il s’est dit le Fils de Dieu, il s’est fait roi : si tu l’acquittes, tu n’es pas l’ami de César ». À ces mots, le faible gouverneur craint pour sa place, et il livre le Christ à ses ennemis. 1. Les Juifs s’étaient écriés qu’ils voulaient voir Pilate leur délivrer, pour la Pâque, non point Jésus, mais Barabbas, le larron ; non point le Sauveur, mais un meurtrier ; non point le distributeur de la vie, mais celui qui l’avait enlevée à autrui. « Alors Pilate saisit Jésus et le flagella ». En cela, l’unique dessein de Pilate était, sans doute, d’assouvir la rage des Juifs par le spectacle de ses tourments, de les forcer ainsi à se déclarer satisfaits, et de les amener à ne point pousser la cruauté jusqu’à le faire mourir. Voilà pourquoi le même gouverneur permit encore à sa cohorte de faire ce qui suit. Peut-être aussi l’ordonna-t-il, quoique l’Évangéliste n’en dise rien. Il dit en effet ce que firent ensuite les soldats, mais il ne dit pas que Pilate l’ait ordonné. « Et les soldats », continue-t-il, « tressant une couronne d’épines la placèrent sur sa tête et ils l’enveloppèrent d’un vêtement de pourpre, et ils venaient vers lui et ils disaient : « Salut, roi des Juifs, et ils lui donnaient des soufflets ». Ainsi s’accomplissait tout ce que Jésus-Christ avait prédit de lui-même. Ainsi il formait les martyrs à supporter tout ce que les persécuteurs voudraient leur faire endurer. Ainsi, en voilant pour un temps sa puissance redoutable, il leur faisait d’avance imiter sa patience. Ainsi ce royaume, qui n’était pas de ce monde, triomphait du monde superbe, non par la force de ses armes, mais par l’humilité de ses souffrances. Ainsi ce grain qui devait multiplier était semé au milieu d’outrages horribles, pour fructifier au sein d’une gloire admirable. 2. « Pilate sortit de nouveau et leur dit : Voilà que je vous l’amène dehors, afin que vous sachiez que je ne trouve aucune cause en lui. Jésus sortit donc, portant une couronne d’épines et un vêtement de pourpre, et il leur dit : Voilà l’homme ». Il paraît par là que les soldats ne l’avaient pas ainsi traité à l’insu de Pilate ; il l’avait commandé, ou du moins permis, à cette fin, comme nous l’avons indiqué plus haut, que ses ennemis bussent à longs traits ses outrages et n’eussent désormais plus soif de son sang. Jésus sort devant eux portant une couronne d’épines et un vêtement de pourpre ; il ne brillait pas de l’éclat du pouvoir, mais il apparaissait couvert d’opprobres, et on leur dit : « Voilà l’homme ». Si c’est au roi que vous portez envie, maintenant épargnez-le ; vous le voyez jeté à bas, il a été flagellé, couronné d’épines, revêtu d’un habit de théâtre ; il a été moqué, accablé d’outrages amers et souffleté : son ignominie est complète, que votre colère s’apaise. Mais loin de s’apaiser, leur rage s’enflamme et prend de nouvelles proportions. 3. « Lors donc que les pontifes et les ministres l’eurent vu ils criaient : Crucifie ! Crucifie-le ! Pilate leur dit : Prenez-le, et le « crucifiez, car je ne trouve point de cause en lui. Les Juifs lui répondirent : Nous avons une loi, et selon la loi il doit mourir, parce qu’il s’est fait le Fils de Dieu ». Voilà un second motif de haine bien plus grand que le premier. Car c’était peu de chose à leurs yeux, d’avoir illicitement osé se déclarer roi ; et cependant, dans les deux cas, Jésus n’a rien usurpé frauduleusement. On ne saurait en douter : il est le Fils unique de Dieu, et par Dieu il a été établi roi au-dessus de Sion sa montagne sainte ; et l’un et l’autre seraient maintenant démontrés, s’il n’aimait mieux se montrer d’autant plus patient qu’il était plus puissant. 4. Quand donc Pilate eut entendu cette parole, il craignit davantage et il entra de nouveau dans le prétoire et dit à Jésus. « D’où es-tu ? Mais Jésus ne lui donna point de réponse ». Ce silence de Notre-Seigneur Jésus-Christ n’eut pas lieu qu’une seule fois. Si, en effet, nous comparons les récits de chaque Évangéliste, nous verrons qu’il se produisit et chez les princes des prêtres, et chez Hérode, où, comme le raconte Luc, Pilate l’avait envoyé pour être interrogé, et chez Pilate lui-même ar. Ainsi se vérifiait la prophétie où il avait été dit de lui : « Comme l’agneau devant celui qui le tond reste sans voix, ainsi il n’a pas ouvert la bouche as ». Elle se réalisa évidemment quand il ne répondit pas à ceux qui l’interrogeaient. Quoiqu’il ait assez souvent répondu à certaines questions, cependant, à cause des circonstances où il n’a pas voulu répondre, il a été comparé à un agneau, afin que son silence le fit reconnaître non comme coupable, mais comme innocent. Toutes les fois que, dans le cours de son jugement, il a gardé le silence, c’est en qualité d’agneau qu’il n’a pas ouvert la bouche ; en d’autres termes, s’il se taisait, ce n’était point comme un coupable qui se serait vu convaincre de ses crimes, mais comme un agneau plein de douceur immolé pour les péchés des autres. 5. « Pilate lui dit donc : Tu ne me parles point ? Tu ne sais donc pas que j’ai le pouvoir de te crucifier et que j’ai le pouvoir de te renvoyer ? Jésus lui répondit : Vous n’auriez sur moi aucun pouvoir, s’il ne vous avait été donné d’en haut. C’est pourquoi celui qui m’a livré à vous a un plus grand péché ». Voilà qu’il répond ; mais toutes les fois qu’il ne répond pas, il agit non pas à la manière d’un coupable ou d’un trompeur, mais à la manière d’un agneau, c’est-à-dire d’un homme simple et innocent qui n’ouvre pas la bouche. Aussi, quand ne répondait pas, il se taisait comme une brebis ; quand il répondait, il enseignait comme un pasteur. Apprenons donc ce qu’il nous dit, et ce qu’il nous a encore enseigné par l’Apôtre : « Qu’il n’y a point de pouvoir qui ne vienne de Dieu at » ; et que celui qui, par envie, livre au pouvoir un innocent pour le faire mettre à mort, est plus coupable que le pouvoir lui-même, s’il le met à mort par crainte d’un pouvoir plus grand. Pilate avait reçu de Dieu son pouvoir, mais il était toujours sous la puissance de César. C’est pourquoi Notre-Seigneur lui dit : « Tu n’aurais contre moi aucun pouvoir », c’est-à-dire, si petit que soit celui que tu possèdes, « si ce pouvoir », quel qu’il soit, « ne t’avait été donné d’en haut ». Mais je sais ce qu’il est, il n’est pas grand au point de te rendre tout à fait indépendant ; « c’est pourquoi celui qui m’a livré à toi a un plus grand péché ». Celui-là, en effet, m’a livré à ton pouvoir par envie, et toi, tu n’exerces sur moi ce même pouvoir que par crainte. Sans doute, la crainte ne doit pas porter un homme à faire mourir son semblable, surtout quand celui-ci est innocent ; mais c’est un plus grand mat de le faire mourir par envie que de le faire mourir par crainte. Aussi le Maître de vérité ne dit pas : « Celui qui m’a livré à toi » a un péché, comme si, en cela, Pilate n’en avait pas lui-même ; mais il dit : « Il a un plus grand péché », afin de lui faire comprendre qu’il en avait aussi un ; car ce péché n’est pas réduit à rien parce que l’autre est plus grand. 6. « Dès lors Pilate cherchait à le délivrer ». Que signifient ces mois « dès lors ? » Ne l’avait-il pas déjà cherché auparavant ? Lis ce qui précède, et tu verras que dès auparavant il cherchait à renvoyer Jésus. Par ces mots : « dès lors », il faut entendre à cause de cela, c’est-à-dire, pour ne pas commettre le péché de mettre à mort l’innocent qui lui avait été livré, quoique son péché fût moindre que celui des Juifs, qui le lui, avaient livré pour le faire mourir. « Dès lors », c’est-à-dire, pour ne pas faire ce péché, « il cherchait », non seulement depuis ce moment, mais depuis le commencement, « à le renvoyer ». 7. « Mais les Juifs criaient : Si vous le renvoyez, vous n’êtes pas ami de César, car quiconque se fait roi se déclare contre César ». En lui faisant peur de César, pour le décider à faire mourir Jésus-Christ, ils crurent inspirer à Pilate une frayeur plus grande qu’en lui disant : « Nous avons une loi, et d’après la loi il doit mourir, parce qu’il s’est fait le Fils de Dieu ». Il n’avait pas craint leur loi jusqu’à le mettre à mort ; il craignit davantage le Fils de Dieu, qu’il ne voulait pas faire mourir. Mais il n’eut pas ici le courage de mépriser César, l’auteur de son pouvoir, comme il avait méprisé la loi d’une nation étrangère. 8. L’Évangéliste continue en disant : « Mais Pilate ayant entendu ces paroles, conduisit Jésus dehors et s’assit à son tribunal, au lieu appelé Lithostrotos, en hébreu Gabbatha ; or, c’était le jour de la préparation de la Pâque, environ vers la sixième heure ». Quant à l’heure où Notre-Seigneur fut crucifié, il se présente une grande difficulté à cause du témoignage d’un autre Évangéliste qui dit : « Il était la troisième heure et ils le crucifièrent au ». Lorsque nous en serons au passage où l’on raconte son crucifiement, nous la discuterons, comme nous pourrons, si Dieu nous en fait la grâce. Quand donc Pilate fut assis à son tribunal, « il dit aux Juifs : Voici votre roi ; mais ils criaient : mort ! mort ! crucifie-le. Pilate leur dit : « Je crucifierai donc votre roi ? » Il s’efforce encore de surmonter la crainte qu’ils lui ont inspirée en prononçant le nom de César ; il essaie, en leur disant : « Je crucifierai donc votre roi ? » de toucher par leur propre confusion ceux que n’a pu toucher l’ignominie de Jésus-Christ ; mais bientôt il se laisse vaincre par la, crainte. 9. Car « les pontifes répondirent : Nous n’avons de roi que César. Alors il le leur livra pour être crucifié ». En effet, il eût semblé aller ouvertement contre César, si au moment où les Juifs déclaraient n’avoir point d’autre roi que César, il eût voulu admettre un autre roi ; c’est ce qu’il aurait fait en renvoyant, sans le punir, un homme qu’on lui avait livré et dont on demandait la mort, précisément parce qu’il avait osé se dire roi. « Il le leur livra donc, afin qu’il fût crucifié ». Mais, tout à l’heure, désirait-il autre chose quand il leur disait : « Prenez-le vous-mêmes et le crucifiez » ; ou bien encore : « Prenez-le vous-mêmes et jugez-le selon votre loi av ? » Pourquoi les Juifs refusèrent-ils alors si obstinément et dirent-ils : « Il ne nous est permis « de faire mourir personne aw ? » Pourquoi font-ils maintenant de si vives instances pour qu’il soit mis à mort, non par eux, mais par le président ? Pourquoi refusaient-ils alors de l’accepter pour le mettre à mort, tandis que maintenant ils consentent à ce qu’il soit mis à mort ? Ou bien, s’il n’en est pas ainsi, pourquoi est-il dit : « Alors il le leur livra pour qu’il fût crucifié ? » Y a-t-il quelque différence ? Oui, il y en a une grande ; car il n’est pas dit : « alors il la leur livra pour qu’ils le crucifiassent ; mais, pour qu’il fût crucifié » ; c’est-à-dire, pour qu’il fût crucifié en vertu du jugement et du pouvoir du président. L’Évangéliste nous dit qu’il leur fut livré, pour montrer qu’ils étaient complices du crime auquel ils s’efforçaient de se montrer étrangers ; car Pilate n’eût pas agi ainsi, s’il n’avait vu que c’était là leur désir. Pour les paroles qui suivent : « Mais ils prirent Jésus et l’emmenèrent », elles peuvent se rapporter aux soldats, appariteurs du président ; car plus loin il est dit plus clairement : « Quand donc les soldats l’eurent crucifié ». Cependant, si l’Évangéliste attribue tout aux Juifs, c’est avec justice ; car il est vrai de dire qu’ils ont pris eux-mêmes ce qu’ils ont demandé avec tant d’empressement, et qu’ils ont fait eux-mêmes ce qu’ils ont extorqué ; mais nous traiterons ce qui suit dans un autre discours.CENT DIX-SEPTIÈME TRAITÉ.
DEPUIS CES PAROLES : « ET PORTANT SA CROIX, IL VINT AU LIEU QUI EST APPELÉ CALVAIRE », JUSQU’À CES AUTRES : « PILATE RÉPONDIT : CE QUE J’AI ÉCRIT, JE L’AI ÉCRIT ». (Chap 19,17-22.)SERMON CXXVI. LE REGARD DU VERBE ax.
ANALYSE. – De ces paroles de Notre-Seigneur : « Le Fils ne peut faire de lui-même que ce qu’il voit faire au Père », les Ariens concluaient que le Verbe n’est pas égal à Dieu. Saint Augustin, pour les réfuter, précisera le sens de ces paroles. Mais auparavant il établit que la foi doit précéder et préparer l’intelligence ; que ce que nous voyons doit nous assurer de ce que nous ne voyons pas ; le spectacle de l’univers prouve l’existence de Dieu, et les miracles du Sauver démontrent sa divinité. Il suit delà que si plusieurs ne comprennent pas suffisamment l’explication qu’il va donner de la difficulté soulevée par les Ariens, ils n’en doivent pas être moins inébranlables dans la foi catholique. Que signifient les paroles citées ? Elles ne signifient pas que le Fils, après avoir vu son Père à l’œuvre, produit lui-même des ouvrages semblables, puisque les trois personnes de la sainte Trinité font en même temps toutes les œuvres attribuées à l’une d’entre elles. Que signifient-elles donc ? Il faudrait avoir une idée exacte de la nature du regard du Verbe. Nous connaissons en quoi consiste le regard de son humanité. Mais qu’est-ce que le regard de sa divinité et comment, entant que Dieu, voit-il son Père agir ? Comme la nature divine est très-simple, il est sûr que le regard du Verbe n’est pas différent de lui-même et que ces mots : « Le Fils ne peut faire que ce qu’il voit faire au Père », reviennent à ceux-ci : Le Fils n’existerait pas s’il ne naissait du Père. 1. Les mystères et les secrets du royaume de Dieu demandent qu’on les croie, avant de se révéler à l’intelligence. La foi conduit à l’intelligence, et l’intelligence est méritée par la foi. C’est ce que dit clairement un prophète à tous ces hommes qui cherchent à comprendre prématurément et désordonnément, sans s’inquiéter de croire. « Si vous ne croyez, leur crie-t-il, vous ne comprendrez pas ay. » La foi est donc éclairée aussi ; elle l’est par les Écritures, par les prophètes, par l’Évangile, par les écrits des Apôtres ; et tous les témoignages qu’on nous en lit pour le moment sont comme autant de flambeaux qui luisent dans l’obscurité pour nous préparer au grand jour. Ainsi s’exprime l’Apôtre Pierre : « Nous avons la parole plus ferme « des prophètes, à laquelle vous faites bien d’être « attentifs, comme à une lampe : qui luit dans « un lieu obscur, jusqu’à ce que le jour brille, et que l’étoile du matin se lève dans vos cœurs az. » 2. Vous voyez donc, mes frères, combien sont funestement et désordonnément pressés, ces esprits qu’on peut comparer aux embryons trop hâtifs qui cherchent à avorter avant de naître. Pourquoi, disent-ils, me commander de croire ce que je ne vois pas ? Fais-moi voir pour m’amener à croire. Tu m’ordonnes de croire sans que je voie ; pour moi je veux voir et croire ensuite, croire en voyant et non en écoutant. Mais voici le prophète : « Si vous ne croyez, vous ne comprendrez pas. » Quoi ! tu veux monter sans appui ! N’est-ce pas mal ? Ah ! si je pouvais, ô mon ami, te montrer et te faire voir, je ne t’engagerais plus à croire. 3. Aussi « la foi est-elle, selon la définition donnée ailleurs, le fondement de ce qu’on espère, la conviction de ce qu’on ne voit pas ba. » – Si l’on ne voit pas, comment se convaincre ? – D’où vient ce que tu vois, sinon de ce que tu ne vois pas ? Tu vois une chose pour en croire une autre, et ce que tu vois te porte à croire ce que tu ne vois pas. Ne sois pas ingrat envers Celui qui t’a accordé la vue ; car cette vue te mène à croire ce que tu ne saurais voir encore. Dieu a donné des yeux à ton corps, et la raison à ton âme ; éveille cette raison, elle est en quelque sorte enfermée dans l’œil intérieur de l’âme, qu’elle vienne à la fenêtre pour contempler les créatures de Dieu. Oui, il faut en nous quelque chose afin que nous puissions voir par l’organe de la vue. Si tu es devant moi absorbé dans tes pensées, n’est-il pas vrai que ton esprit distrait ne saurait voir ce qui est sous tes yeux ! En vain la fenêtre est ouverte, quand le spectateur est absent. Il est donc bien vrai que ce ne sont pas les yeux qui voient, mais quelqu’un qui s’en sert. Éveille ce quelqu’un, presse-le. Ah ! tu n’es point déshérité : Dieu a fait de toi un animal raisonnable, il t’a mis au-dessus des autres animaux et formé à sa propre image, Dois-tu alors voir simplement comme voient les animaux, pour nourrir le corps, et non pour éclairer l’âme ? Ouvre donc l’œil de la raison, regarde en homme, contemple le ciel et la terre, les beautés du ciel et la fécondité de la terre, le vol des oiseaux, les poissons qui nagent, les végétaux qui poussent et les saisons qui se succèdent avec tant d’ordre ; contemple ces œuvres et cherche à en connaître l’auteur ; regarde ce que tu vois et cherche Celui que tu ne vois pas. À cause de ces œuvres que tu vois, crois en lui quoique tu ne le voies pas. Si tu ne voulais pas obéir à mes conseils, prête l’oreille à la voix de l’Apôtre : « Les perfections invisibles de Dieu, dit-il, sont devenues visibles, depuis la création du monde, par les choses qu’il a faites bb. » 4. Tu foulais aux pieds ces œuvres, tu les regardais, non pas en homme, mais comme un animal sans raison. Le prophète te criait, mais en vain : « Gardez-vous de ressembler au cheval et au mulet, qui n’ont pas d’intelligence bc. » Tu voyais donc ces œuvres, et tu les dédaignais. Ces merveilles que Dieu produit chaque jour avaient sur toi perdu leurs charmes, non pas qu’elles en manquassent, mais parce que tu étais accoutumé à ce spectacle. Eh ! qu’y a-t-il de plus difficile à comprendre que la naissance et la mort d’un homme, que cette disparition de ce qui était, et cette apparition de ce qui n’était pas ? Est-il rien de plus admirable, rien de moins aisé à expliquer ? Mais pour Dieu, rien de plus facile à produire. Admire ces merveilles, sors de ton engourdissement. Ton admiration ne s’arrête que sur ce qui est extraordinaire ; y a-t-il moins de grandeur dans ce que tu vois ordinairement ? On s’étonne que Jésus-Christ notre Dieu ait rassasié plusieurs milliers d’hommes avec cinq pains ; et on ne s’étonne pas que quelques grains suffisent pour couvrir les campagnes de moissons bd. À la vue de l’eau changée en vin, on fut frappé de stupeur be ; en passant par les racines de la vigne, l’eau du ciel ne se transforme-t-elle pas également ? L’auteur de ces merveilles est le même ; il fait les unes pour te nourrir et les autres pour te les faire admirer. Les unes et les autres toutefois sont également admirables, parce qu’elles sont également les œuvres de Dieu. Un homme voit une chose extraordinaire et il s’étonne. Mais, d’où vient cet homme qui s’étonne ? Où était-il ? D’où – sort-il ? D’ou lui viennent et la forme de son corps ; et ses membres divers, et cet air distingué ? Quelle a été son origine ? Toutes les circonstances n’en étaient-elles pas méprisables ? Il s’étonne, et il est en lui-même le plus grand sujet d’étonnement.D'où viennent donc enfin toutes ces merveilles que tu vois, sinon de Celui que tu ne vois pas ? Mais, comme je le disais, tu ne savais plus les apprécier ; c’est alors que l’auteur se montra, et en faisant des choses extraordinaires, il voulut se révéler à toi dans les plus ordinaires. Il lui avait été dit : « Renouvelez les prodiges bf ; » et encore : « Signalez vos miséricordes bg. » Sans doute il les répandait avec profusion, mais personne n’en était frappé. Il s’est donc fait petit pour venir vers les petits ; médecin il a visité ses malades ; et libre de venir quand il voudrait, de faire ce qu’il lui plairait et de juger comme il l’entendrait, car sa volonté est la justice même ; oui, son vouloir est la justice ; ce qu’il veut ne saurait être injuste, ni juste ce qu’il ne veut pas ; il est donc venu ressusciter les morts, et les hommes se sont étonnés de le voir rendre à la lumière ceux qui en avaient déjà joui, quand il la donne chaque jour à ceux qui ne l’ont jamais vue ! 5. Malgré ces merveilles, plusieurs l’ont méprisé, moins attentifs à la grandeur de ses œuvres qu’à ses abaissements. Ils semblaient se dire Ces actions sont divines, mais lui n’est qu’un homme. Ici donc tu vois deux choses : un homme et des actes divins. Mais si Dieu seul peut faire des actes divins, cet homme ne serait-il pas un Dieu caché ? Considère bien ce que tu vois, et crois ce que tu ne vois pas. En t’appelant à croire, le Ciel ne t’a pas laissé sans secours ; s’il t’ordonne de croire ce que tu ne saurais voir, ne t’a-t-il pas fait voir ce qui peut te conduire à croire ce que tu ne vois pas ? Dans la création même quels signes révélateurs de Celui qui en est l’auteur ! Il a fait plus, il est venu en personne, il a opéré des miracles. Tu ne pouvais voir Dieu, mais tu pouvais voir un homme ; Dieu donc s’est fait homme, afin de réunir dans sa personne ce qui tombe sous tes sens et ce qui est l’objet de ta foi. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu bh. » En entendant ces mots, tu ne vois rien encore. Mais ce Verbe descend, il naît, il naît d’une femme, lui qui a fait l’homme et la femme ; et quoiqu’il ait fait l’homme et la femme, il ne naît pas de l’homme et de la femme. Si tu le méprises en le voyant naître, peux-tu mépriser la manière dont il naît, puisqu’avant de naître il existait éternellement ? Il a donc pris un corps, il s’est revêtu de chair, il est sorti du sein maternel. Le vois-tu, maintenant ; le vois-tu ? Je parle à un homme de chair ; mais aussi je lui montre un homme de chair ; tu vois en lui une chose, il en est une autre que tu n’y vois pas. Oui, dès sa naissance, il y a en lui deux choses, l’une que tu peux voir et l’autre qui échappe à ta vue ; mais celle que tu verras devra te porter à croire celle que tu ne vois pas. En le voyant naître, tu t’étais mis à le mépriser ; crois ce que tu ne vois pas en lui, il est né d’une Vierge. Qu’il était petit en naissant, disait-on ! Qu’il est grand au contraire, puisqu’il, est né d’une Vierge ! Or en naissant d’une Vierge il nous montre un miracle, puisque sans avoir de père, de père humain, il n’en est pas moins issu de notre chair. Comment d’ailleurs lui eût-il été impossible d’avoir une mère et point de père, puisqu’il a créé l’homme avant que l’homme eût ni père ni mère ? 6. Sa naissance donc est un miracle qu’if fait clans le temps, afin de te porter à le chercher et à l’admirer lui-même dans son éternité. C’est bien lui en effet qui en s’élançant de sa couche nuptiale bi, c’est-à-dire du sein d’une Vierge où s’est consommée la sainte union du Verbe et de l’humanité, a fait un miracle temporel. Mais lui-même est éternel, coéternel au Père ; il est lui-même le Verbe qui était au commencement, le Verbe qui était en Dieu, le Verbe qui était Dieu. Mais il s’est fait homme pour te guérir et te permettre de voir ce que tu ne voyais pas. Ce qui te parait en lui méprisable, n’est pas ce que contemple l’œil guéri, c’est ce qui guérit l’œil malade. Ne cherche pas à voir trop tôt ce que voient les yeux guéris. Les Anges le « voient sans doute, ils le voient avec ravissement, ce spectacle fait leur nourriture et leur vie, et jamais ne s’épuise ni ne diminue cet aliment divin ; oui, sur leurs trônes sublimes, au haut des cieux et au-dessus des cieux, les Anges voient le Verbe et est leur félicité ; ils vivent de lui et lui demeure toujours le même ; mais pour préparer l’homme à manger ce pain des Anges, le Seigneur des Anges a dû se faire homme. Ainsi est-il notre salut ; remède pour qui est malade, aliment pour qui se porte bien. 7. Or, il enseignait les hommes et leur disait, comme vous venez de l’entendre : « Le Fils ne peut faire de lui-même que ce qu’il voit faire au Père » Y a-t-il, pensez-vous, quelqu’un pour comprendre cela ? Oui, y a-t-il ici un homme déjà suffisamment guéri par la vue de l’humanité du Sauveur, pour pouvoir contempler tant soit peu l’éclat de sa divinité ? Cependant, puisqu’il a parlé, parlons aussi ; il a parlé, parce qu’il est le Verbe, parlons à notre tour puisque nous devons parler du Verbe. Mais comment nous hasarder à parler du Verbe ? C’est que lui-même nous a faits à son image. Ainsi donc, parlons de lui autant que flous en sommes capables, parlons de lui autant que nous pouvons parler de ce qui est ineffable, parlons et que nul ne nous contredise. Notre foi n’a-t-elle pas devancé nos paroles et ne pouvons-nous pas dire : « J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé ? » bj. Ainsi je dis ce que je crois. Le vois-je aussi tant soit peu ? Le Verbe le sait mieux que moi, mais vous, vous ne pouvez le constater. Que m’importe d’ailleurs, si l’on voit ce que je vais dire, que l’on croie on que l’on ne croie pas que je le vois moi-même ? Voyez-le clairement et pensez de moi ce qu’il vous plaira. 8. « Le Fils ne saurait faire de lui-même que ce qu’il voit faire au Père. » Ici s’élève avec orgueil une erreur des Ariens ; mais elle ne s’élève que pour tomber, car ce n’est point par l’humilité qu’ils cherchent l’humiliation. Que prétends-tu donc ? Que le Fils est moins que le Père, et tu t’appuies sur ces mots : « Le Fils ne saurait faire de lui-même que ce qu’il voit faire, au Père. » C’est de là que tu veux couture à l’infériorité du Fils. Je le sais, je le sais, ce passage t’embarrasse. Eh bien ! crois que le Fils n’est pas moins que le Père ; tu ne peux le comprendre encore, crois-le, c’est ce que je disais tout à l’heure. – Comment, répliques-tu, aller à l’encontre de ses propres paroles ? Il dit lui-même : « Le Fils ne saurait faire que ce qu’il voit faire au Père. » – Sans doute, mais lis aussi ce qui suit : « Car tout ce que fait le Père, le Fils le fait également ; » il ne dit pas qu’il en fait autant. Que votre charité se recueille un peu, afin que vous ne vous étourdissiez pas vous-mêmes, Il faut ici un cœur tranquille, une foi pieuse et appliquée ; une religieuse attention, non pas à moi, pauvre instrument, mais à Celui qui me donne à distribuer le pain de vie. Donc, un peu d’attention. Vous avez entendu avec bonheur, avec joie, vous avez compris facilement ce que nous avons dit pour vous exciter à la foi, pour vous pénétrer de cette foi qui dispose à comprendre ; vous vous êtes réjouis d’entendre cela, vous m’avez suivi et saisi parfaitement. Quelques-uns sans doute comprendront aussi ce qu’il me reste encore à dire ; je crains que tous ne le saisissent pas. Cependant c’est Dieu même qui nous a indiqué, par la lecture de l’Évangile, le sujet toutefois que nous avons à traiter et nous ne pouvons décliner les ordres du Maître. Mais je crains, d’être accusé d’avoir parlé inutilement par ceux qui ne comprendront pas, et peut-être y en aura-t-il plusieurs. Toutefois, comme il y en aura aussi pour comprendre, ma parole ne sera point complètement stérile. Qu’on se réjouisse donc, si on comprend, et si on ne comprend pas, qu’on prenne patience ; qu’on souffre avec calme de ne pas saisir, afin d’arriver à saisir plus tard. 9. Jésus donc ne dit pas : Quoique fasse le Père, le Fils en fait autant, comme si les œuvres du Père n’étaient pas identiquement les mêmes que celles du Fils. Il semblait exprimer cette idée dans les paroles déjà citées : « Le Fils ne fait de lui-même que ce qu’il voit faire au Père. » Là néanmoins, remarque-le, il ne dit pas non plus : Que ce qu’il entend commander au Père, mais : « Que ce qu’il voit faire au Père. » Donnons à ces mots une pensée, ou plutôt un sens charnel ; nous verrons comme deux ouvriers, le Père et le Fils, le Père qui travaille sans prendre modèle sur personne, et le Fils qui travaille eu regardant le Père. Ce regard sans doute serait encore charnel ; mais pour bien saisir ce qui précède, ne dédaignons pas de descendre à ces basses et abjectes suppositions. Mettons-nous donc sous les yeux un spectacle tout matériel ; représentons-nous deux ouvriers, père et fils. Le père vient de faire un meuble que le fils n’aurait pu faire s’il ne l’avait vu faire au père ; le fils regarde ce meuble, et il en fait un pareil, mais il ne fait pas celui-là. Avant de passer à ce qui suit, je m’adresse à l’Arien. Te fais-tu, lui dis-je, l’idée que je viens d’exprimer ? Te figures-tu le Père faisant un travail et le Fils en faisant un semblable parce qu’il a vu comment s’y prenait le Père ? N’est-ce pas ce que, semblent signifier les paroles auxquelles tu t’es arrêté ? Il n’y est pas dit en effet Le Fils ne saurait faire de lui-même que ce qu’il entend le Père lui commander ; mais : « Le Fils ne saurait faire de lui-même que ce qu’il voit faire au Père. » Si c’est là le sens que tu donnes à ces mots, il faut admettre que le Père a travaillé, que le Fils l’a regardé pour apprendre à travailler lui-même et à faire un ouvrage différent et néanmoins semblable à celui de son Père. Mais cet ouvrage du Père, par qui l’a-t-il exécuté ? Si ce n’est point par son Fils, par son Verbe, te voilà en guerre contre l’Évangile où il est dit : le Père. « Tout a été fait par lui bk. » Ainsi donc, tout ce qu’avait fait le Père, il l’avait fait par son Verbe, par son Verbe, c’est-à-dire par son Fils. Quel autre alors le regardait pour apprendre à faire ce qu’il voyait faire à son Père ? Vous ne dites pas ordinairement que le Père ait deux fils ; il n’a qu’un Fils unique engendré par lui, bien que, dans sa miséricorde, tout en ne commun quant sa divinité qu’à lui seul, il n’en fasse pas son seul héritier ; car il donne des cohéritiers à ce Fils unique, et s’il ne les engendre pas, comme lui, de sa substance, il les adopte par lui, pour être membres de sa famille, puisqu’au témoignage des saintes Écritures, notre vocation est d’être ses enfants adoptifs bl. 10. Que dis-tu donc ? C’est le Fils unique qui parle lui-même ; c’est le Fils unique qui parle dans l’Évangile ; c’est la Parole même qui nous adresse la parole et qui nous dit : « Le Fils ne saurait faire de lui-même que ce qu’il voit faire à son Père. » Mais déjà le Père a agi, le Fils l’a vu agir ; et cependant le Père ne fait rien que par le Fils, Je te vois embarrassé, hérétique, je te vois troublé ; mais ce trouble, comme le mouvement produit par l’hellébore, sera pour toi un trouble salutaire. Tu ne t’y retrouves plus, et si je ne me trompe, tu condamnes toi-même ton interprétation et ton sentiment charnel. Laisse de côté ce regard physique, et si tu as quelque chose au cœur, élève-toi à la contemplation des choses divines. Il est vrai, ce sont des paroles humaines qui te sont adressées par un homme, par un Évangéliste, et parce que tu es homme toi-même ; mais ces paroles sont relatives au Verbe, et si elles sont humaines, c’est pour t’élever à la connaissance des choses de Dieu. C’est le Maître qui t’embarrasse pour t’instruire, qui te jette une question pour exciter ton attention. « Le Fils, dit-il, ne saurait rien faire qu’il ne le voie faire à son Père. » Conséquemment il devait ajouter : Quoique fasse le Père ; le Fils en fait autant. Néanmoins ce n’est pas ce qu’il dit, mais : « Tout ce que fait le Père, le Fils le fait avec lui. » Les œuvres du Père ne sont pas autres que celles du Fils ; car tout ce que fait le Père, il le fait par le Fils. Le Fils a ressuscité Lazare bm. Le Père ne l’a-t-il pas en même temps ressuscité ? Le Fils a guéri l’aveugle-né bn ; le Père ne l’a-t-il pas guéri avec lui ? Le Père agit par le Fils dans le Saint-Esprit ; c’est une Trinité de personnes, mais il n’y a qu’une seule action ; c’est la même majesté, la même éternité et là même coéternité, ce sont les mêmes œuvres. Il n’y a pas des hommes créés par le Père, ni d’autres par le Fils, ni d’autres par l’Esprit-Saint ; le même homme est créé par le Père, le Fils et le Saint-Esprit ; le Père, le Fils et l’Esprit-Saint ne sont qu’un seul et même Dieu créateur. 11. Si tu vois ici pluralité dans les personnes, reconnais aussi qu’il y a unité dans la divinité. À cause de la pluralité des personnes nous lisons « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. » Dieu ne dit pas : Je vais faire l’homme ; sois attentif afin de pouvoir en faire toi-même un semblable ; mais : « Faisons ; » voilà la pluralité ; « à notre image ; » la pluralité encore. Où donc est l’unité de Dieu ? Poursuis : « Et Dieu fit l’homme bo. » Après : « Faisons l’homme », il n’est pas dit : Et les dieux firent l’homme ; l’unité se révèle dans ces mots. « Et Dieu fit l’homme. » 12. Qu’est devenue ton interprétation charnelle ? Qu’elle rougisse, qu’elle se cache, qu’elle s’évanouisse : ô Verbe de Dieu, parlez-nous. Nous tous qui avons déjà quelque piété et qui croyons, nous qui avons une foi pénétrante et qui sommes déjà tant soit peu disposés à comprendre, tournons-nous vers le Verbe, le foyer de toute lumière, et disons-lui : Seigneur, votre Père fait les mêmes choses que vous, puisqu’il fait tout par vous. Dès le commencement vous étiez son Verbe : nous ne l’avons pas vu, mais on nous l’a enseigné et nous le croyons. Dans cet enseignement nous avons appris aussi que tout a été fait par vous et de là il suit que tout ce que fait le Père c’est par vous qu’il le fait et que vous faites tout ce qu’il fait. Pourquoi alors avez-vous dit : « Le Fils ne saurait rien faire de lui-même ? » Je vois bien que vous avez avec votre Père une certaine égalité, lorsque j’entends ces mots : « Tout ce que fait le Père, le Fils le fait avec lui ; » oui, je reconnais, je saisis ici une certaine égalité et j’y vois dans la mesure de mes forces la même pensée que dans ces autres expressions : « Mon Père et moi nous sommes un bp. » Mais pourquoi ne pouvez-vous rien faire que vous ne le voyiez faire à votre Père ? Que voulez-vous dire par là ? 13. Né pourrait-il pas me répondre, ou plutôt nous répondre à tous : Dans ces paroles : « Le Fils ne saurait rien faire qu’il ne le voie faire à son Père », quel sens donnes-tu au mot voir ? Qu’entends-tu par mon regard ? – Oublions un peu la nature de serviteur qu’il a prise pour nous. Considéré dans cette nature, le Seigneur avait, comme nous, des yeux et des oreilles, un corps et des membres comme nous. Sa chair lui venait d’Adam ; mais quelle différence entre lui et Adam ! Et soit qu’il marchât sur terre ou sur mer, car il pouvait tout ce qu’il voulait, tout ce qui lui plaisait, il regardait comme il l’entendait, jetait les yeux et voyait, les détournait et ne voyait plus ; on marchait devant lui et il voyait des yeux du corps, on marchait derrière lui et il n’en voyait pas, quoique rien ne fût caché à sa divinité. Fais abstraction, fais donc un peu abstraction de cette nature de serviteur et considère en lui la nature de Dieu, cette nature qu’il avait avant la création du monde et qui le rendait égal à son Père, ainsi que le dit et que doit te le faire entendre celui de qui viennent ces paroles : « Il avait la nature de Dieu et il n’a point cru usurper en se faisant égal à Dieu bq. » Considère-le, si tu le peux, dans cette nature, afin de pouvoir comprendre en quoi consiste son regard. « Au commencement était le Verbe. » Comment regarde le Verbe ? A-t-il des yeux ? A-t-il des yeux comme les nôtres ? A-t-il, non pas les yeux du corps, mais les yeux de ces cœurs pieux dont il est dit : « Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ? br » 14. Le Christ est à la fois Dieu et homme ; il te montre aujourd’hui son humanité, il te réserve pour plus tard sa divinité. En voici la preuve. « Celui qui m’aime, dit-il, observe mes commandements : celui qui m’aime sera aimé de mon Père, et je l’aimerai aussi. » Puis, comme si on lui demandait : Que donnerez-vous à celui qui vous aime ? « Et je me montrerai à lui, poursuit-il. » Que signifie cela, mes frères ? Comment ! ses disciples le voyaient, et il promettait de se montrer à eux ? À qui en effet promettait-il de se montrer ? A ceux qui le voyaient ou à ceux qui ne le voyaient pas ? Rappelons-nous ce qu’il répondit à un de ses Apôtres qui demandait comme suprême bonheur de voir le Père et qui disait expressément : « Montrez-nous votre « Père, et cela nous suffit. » Debout donc, dans sa nature humaine, sous les yeux de cet Apôtre et réservant de lui montrer sa nature divine quand il serait lui-même divinisé : Quoi, répondit-il, « je suis depuis si longtemps avec vous, et vous ne me connaissez pas ! Qui me voit, voit aussi mon Père bs. » Tu cherches à voir mon Père, regarde-moi : tu me vois sans me voir : tu vois la nature que j’ai prise pour toi, tu ne vois pas celle que je te réserve. Observe mes préceptes, purifie-toi la vue ; car « celui qui m’aime garde mes commandements ; et je l’aimerai à mon tour : » et parce qu’il aura gardé mes commandements et qu’il sera guéri parce moyen, « je me découvrirai moi-même à lui. » 15. Hélas ! mes frères, si nous ne pouvons comprendre en quoi consiste le regard du Verbe, où allons-nous ? N’exigeons-nous pas trop tôt de le comprendre ? Pourquoi demander qu’on nous montre ce que nous ne saurions voir ? Aussi quand on nous parle de ce regard du Verbe, on nous parle de ce que nous désirons et non pas de ce que nous pouvons contempler. En effet, voir le regard du Verbe, si tu en étais capable, ce serait voir le Verbe même ; le Verbe n’est pas différent de son regard ; autrement il serait d’une nature mélangée et compliquée, double et composée, tandis qu’il est simple, d’une ineffable simplicité. Le regard de l’homme est différent de l’homme même, car le regard peut s’éteindre sans que l’homme vienne à mourir ; mais il n’en est pas ainsi dans le Verbe. Voilà ce que j’annonçais ne pouvoir être compris par tout le monde : encore si le Seigneur accordait à quelques-uns de le comprendre ! Ce qu’il demande de nous, mes frères, c’est que nous reconnaissions au moins que ce regard du Verbe surpasse notre entendement, et comme cet entendement est faible, appliquons-nous à le fortifier, à le perfectionner. Par quel moyen ? Par l’observation des commandements. Lesquels ? Ceux dont il est dit : « Celui qui m’aime, garde mes préceptes. » Quels sont ces préceptes ? car enfin nous voulons grandir, nous fortifier et nous perfectionner jusqu’à voir le regard du Verbe. O Seigneur, dites-nous donc quels sont ces préceptes. « Le précepte nouveau que je vous fais, c’est de vous aimer les uns les autres bt. » Ainsi donc, mes frères, puisons cette charité à la source abondante d’où elle jaillit ; pénétrons-nous, nourrissons-nous de charité. Saisis pour pouvoir saisir. Que la charité t’engendre, te nourrisse, te développe, te fortifie, te rende capable de voir que le regard du Verbe n’est pas différent de lui-même, que ce regard est le Verbe même. Tu comprendras alors facilement que ces paroles : « Le Fils ne saurait rien faire de lui-même qu’il ne le voie faire au Père », reviennent à celles-ci : Le Fils n’existerait pas, s’il ne naissait du Père. Assez, mes frères ; en méditant ce que je viens de dire, beaucoup pourront le comprendre ; je pourrais l’obscurcir en le répétant plusieurs fois.
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