Matthew 14
CHAPITRE XLIII. HÉRODE APPRENANT LES MIRACLES DE JÉSUS.
91. On lit ensuite dans saint Matthieu : « En ce temps-là Hérode le tétrarque apprit ce que l’on publiait de Jésus ; et il dit à ses serviteurs C’est Jean-Baptiste, c’est lui-même qui est ressuscité d’entre les morts ; et c’est pour cela qu’il se fait par lui tant de miracles a. » Saint Marc raconte la même chose et de la même manière, mais non dans le même ordre b. Car après avoir rappelé que Jésus envoya ses disciples, en leur recommandant de ne rien porter avec eux que le bâton, et après avoir terminé ce qu’il apporte de son discours, il relate le fait qui nous occupe ; mais sans obliger de croire que ce fait ait suivi d’une manière immédiate ce qui précède, non plus que saint Matthieu chez qui nous lisons : « En ce temps-là » et non : En ce jour-là, ni : À cette heure. Néanmoins, d’après saint Marc, ce ne fut pas Hérode mais d’autres qui disaient : « Jean-Baptiste est ressuscité d’entre les morts », tandis que d’après saint Matthieu ce fut Hérode qui le dit à ses serviteurs. » Tout en gardant ici le : même ordre que saint Marc, et sans obliger, non plus que lui, à croire que telle fut la suite des événements, saint Luc rapporte en ces termes le même fait : « Cependant Hérode le tétrarque entendit parler de tout ce que faisait Jésus, et il ne savait que penser, parce que les uns disaient Jean est ressuscité d’entre les morts ; d’autres : Élie est apparu ; et d’autres enfin : Un des anciens prophètes est ressuscité. Mais Hérode disait : J’ai décollé Jean ; quel est donc celui-ci, « de qui j’entends de si grandes choses ? Et il souhaitait de le voir c. » Ici l’évangéliste, de même que saint Marc, rapporte que ces paroles : « Jean est ressuscité d’entre les morts, furent prononcées par d’autres et non par Hérode. Mais quand saint Luc parle de l’hésitation d’Hérode et cite ensuite ces mots du tétrarque : J’ai décollé Jean ; quel est donc celui-ci, dont j’entends de si grandes choses ? » il faut comprendre qu’Hérode témoigna d’abord cette hésitation, puis, que persuadé de ce qu’on disait autour de lui, il dit à son tour ce, que nous lisons dans saint Matthieu : « C’est Jean-Baptiste, « c’est lui-même qui est ressuscité d’entre les morts ; et c’est pourquoi il se fait par lui tant de miracles. » Ou bien peut-être faut-il prononcer ces paroles sur le ton du doute. S’il y avait : Celui-ci n’est-il point, ou : Ne serait-il point Jean-Baptiste ? cette réflexion serait inutile, car on verrait de prime abord le doute et l’hésitation d’Hérode. Mais comme la forme interrogative manque dans les paroles du tétrarque, on peut ou la suppléer ou la négliger dans la prononciation ; et l’on est libre de comprendre ou bien que convaincu de ce qui se disait il parla comme n’ayant plus de doute, ou bien encore qu’il était dans l’hésitation marquée par le texte de saint Luc. D’ailleurs, après avoir rapporté que d’autres qu’Hérode disaient de Jean-Baptiste : Il est ressuscité d’entre les morts, saint Marc finit parfaire dire à Hérode lui-même : « Jean-Baptiste, à qui j’ai fait trancher la tête, est ressuscité d’entre les morts ; » et ces dernières paroles peuvent aussi être prononcées ou de manière à marquer la conviction, ou de manière à faire entendre le doute. Après avoir rapporté ce fait, saint Luc passe à un autre objet, mais saint Matthieu et saint Marc racontent à cette occasion comment Jean-Baptiste fut mis à mort par Hérode.SIXIÈME SERMON. SUR CES PAROLES DE L’ÉVANGILE SELON SAINT MATTHIEU (XIV, 1-2). « HÉRODE LE TÉTRARQUE ENTENDIT LE BRUIT DE LA RENOMMÉE DE JÉSUS, ET IL DIT À SES SERVITEURS : « C’EST JEAN-BAPTISTE, C’EST LUI-MÊME QUI EST RESSUSCITÉ D’ENTRE LES MORTS, ET VOILA POURQUOI DES MIRACLES S’OPÈRENT PAR LUI, ETC. » LE MARTYRE.
ANALYSE.—1. Jean-Baptiste a été martyr.—2. Nous pouvons tous être martyrs avec lui. —3. Il ne faut point craindre un ennemi, alors même qu’il nous menace de la mort.—4. Ce n’est point le supplice, mais la cause pour laquelle on meurt, qui fait le martyr. —5. Il faut résister au démon et combattre pour la vérité jusqu’à la mort. —6. Exhortation à bien vivre. 1. Ce chapitre du saint Évangile que le Seigneur a daigné nous enseigner, mes bien chers frères, ne permet pas à l’Église chrétienne de douter en aucune manière que Jean doive être considéré comme un martyr et qu’il ait mérité cette couronne avant la passion du Seigneur. Sa naissance, sa passion ont été antérieures à la passion du Christ, et toutefois il n’a pas été l’auteur de notre salut, mais seulement le précurseur de notre Juge. Il précédait le Seigneur en s’attribuant à lui-même une humble sujétion et en réservant à son Maître céleste tout honneur et toute gloire. Mais pourquoi disons-nous que Jean a été martyr ? Est-ce qu’il a été saisi par les persécuteurs des chrétiens et emmené par eux ; puis interrogé par des juges devant lesquels il aurait confessé le Christ, et qui l’auraient ensuite envoyé au supplice ? Car ce sont là les circonstances qui ont concouru à faire les martyrs depuis la passion de Jésus-Christ. Comment donc Jean peut-il recevoir le titre de martyr ? Parce qu’il a eu la tête tranchée ? Mais c’est la cause pour laquelle on meurt, et non pas le supplice même, qui fait le martyr. Parce qu’il offensa une femme puissante ? Mais alors pour quel motif, à quelle occasion l’offensa-t-il ? Il l’offensa en disant la vérité au roi qui était devenu son mari incestueux ; en déclarant à ce roi qu’il ne lui était point permis d’avoir pour femme l’épouse de son frère. Il mérita la haine de cette femme en parlant le langage de la vérité, et en méritant cette haine il obtint d’être supplicié et de recevoir la couronne et tous les biens qui nous sont promis pour le siècle futur. Enfin la luxure danse, et l’innocence est condamnée ; mais en même temps que l’innocence est condamnée par les hommes, elle est couronnée par le Dieu tout-puissant. 2. Que personne donc ne dise : Je ne puis être martyr, puisque les chrétiens ne sont plus persécutés. « Vous venez d’entendre que Jean a souffert le martyre ; il vous est facile maintenant de comprendre qu’il a été réellement mis à mort pour Jésus-Christ. Comment, allez-vous me dire, a-t-il été mis à mort pour Jésus-Christ, puisqu’on ne l’a point interrogé sur sa foi en Jésus-Christ, et qu’on ne l’a point obligé à renier son titre de chrétien ? Entendez Jésus-Christ qui vous dit lui-même : « Je suis la voie, la vérité et la vie » d. Si le Christ est la vérité, on souffre donc pour lui dès que l’on est condamné pour la vérité, et par là même on a droit à la couronne du martyre. Ainsi, que personne ne cherche à s’excuser ; dans tous les temps on peut être martyr. Et qu’on ne vienne pas me répondre que les chrétiens ne sont plus persécutés. La maxime de l’apôtre saint Paul ne saurait être révoquée en doute, étant le langage de la vérité même. Le Christ, qui parlait par la bouche de cet homme, n’a point enseigné un mensonge. Or, voici cette maxime : « Tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ, souffriront persécution e », il parle de tous, sans aucune exception ni réserve en faveur de qui que ce soit. Si vous voulez éprouver la vérité de cette parole, commencez par vivre pieusement dans le Christ, et la conviction, qui naît de l’expérience, ne tardera pas à pénétrer dans votre esprit. Parce que les rois de la terre ont laissé tomber le glaive et éteindre les bûchers de la persécution, s’ensuit-il que le démon a cessé de sévir ? La haine de cet ancien ennemi est toujours éveillée contre nous ; prenons garde de nous endormir. Tantôt il fait briller devant nos yeux des charmes séducteurs, ou il tend devant nos pas des pièges habilement dissimulés ; tantôt il insinue dans notre esprit des pensées mauvaises ; il a recours successivement aux promesses, aux menaces ; mais son but constant est de nous précipiter dans un abîme de plus en plus profond. Parfois même il se présente des circonstances également favorables aux projets du démon, et périlleuses pour l’homme ; des circonstances où il faut repousser avec un courage vraiment héroïque les suggestions mauvaises et accepter librement la mort qui se présente. Je m’explique, mes frères. Si un personnage quelconque, par exemple un homme d’un rang élevé, ayant en main l’autorité nécessaire pour vous envoyer à la mort, prétendait vous obliger à porter un faux témoignage, sans pourtant vous dire en termes exprès : Reniez le Christ ; quel parti choisiriez-vous, dites-moi ? Consentiriez-vous à rendre un témoignage contraire à la vérité, ou bien aimeriez-vous mieux mourir pour cette même vérité? Sachez d’abord que, sauf les mots, ce persécuteur d’un nouveau genre vous dirait réellement : Reniez le Christ. Car si, comme l’Évangile nous l’a appris tout à l’heure, si le Christ est la vérité, il s’ensuit nécessairement que nier la vérité, c’est nier le Christ. Or, tout homme qui ment, nie une vérité. Mais celui qui porte un faux témoignage, pourquoi le porte-t-il ? Est-ce par crainte ? Oui, certainement. Comment donc tous les chrétiens auraient-ils cessé d’être en butte à la persécution, alors que tous, au contraire, ont à lutter et à combattre pour la vérité ? Quel est celui qui n’a aucune épreuve à subir, aucune tentation, aucune souffrance à supporter ? 3. Mais enfin, cet homme qui vous menaçait de la mort et qui avait soif de votre sang, cet homme enflé de sa puissance et aveuglé par son orgueil insensé, cet ennemi qui vous a contraint à commettre un parjure et à porter un faux témoignage, que vous aurait-il fait en réalité ? J’entends déjà votre faiblesse répondre : Il m’aurait tué. – Non, il ne vous eût point tué. – Je sais parfaitement, moi, qu’il m’aurait tué. – Eh bien, s’il en est véritablement ainsi, je vous répliquerai à mon tour : Vous, mon frère, vous avez tué votre âme, quand vous avez rendu un témoignage contraire à la vérité. Votre ennemi, lui aussi, aurait tué, mais il aurait tué votre corps seulement. Qu’eût-il pu faire à votre âme ? Il aurait peut-être renversé la maison, mais il n’eût réussi qu’à procurer une couronne à l’habitant de cette maison. Voilà ce que votre ennemi vous eût fait, si vous aviez persévéré dans la vérité, si vous aviez résisté et refusé un faux témoignage. Oui, il aurait tué, mais il aurait tué votre corps, non point votre âme. Écoutez votre Seigneur, daignant vous apprendre le moyen de vivre toujours dans une sécurité parfaite : « Ne craignez point », dit-il, « ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent plus nuire ensuite ; mais craignez celui qui a le pouvoir de tuer le corps et l’âme et d’envoyer l’un et l’autre dans la géhenne. Oui, je vous le répète : Craignez celui-là f ». Jean le craignit, c’est pourquoi il ne voulut point taire la vérité, et il fut victime de la fureur des méchants. Une femme impudique attira sur lui la haine du roi, et il obtint la palme du martyre. 4. « Tous ceux donc qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ » sont en butte à des persécutions de ce genre. À la vérité, personne ici-bas n’est à l’abri de la persécution : le travail et les fatigues au prix desquelles on acquiert les biens de ce monde, la crainte qu’on éprouve de les perdre, les souffrances et les maladies inséparables de la vie présente, le spectre de la mort toujours dressé devant nous, voilà autant de persécutions dont nul homme n’est exempt. Mais il faut savoir distinguer quel est celui qui souffre et quel est le motif de ses souffrances. Ceux-là sont de vrais martyrs, qui combattent pour la vérité, en d’autres termes, pour Jésus-Christ, et ils recevront certainement la couronne due à leurs mérites. Ceux, au contraire, qui souffrent persécution pour l’amour de ce siècle, lequel est sous la puissance du malin esprit, ceux-là ne trouvent dans leurs souffrances temporelles qu’un châtiment juste et légitime. 5. Ainsi, mes frères, le passage de l’Évangile dont vous venez d’entendre la lecture, nous apprend à combattre jusqu’à la mort pour la vérité, à ne point porter de faux témoignage, à ne point violer nos serments, à affronter les périls les plus extrêmes, pour la défense des droits de la justice. Car il n’y a pas grand mérite à défendre la justice, quand cette défense ne trouble point notre sécurité, ou quand elle nous procure même des avantages temporels. Considérons que le démon, cotre tentateur et notre persécuteur, veille constamment pour nous perdre, et au nom et avec le secours du Seigneur notre Dieu, veillons, nous aussi, avec plus de ferveur, pour nous mettre en garde contre lui, de peur qu’il ne réussisse à nous rendre plus ou moins les malheureux esclaves de cette cupidité par laquelle il cherche ordinairement à nous entraîner dans l’abîme ; car où est celui qui n’a jamais cédé à la cupidité et à la crainte, ces deux traits les plus dangereux de l’ennemi ? Les hommes qui placent leurs espérances dans les choses de ce monde se trouvent enlacés dans des filets divers, et il leur devient impossible de découvrir la vérité. Il y a, pour ainsi dire, deux portes auxquelles le démon vient frapper et par lesquelles il cherche à entrer : la cupidité d’abord, et ensuite la crainte. S’il trouve ces deux portes tenues soigneusement fermées par les fidèles, il passe. Qu’est-ce donc que la cupidité ? me direz-vous. Qu’est-ce que la crainte ? Écoutez bien cette réponse : La première consiste à ne point porter vos désirs vers les choses qui passent ; la seconde, à ne point craindre ce qui est sujet à défaillir et à périr avec le temps. Quand nous agissons ainsi, le démon ne trouve plus dans notre cœur aucun nid où il puisse établir sa demeure. Notre destinée, en effet, c’est de combattre jusqu’à la fin ; non-seulement nous qui, debout ou assis, occupons ici un siège supérieur et vous enseignons la parole divine, mais tous les membres de Jésus-Christ sont appelés à combattre. 6. C’est pour cette raison que jusqu’aujourd’hui l’usage est, en Numidie, d’adjurer les serviteurs de Dieu par ces mots : Si tu remportes la victoire. Vous voyez que ce n’est point là une vaine formule, n’ayant rapport à aucun combat. Ici, à Carthage, où nous parlons, dans toute la province proconsulaire et dans la Byzacène, à Tripoli même, les serviteurs de Dieu ont coutume de s’adjurer réciproquement en ces termes : Par votre couronne. Personne, assurément, ne recevra cette couronne, sans avoir auparavant remporté la victoire. Je vous adjure donc, moi aussi, par votre couronne, et je vous convie à combattre de tout votre cœur contre le démon, et si nous remportons ensemble la victoire, ensemble aussi nous recevrons la couronne. Comment osez-vous nous dire : Par votre couronne, alors que votre conduite et votre vie sont mauvaises ? Que votre vie, que votre conduite soient conformes à la vertu, que tous vos actes, intérieurs et extérieurs, soient irrépréhensibles, et vous-mêmes vous serez notre couronne. C’est la pensée que l’Apôtre, s’adressant au peuple de Dieu, c’est-à-dire à vous-mêmes, exprimait en ces termes : « O vous qui êtes ma joie et ma couronne, persévérez dans le Seigneur g ». Si la fortune et les circonstances vous sourient, persévérez dans le Seigneur ; si, au contraire, vous n’éprouvez que déception et revers, demeurez encore inébranlables dans le Seigneur. Ne vous séparez jamais de celui qui demeure toujours debout et qui rend invincibles comme lui ceux qui combattent sous ses yeux, et avec son secours vous demeurerez fermes et invulnérables, et vous mériterez de vous approcher enfin de lui pour recevoir la couronne promise aux vainqueurs.CHAPITRE XLIV. EMPRISONNEMENT ET MORT DE JEAN-BAPTISTE.
92. Saint Matthieu en effet continue ainsi : « Car, Hérode, ayant fait arrêter Jean-Baptiste, l’avait chargé de fers, et fait jeter en prison, à cause d’Hérodiade femme de son frère », et le reste, jusqu’à l’endroit où il dit : « Ses disciples vinrent ensuite prendre son corps, l’ensevelirent et allèrent porter cette nouvelle à Jésus h. » C’est ce, que raconte aussi saint Marc et dans le même ordre i. Mais saint Luc rappelle cet emprisonnement du précurseur, dans une autre occasion, au moment même du baptême de Jésus. Ce qui prouve qu’il raconte ce fait par avance. Car après avoir rapporté que Jean-Baptiste disait du Seigneur qu’il avait le van à la main, qu’il nettoierait son aire, mettrait le bon grain dans son grenier et brûlerait la paille dans un feu éternel ; il ajoute aussitôt le fait de l’emprisonnement que saint Jean l’évangéliste démontre clairement n’avoir eu lieu que plus tard ; car il dit qu’après son baptême, Jésus alla en Galilée, y changea l’eau en vin, demeura quelques jours à Capharnaüm, puis revint dans la terre de Judée, où il baptisa beaucoup de monde sur les bords du Jourdain, avant que Jean-Baptiste eût été mis en prison j. Quine croirait, s’il est peu versé dans la connaissance des saintes lettres, que ce fut en parlant du van et de l’aire nettoyée que saint Jean offensa Hérode, et que celui-ci le fit aussitôt jeter en prison ? La vérité, comme nous l’avons déjà démontré ailleurs, c’est que les choses ne sont pas relatées dans l’ordre où elles se sont accomplies ; la preuve en est ici même, dans le texte de saint Luc k. S’il était vrai que Jean eût été jeté en prison aussitôt après son, discours, comment expliquerait-on ce que dit le même évangéliste, que Jésus fut ensuite baptisé par saint Jean ? Il est donc manifeste que saint Luc s’est rappelé ce fait accidentellement et en a parlé par anticipation, et avant beaucoup d’autres choses qui ont précédé la détention de Jean-Baptiste. Ni saint Matthieu ni saint Marc, ne rapportent eux-mêmes ce fait dans l’ordre où il a eu lieu suivant le témoignage même de leurs écrits. Car eux aussi nous disent que Jean-Baptiste ayant été arrêté, le Sauveur alla en Galilée l ; c’est après avoir relaté de nombreux miracles opérés par Jésus dans ce pays, qu’ils en viennent à parler de la conviction ou de l’hésitation d’Hérode sur la prétendue résurrection de Jean qu’il avait fait décapiter m, et des circonstances de l’emprisonnement et de la mort de Jean-Baptiste.CHAPITRE XLV. MIRACLE DES CINQ PAINS.
93. Après avoir rappelé que la nouvelle de, la mort de Jean fut portée à Jésus-Christ, saint Matthieu poursuit ainsi : « Jésus, ayant appris cela, partit de là dans une barque pour se retirer à l’écart dans un lieu désert. Et le peuple l’ayant su, le suivit à pied, de diverses villes. Lors donc qu’il sortit de la barque, il vit une grande foule, il en eut pitié et guérit leurs malades n. » Selon le texte de l’évangéliste, ceci eut lieu immédiatement après la mort du précurseur. Par conséquent ce qui est raconté plus haut des miracles de Jésus, dont la nouvelle troubla Hérode et lui fit dire : « J’ai fait trancher la tête à Jean », n’arriva que plus tard. On doit en effet regarder comme postérieures des actions qui, portées à la connaissance d’Hérode par la renommée, le jetaient dans le trouble, et lui donnaient lieu de se demander quel pouvait être celui dont il apprenait de si grandes merveilles, après avoir fait couper la tête à Jean-Baptiste. Mais après avoir parlé du martyre de Jean, saint Marc rapporte que les disciples envoyés par Jésus revinrent près de lui, et lui rendirent compte de ce qu’ils avaient fait et enseigné ; qu’ensuite, et lui seul parle de ceci, Jésus leur dit de se reposer un peu à l’écart ; qu’il monta sur. une barque et se rendit avec eux dans un autre lieu ; qu’une foule nombreuse informée de leur départ s’y trouvait déjà quand ils arrivèrent ; que le Sauveur ayant pitié de cette foule, l’enseigna longuement et que, l’heure étant déjà bien avancée, il nourrit tous ceux qui étaient là avec cinq pains et deux poissons o. Les quatre évangélistes ont tous rapporté ce miracle. Saint Luc même, après avoir plus haut, et à l’occasion dont nous avons parlé, raconté ce qui regarde l’emprisonnement de Jean-Baptiste p ; joint ici d’une manière immédiate à ce qu’il vient de dire de l’hésitation d’Hérode touchant la personne du Seigneur, les faits relatés par saint Marc ; savoir, que les Apôtres revinrent près de Jésus, lui rendirent compte de ce qu’ils avaient fait, et que, les prenant avec lui, le Sauveur se retira à l’écart dans un lieu désert ; qu’il y vit arriver une foule considérable, à qui il parla du royaume de Dieu et dont il guérit les malades. C’est après cela qu’il raconte aussi le miracle des cinq pains opéré vers le déclin du jour q. 94. Quant à saint Jean, qui diffère beaucoup des trois autres, en ce qu’il s’arrête plus aux discours qu’aux actions merveilleuses de Notre-Seigneur, il dit d’abord que Jésus quittant la terre de Juda prit de nouveau le chemin de la Galilée, ce qui doit s’entendre du voyage qu’y fit Jésus, au rapport des trois autres évangélistes, lorsque Jean eut été mis en prison ; après avoir rappelé cela, il rapporte ce que dit le Seigneur en traversant le pays de Samarie et en rencontrant la Samaritaine près du puits de Jacob ; il ajoute qu’au bout de deux jours le Sauveur se remit en marche pour venir en Galilée ; qu’il se rendit à Cana où précédemment il avait changé l’eau en vin, et qu’il guérit alors le fils d’un officier r. Il ne parle pas des autres actions ni des autres discours que les autres évangélistes attribuent à Jésus pendant son séjour en Galilée : mais, ce que n’a relevé aucun d’eux, il dit que le jour de la grande fête des Juifs il se rendit à Jérusalem, et y guérit miraculeusement cet homme qui, depuis trente-huit ans malade, n’avait personne pour le descendre dans la piscine où trouvaient leur guérison ceux qui souffraient de quelque infirmité. Il rappelle ensuite un long discours de Jésus-Christ à cette occasion ; puis il nous le montre passant à l’autre bord de la mer de Galilée, c’est-à-dire du lac de Tibériade, et suivi d’une grande multitude ; allant ensuite sur une montagne et s’y reposant avec ses disciples ; c’était aux approches de la fête de Pâque pour les Juifs, et c’est alors qu’ayant levé les yeux et voyant une foule très-considérable, il la nourrit avec cinq pains et deux poissons s, ce que rapportent également les autres évangélistes. Il a donc omis sûrement les faits qui conduisent ceux-ci au récit du miracle dont nous parlons. Mais ces derniers ayant de même gardé le silence sur des choses relatées par lui, on voit que tous sont arrivés au récit de ce miracle comme par des chemins différents ; eux en marchant à-peu-près du même pas, et lui en volant en quelque sorte à la poursuite de ce qu’il y avait de plus relevé dans les discours du Seigneur, et en redisant ce qu’ils omettent, il s’est rencontré avec eux pour retracer la multiplication des cinq pains et pour reprendre bientôt son essor vers des régions supérieures.CHAPITRE XLVI. ENCORE DU MIRACLE DES CINQ PAINS.
95. Saint Matthieu, poursuivant son récit, arrive ainsi au fait même de ce miracle. « Or le soir étant venu, les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : Ce lieu-ci est désert et il est déjà bien tard ; renvoyez-le peuple, afin que tous aillent dans les villages acheter de quoi manger. Mais Jésus leur dit : Il n’est pas nécessaire qu’ils y aillent ; donnez-leur vous-mêmes à manger », et le reste, jusqu’à l’endroit où nous lisons : « Le nombre de ceux qui mangèrent fut de cinq mille hommes, sans compter les femmes et les petits enfants t. » Arrêtons-nous donc à bien examiner ce fait que nous trouvons dans les quatre récits u, et où on prétend voir entre eux quelque opposition ; et faisons remarquer, afin qu’on s’en souvienne pour tout autre passage semblable, que d’après les règles du langage la différence des expressions n’empêche pas d’énoncer la même pensée et de conserver aux choses la même couleur. Nous pourrions commencer, par saint Matthieu, le premier des évangélistes ; mais il vaut mieux commencer par saint Jean, qui va jusqu’à nommer les disciples avec lesquels Jésus parla de son dessein. Voici comme il raconte le fait : « Jésus donc ayant levé les yeux et voyant qu’une fort grande multitude de peuple était venue à lui, dit à Philippe : Où pourrons-nous acheter assez de pains pour donner à manger à tout ce monde ? Philippe lui répondit : Quand on aurait pour deux cents deniers de pain, cela ne suffirait pas pour leur en donner à chacun un petit morceau. Un autre de ses disciples, André, frère de Simon Pierre, lui dit : Il y a ici un petit garçon qui a cinq pains d’orge et deux poissons ; mais qu’est-ce que cela pour tant de gens ? Jésus leur dit : Faites-les asseoir. Or il y avait en ce lieu beaucoup d’herbe ; et environ cinq mille hommes s’y assirent. Jésus prit donc les pains ; et après avoir rendu grâces, il les distribua à ceux qui étaient assis et on leur donna de même.des deux poissons autant qu’ils en voulurent. Après qu’ils furent rassasiés, il dit à ses disciples : Amassez les morceaux qui sont restés, afin que rien ne se perde. Et les ayant amassés ils emplirent douze corbeilles des morceaux qui étaient restés des cinq pains d’orge, après que tous en eurent mangé v. » 96. On n’a pas à rechercher ici ce qu’étaient ces pains, puisque l’Évangéliste déclare que c’étaient des pains d’orge ; quoique là dessus les trois autres gardent le silence. Il ne s’agit pas non plus d’examiner ce qu’il ne dit pas des femmes et des petits enfants, puisque selon saint Matthieu, ils étaient en dehors. des cinq mille hommes. Si l’un rapporte une chose dont l’autre a négligé de parler, y a-t-il là une difficulté ? Non, et c’est ce qui doit être maintenant hors de doute, ce qu’il faut tenir comme un principe toutes les fois que le cas se présente. Mais comment sont vrais de tout point les quatre récits dans ce qu’ils contiennent ? et n’est-il aucun détail qui les mette en contradiction les uns avec les autres ? voilà une question que nous avons à traiter. Si en effet, comme le rapporte saint Jean, Notre-Seigneur, après avoir vu la multitude, demanda à Philippe, pour le tenter, où il serait possible d’avoir des vivres pour tout ce monde ; on peut se demander comment les trois autres peuvent avoir, raison de raconter que d’abord les disciples de Jésus-Christ lui dirent de renvoyer la foule, afin que chacun pût acheter des aliments dans les lieux voisins, et que le Seigneur répondit, d’après saint Matthieu : « Il n’est pas nécessaire qu’ils y aillent ; donnez-leur à manger vous-mêmes. » Ces mots : « Il n’est pas nécessaire qu’ils y aillent », n’ont pas été reproduits par saint Marc ni par saint Luc. Et c’est ici toute la différence entre eux et saint Matthieu. Ce serait donc après cela que le Sauveur aurait jeté les yeux sur la multitude et dit à Philippe ce que nous lisons dans le seul texte de saint Jean. Quant à la réponse que celui-ci prête à Philippe, saint Marc la présente comme ayant été faite par les disciples ; pour faire entendre que cet Apôtre exprimait alors la pensée commune ; à moins que, comme il arrive très-fréquemment, les trois évangélistes n’aient employé le nombre pluriel pour le singulier. Ainsi donc, ces paroles de Philippe, dans saint Jean : « Eût-on pour deux cents deniers de pain, cela ne suffirait pas pour leur en donner à chacun un petit morceau », reviennent à celles-ci de saint Marc : « Allons acheter pour deux cents deniers de pain, et nous leur donnerons à manger. » La question de Jésus : « Combien avez-vous de pains ? » que l’on trouve encore dans saint Marc, n’a pas été rappelée par les autres ; et l’observation que fit André, selon l’évangéliste saint Jean, qu’il y avait là cinq pains et deux poissons, saint Matthieu, saint Marc et saint Luc l’attribuent aux disciples par l’emploi du nombre pluriel an lieu du nombre singulier. De plus saint Luc réunit dans une même phrase la réponse de Philippe et celle d’André. Car ces mots : « Nous n’avons que cinq pains et deux poissons », sont la réponse du dernier ; et ces autres : « A moins peut-être que nous n’allions acheter des vivres à tout ce peuple », paraissent être la réponse de Philippe, sauf les deux cents deniers, qui peuvent venir d’André. Car après avoir dit : « Il se trouve parmi nous un petit enfant qui a cinq pains et deux poissons » il ajouta : « Mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ? » ce qui, revient aux paroles : « À moins peut-être que nous n’allions acheter des vivres pour toute cette multitude. » 97. D’un pareil accord pour le fond et les pensées, avec une telle différence dans les termes, résulte assez clairement pour nous l’utile leçon de ne chercher dans les mots que l’intention de ceux qui parlent. C’est à faire bien ressortir cette intention que doivent s’appliquer tous les narrateurs véridiques, quand ils racontent quelque chose soit d’un homme, soit de Dieu, soit d’un ange. Leurs discours, en effet, peuvent la révéler sans présenter entre eux aucune divergence pour le fond. 98. Mais voici une observation qu’il ne faut pas négliger, afin de prévenir l’embarras que pourrait éprouver le lecteur, dans la rencontre de tout autre passage semblable. D’après saint Luc on fit asseoir la foule par groupes de cinquante, et d’après saint Marc par groupes de cinquante et par groupes de cent. La difficulté ne peut venir ici de ce que l’un rapporte tout ce qui s’est fait et l’autre une partie seulement. Celui en effet qui fait mention des groupes de cent personnes en même temps que des groupes de cinquante, dit ce que l’autre a passé sous silence ; il n’y a donc point de contradiction. Mais il y en aurait eu quelque apparence, si l’un, par exemple, avait seulement parlé des groupes de cinquante et l’autre seulement des groupes de cent, et il ne serait pas facile de voir dans leurs récits deux choses également véritables relatées séparément. Qui n’avouera néanmoins qu’il faudrait en venir à cette conclusion après un examen plus attentif ? J’ai fait cette remarque, parce que l’on rencontre souvent dans les Évangélistes des passages semblables que le défaut de réflexion et la précipitation font regarder comme opposés, quand ils ne le sont aucunement.CHAPITRE XLVII. JÉSUS MARCHANT SUR LES EAUX.
99. Saint Matthieu continue ainsi : « Après avoir congédié la foule, Jésus monta sur une montagne pour y prier seul. La nuit venue, il y était donc seul. Cependant la barque était fort battue des flots au milieu de la mer, parce que le vent était contraire. Mais à la quatrième veille de la nuit, Jésus vint à eux marchant sur la mer. Lorsqu’ils le virent ainsi marcher sur l’eau, ils furent troublés et s’écrièrent : C’est un fantôme », et le reste, jusqu’à l’endroit où nous lisons : « Ils s’approchèrent de lui et l’adorèrent en disant : Vous êtes vraiment le Fils de Dieu w. » Saint Marc rapporte aussi le même fait après ce qu’il a raconté du miracle des cinq pains. « Le soir étant venu, dit-il, la barque se trouvait au milieu de la mer, et Jésus était seul à terre. Et voyant qu’ils avaient beaucoup de mal à ramer, parce que le vent leur était contraire x. etc » C’est un récit pareil à celui de saint Matthieu, sauf qu’il ne dit rien de Pierre marchant sur les eaux, et qu’il nous apprend qu’en y marchant Jésus voulait dépasser ses disciples. Cette circonstance ne doit embarrasser personne. En effet comment put venir aux disciples l’idée d’une pareille intention, si ce n’est parce que Jésus allait d’un autre côté, affectant de passer devant eux comme devant des étrangers, dont il était alors si peu connu qu’ils le prenaient pour un fantôme ? Mais quel homme aurait l’esprit assez lourd pour prendre ceci à la lettre ? Du reste, quand les disciples troublés poussèrent un cri, Jésus vint à eux en leur disant : « Ayez confiance ; c’est moi ; ne craignez point. » Comment donc voulait-il passer outre, lui qui les rassura de telle sorte ? Ne voit-on pas qu’en s’éloignant, il avait dessein de leur faire jeter ce cri, qui l’obligeait à les secourir ? 100. Jusque-là nous retrouvons encore l’Évangéliste saint Jean avec saint Matthieu et saint Marc. Lui aussi, après avoir raconté le miracle des cinq pains, parle de la barque luttant contre les flots, et du Seigneur marchant sur les eaux. Car voici comment il continue sa narration : « Jésus donc, sachant qu’ils devaient venir pour l’enlever et le faire roi, s’enfuit de nouveau sur la montagne, sans être accompagne de personne. Le soir venu, ses disciples descendirent près de la mer et montant dans une barque ils passèrent de l’autre côté à Capharnaüm : il était déjà nuit, et Jésus n’était pas encore revenu à eux. Cependant le vent soufflait avec violence, et la mer s’enflait y, etc. » On ne peut trouver ici l’apparence d’aucune contradiction. Il est vrai, dans le texte de saint Matthieu nous ne voyons le Sauveur gagner le haut ale la montagne pour y prier seul, que quand il eut congédié la foule, au lieu que d’après saint Jean, il y était déjà lorsqu’il vit cette multitude et qu’il la nourrit avec cinq pains. Mais comme saint Jean nous dit lui-même qu’après ce miracle, il s’enfuit sur la montagne pour ne pas être enlevé par la foule qui voulait le faire roi ; n’est-il pas évident que du haut de la montagne où il se trouvait d’abord il était descendu sur un terrain plus uni quand les disciples distribuèrent les pains à tout le peuple ? On comprend ainsi comment Jésus put regagner le sommet de la montagne, comme le disent saint Marc et saint Jean. Pourtant nous lisons dans saint Matthieu : « Jésus monta » et dans saint Jean : « il s’enfuit ; » mais ces deux termes ne seraient opposés l’un à l’autre que si en fuyant il n’eût pas monté. Il n’y a pas plus de contradiction quand saint Matthieu écrit : « Il monta sur la montagne pour y prier seul », et que saint Jean nous fait lire : « Ayant su qu’on allait venir pour le faire roi il s’enfuit de nouveau sur la montagne. » Car le motif énoncé par l’un n’exclut pas le motif indiqué par l’autre. Aussi bien le Seigneur, qui a transformé en lui notre corps vil et abject pour le rendre conforme à son corps glorieux z, nous apprenait en joignant ainsi la prière à la fuite, qu’il y a pour nous grande raison de prier quand il y a raison de fuir. Si saint Matthieu représente d’abord le Sauveur donnant l’ordre aux disciples d’entrer dans une barque afin de passer de l’autre côté du lac, pendant que lui-même renverrait la foule, et nous le montre ensuite allant sur la montagne pour y prier seul ; et si saint Jean le montre fuyant d’abord sur la montagne, et dit seulement ensuite : « Le soir étant venu, ses disciples descendirent près de la mer, et entrant dans une barque ils passèrent de l’autre côté », etc ; il n’y a non plus aucune contradiction. Car ne voit – on pas que pour abréger, et comme on fait souvent, l’Évangéliste rappelle le voyage commandé aux disciples par Jésus avant sa fuite sur la montagne ? Mais comme il ne dit pas qu’il reprend ici un détail antérieur, et surtout parce qu’il l’énonce en deux mots, ceux qui lisent ce passage croient facilement que les choses ont été faites suivant l’ordre où elles sont exposées. C’est encore ainsi qu’après avoir dit que les disciples étant montés sur une barque passèrent au de là de la mer et se rendirent à Capharnaüm, cet Évangéliste raconte que le Sauveur vint à eux marchant sur les eaux lorsqu’ils ramaient péniblement : tandis que, sans aucun doute ce fut dans le cours même de leur navigation vers Capharnaüm. 101. Mais après avoir rapporté le miracle des cinq pains, saint Luc passe à un sujet différent et ne suit plus le même ordre. Il ne parle pas de la barque ni de Jésus marchant sur les eaux ; et après avoir dit : « Ils en mangèrent et furent rassasiés ; et l’on emporta douze paniers des morceaux qui restaient », il ajoute : « Un jour qu’il était seul en prière, ayant ses disciples avec lui, il leur demanda : Qui le peuple dit-il que je suis aa ? » Ainsi donc tandis que les trois autres Évangélistes nous montrent Jésus marchant sur les eaux pour rejoindre ses disciples qui étaient dans la barque, saint Luc rapporte d’autres faits. Si en disant : « Jésus étant seul en prière », il paraît reprendre comme saint Matthieu qui écrit : « Jésus monta sur une montagne pour prier seul », ne croyons pas pour cela qu’il s’agisse ici de la même montagne où le Seigneur demanda : « Qui dit-on que je suis. » Il est hors de doute que ce l’ut ailleurs, puisqu’en priant seul Jésus avait pourtant ses disciples avec lui. Car saint Luc en disant qu’alors il était seul, n’exclut pas les disciples, comme saint Matthieu et saint Jean qui nous les montrent quittant le Sauveur pour le précéder à l’autre bord de la mer. Aussi cet Évangéliste ajoute formellement : « Et les disciples étaient avec lui. » Si donc il le dit seul, c’est pour faire entendre que la foule ne l’accompagnait pas.SERMON LXXV. TEMPÊTE APAISÉE ab.
ANALYSE. – Le but de saint Augustin est d’expliquer la signification mystique de ce fait et de ses circonstances diverses. Les voyageurs qui passent la mer sur le navire, nous apprennent que nous sommes tous voyageurs et que nous ne pouvons nous sauver que sur le bois de la croix. La montagne où le Christ s’est retiré pour prier, rappelle le ciel où il est monté avant nous et qu’il intercède pour nous. La tempête, représente les orages soulevés contre l’Église ; cette tempête est excitée en l’absence du Sauveur, c’est-à-dire quand l’âme est vaincue par quelque passion ; elle est excitée vers la fin de la nuit, maintenant même que le Christ presse de son pied vainqueur les vagues écumantes du siècle. On le prend pour un fantôme : c’est ainsi que les Manichéens ne croient pas à la réalité de son incarnation et que d’autres hérétiques n’ajoutent pas foi à là réalité de ses menaces. Pierre à son tour marche sur les flots où le soutient le bras de Celui qui soutient et soutiendra son Église, sans l’abandonner jamais. 1. La lecture de l’Évangile que nous venons d’entendre avertit l’humilité de chacun de nous de rechercher et de savoir oit nous sommes, où nous devons tendre et nous empresser d’arriver. Ne croyez pas en effet qu’il n’y a aucune signification relevée dans ce vaisseau qui portait les disciples et qui luttait sur les flots contre le vent contraire. Ce n’est pas sans motif non plus que laissant la foule le Seigneur gravit la montagne pour y prier seul, ni que venant et marchant sur la mer il trouva ses disciples en danger, les rassura en montant sur la barque et apaisa les vagues. Faut-il s’étonner que Celui qui a tout créé puisse apaiser tout ? De plus, quand il fut dans le vaisseau, les passagers vinrent à lui en disant : « Vous êtes vraiment le Fils de Dieu. » Mais avant de le reconnaître avec tant d’éclat, ils s’étaient troublés en le voyant sur la mer et avaient dit : « C’est un fantôme. » Pour lui, montant sur là barque il fit cesser l’incertitude de leurs cœurs, incertitude qui mettait plus leur âme en danger que les vagues n’y mettaient leur corps. 2. Il est bien vrai, le Seigneur, dans toutes ses actions, nous trace des règles de vie. Tous ne sont-ils pas étrangers dans ce siècle, quoique tous ne désirent pas leur retour dans la patrie Nous rencontrons dans le voyage des flots et des tempêtes ; il nous faut donc au moins un navire, et si sur le navire même nous courons des dangers, en dehors du navire notre perte serait certaine. Quelques vigoureux que soient les bras d’un homme qui nage, sur l’Océan, il finit par être vaincu, entraîné et submergé dans les vastes abîmes. Afin donc de traverser cette mer, il nous faut être sur un navire, appuyés sur le bois. Et ce bois qui soutient notre faiblesse, est la croix même dit Seigneur, dont nous sommes marqués et qui nous préserve des gouffres de ce monde. Les flots se soulèvent contre nous ; mais le Seigneur est Dieu et il nous vient en aide. 3. Si le Seigneur laisse la toute et va seul sur la montagne pour y prier, c’est que cette montagne figure le.haut des cieux. Ainsi, en effet, le Sauveur après sa résurrection, laissa les hommes et monta seul au ciel, où il intercède pour nous, comme dit l’Apôtre ac. Il y a donc un mystère dans cet abandon de la multitude et cette ascension sur la montagne pour y prier solitaire. Seul encore aujourd’hui il est le premier-né d’entre les morts et, depuis sa résurrection, placé à la droite de son Père pour y être notre pontife et l’appui de nos supplications. Ainsi le Chef de l’Église est élevé afin que tous ses membres le suivent jusqu’au terme suprême ; et s’il va pour prier au sommet de la montagne, c’est qu’élevé au-dessus des plus nobles créatures, il prie réellement seul. 4. Cependant le navire qui porte les disciples, ou l’Église, est ballotté par la tempête et secoué par les tentations. Le vent contraire ne cesse pas, parce que le diable, son ennemi, travaille à l’empêcher de parvenir au repos. Mais notre Intercesseur l’emporte ; car au milieu des secousses qui nous tourmentent, il nous inspire confiance, en venant à nous et en nous fortifiant. Ayons soin seulement de ne pas nous troubler, sur le vaisseau, de ne pas nous renverser ni de nous jeter à la mer. Le vaisseau peut s’agiter ; mais c’est un vaisseau, un vaisseau qui seul porté les disciples et reçoit le Christ. Il est exposé sur les vagues ; sans lui néanmoins la mort serait prompte. Reste donc dans ce vaisseau et prie Dieu. Lorsqu’on ne sait plus que faire, lorsque le gouvernail ne peut plus diriger et que le déploiement des voiles 'contribue à accroître le danger plutôt que de pourvoir au salut, on laisse de côté tous les moyens et toutes les forces humaines, et les nautonniers n’ont plus d’autre soin que de prier Dieu et d’élever la voix jusqu’à lui. Or Celui qui donne aux navigateurs ordinaires d’arriver au port, laissera-t-il son Église sans la mettre en repos ? 5. Cependant, mes frères, les grandes secousses qu’éprouve ce navire ne se font sentir qu’en l’absence du Seigneur. — Quoi ! le Seigneur peut-il être absent pour qui est dans l’Église ? Quand arrive cette absence ? – Quand on est vaincu par quelque passion. Il est dit quelque part, et on peut l’entendre d’une façon mystérieuse : « Que le soleil ne se couche pas sur votre colère, et ne donnez point lieu au diable ad. » Ceci s’entend non pas de ce soleil qui paraît si grand parmi les corps célestes et qui peut-être regardé par les animaux comme par nous ; mais de cette lumière que peuvent contempler les cœurs purs des fidèles seulement, ainsi qu’il est écrit : « Il était la lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde ae ; » au lieu que la lumière de ce visible soleil éclaire aussi les plus petits et les derniers des insectes. La lumière véritable est donc celle de la justice et de la sagesse ; l’esprit cesse de la voir lorsque le trouble de la colère l’offusque comme d’un nuage et c’est alors que le soleil se couche sur la colère. C’est ainsi qu’en l’absence du Christ, chacun sur ce navire est battu par la tempête, par les péchés et les passions auxquelles il s’abandonne. La loi dit par exemple : « Tu ne feras point de faux témoignage af. » Si tu es attentif à la vérité qui réclame ta déposition, la lumière brille dans ton esprit ; mais si entraîné par la passion d’un gain honteux, tu te détermines intérieurement à rendre un faux témoignage, tu vas être, en l’absence du Christ, battu par la tempête, emporté par les vagues de ton avarice, exposé aux tourments de tes passions, et, toujours en l’absence du Christ, sur le point d’être submergé. 6. Qu’il est à craindre que ce vaisseau ne se retourne et ne regarde en arrière ! C’est ce qui arrive lorsque,-renonçant à l’espoir des célestes récompenses, on se laisse aller à la remorque de ses passions pour s’attacher aux choses qui se voient et qui passent. Il ne faut pas désespérer si fort de celui que troublent les tentations et qui néanmoins tient le regard attaché sur les choses invisibles, demandant pardon de ses péchés et s’appliquant à dompter et à traverser les flots courroucés de la mer. Mais celui qui s’oublie jusqu’a dire dans son cœur : Dieu ne me voit pas ; il ne pense pas à moi et ne se soucie point si je pèche, celui-là tourne la proue de son vaisseau, se laisse aller à l’orage et emporter d’où il venait. Combien effectivement sont nombreuses les pensées qui s’élèvent dans le cœur de l’homme ! Aussi quand le Christ n’y est plus, les flots du siècle et des tempêtes sans cesse renaissantes se disputent son navire. 7. La quatrième veille est la fin de la nuit, car chaque veille est de trois heures. Cette circonstance signifie donc que vers la fin des temps le Seigneur vient secourir son Église et semble marcher sur les eaux. Car, bien que ce vaisseau soit en butte aux attaques et aux tempêtes, il n’en voit pas moins le Sauveur glorifié marcher sur toutes les élévations de la mer, c’est-à-dire sur toutes les puissances du siècle. À l’époque où il nous servait dans sa chair de modèle d’humilité, et, où il souffrait pour nous, il était dit de lui que les flots s’élevèrent contre sa personne et que pour l’amour de nous il céda volontairement devant cette tourmente afin d’accomplir cette prophétie : « Je me suis jeté dans la profondeur de la mer, et la tempête m’a submergé ag. » En effet il n’a point repoussé les faux témoins ni confondu les cris barbares qui demandaient qu’il fût crucifié ah. Il n’a point employé sa puissance à comprimer la rage de ces cœurs et de ces bouchés en fureur, mais sa patience à l’endurer. On lui a fait tout ce qu’on a voulu, parce qu’il s’est fait lui-même obéissant jusqu’à la mort de la croix ai. Mais lorsqu’après sa résurrection d’entre les morts il voulut prier seul pour ses disciples, placés dans l’Église comme dans un vaisseau, appuyés sur le bois, c’est-à-dire sur la foi de sa croix et menacés par les vagues des tentations de ce siècle ; son nom commença à être honoré dans ce monde même, où il avait été méprisé, accusé, mis à mort ; et lui qui en souffrant dans son corps s’était jeté dans la profondeur de la mer et y avait été englouti, foulait les orgueilleux ou les flots écumants, aux pieds de sa gloire. C’est ainsi qu’aujourd’hui encore nous le voyons marcher en quelque sorte sur la mer, puisque toute la rage du ciel expire à ses pieds. 8. Aux dangers des tempêtes se joignent encore les erreurs des hérétiques. Il est des hommes qui pour attaquer les passagers du vaisseau mystique publient que le Christ n’est point né de la Vierge, qu’il n’avait pas un corps véritable et qu’il paraissait ce qu’il n’était point. Ces opinions perverses viennent de naître, maintenant que le Christ marche en quelque sorte sur la mer, puisque son nom est glorifié parmi tous les peuples. « C’est un fantôme », disaient les disciples épouvantés. Mais lui, pour nous rassurer contre ces doctrines contagieuses : « Ayez confiance, dit-il, « c’est moi, ne craignez point. » Ce qui a contribué à former ces opinions trompeuses, c’est la vaine crainte dont on s’est trouvé saisi à la vue de la gloire et de la majesté du Christ. Comment aurait pu avoir une telle naissance Celui qui a mérité tant de grandeur ? On croyait le voir encore avec saisissement marcher sur la mer, car cette action prodigieuse est la marque de sa prodigieuse élévation, et c’est elle qui a donné lieu de croire qu’il était un fantôme. Mais en répondant : « C’est moi », le Sauveur ne veut-il pas qu’on ne voie point en lui ce qui n’y est point ? Si donc il montra en lui de la chair, c’est qu’il y en avait ; des os, c’est qu’il y avait des os ; des cicatrices enfin, c’est qu’il en avait aussi. « Il n’y avait pas en lui, comme s’exprime l’Apôtre, le oui et le non ; mais le oui était en lui aj. » De là cette parole : « Ayez « confiance, c’est moi ; ne craignez point. » En d’autres termes : N’admirez pas ma grandeur jusqu’à vouloir me dépouiller de ma réalité. Il est bien vrai, je marche sur la mer, je tiens sous mes pieds, comme des flots écumants, l’orgueil et le faste du siècle ; je me suis montré néanmoins véritablement homme, et mon Évangile dit vrai quand il publie que je suis né d’une Vierge, que je suis le Verbe fait chair, que j’ai dit avec vérité : « mouchez et voyez, car un esprit n’a point d’os comme vous en voyez en moi ak ; » enfin que mon Apôtre dans son doute constata de sa propre main la réalité de mes cicatrices. Ainsi donc : « C’est moi ; ne craignez point. » 9. En s’imaginant que le Seigneur était un fantôme, les disciples ne rappellent pas seulement les sectaires qui lui refusent une chair humaine et qui vont quelquefois dans leur aveuglement pervers jusqu’à ébranler les voyageurs présents dans le navire ; ils désignent – aussi ceux qui se figurent que le Sauveur n’a pas dit vrai en tout et qui ne croient pas à l’accomplissement des menaces faites contre les impies. Il serait donc en partie véridique et en partie menteur, espèce de fantôme dans ses discours où se trouveraient le oui et le non. Mais qui comprend bien cette parole : « C’est moi ; ne craignez point », ajoute foi à tout ce qu’a dit le Seigneur, et s’il espère les récompenses qu’il a promises, il redoute également les supplices dont il a menacé : C’est la vérité qu’il fera entendre aux élus placés à sa droite, quand il leur dira : « Venez, les bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde ; » c’est aussi la vérité qu’entendront les réprouvés placés à sa gauche : « Allez au feu éternel, qui a été préparé pour le diable et pour ses anges al. » Aussi bien le sentiment de la fausseté des menaces adressées par le Christ aux impies et aux réprouvés, vient de ce que l’on voit soumis à son nom des peuples nombreux et d’innombrables multitudes : et si le Christ semblait être un fantôme parce qu’il marchait sur la mer, aujourd’hui encore on ne croit pas à la réalité des peines dont il menace, on ne le croit pas capable de perdre des peuples si nombreux qui l’honorent et se prosternent devant lui. Qu’on l’entende dire, néanmoins : « C’est moi. » Rassurez-vous donc, vous qui le croyez véridique en tout et qui fuyez les supplices dont il menace, comme vous aspirez aux récompenses qu’il promet. Car s’il marche sur la mer, si toutes les parties de l’humanité lui sont soumises dans ce siècle, il n’est pas un fantôme et il ne ment pas quand il s’écrie : « Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux am. » 10. Que signifie encore la hardiesse de Pierre à venir à lui en marchant sur les eaux ? Pierre représente souvent l’Église ; et ces mots : « Si c’est vous, Seigneur, ordonnez-moi de venir à vous sur les eaux », ne reviennent-ils pas à ceux-ci : Seigneur, si vous dites vrai, si vous ne mentez jamais, glorifiez votre Église dans le monde, par les prophètes ont prédit que vous le feriez ? Qu’elle marche donc sur les eaux et qu’elle parvienne ainsi jusqu’à vous, puisqu’il lui a été dit : « Les opulents de la terre imploreront tes regards an. » Le Seigneur n’a rien à craindre des louanges humaines, tandis que dans l’Église même les éloges et les honneurs sont souvent pour les mortels un sujet de tentation. Et presque de ruine. Aussi Pierre tremble sur les flots, il redoute l’extrême violence de la tempête. Eh ! qui ne craindrait devant cette parole : « Ceux qui vous disent heureux vous trompent et font trembler le sentier où vous marchez ? ao » L’âme résiste donc au désir des louanges humaines ; aussi convient-il, au milieu de ce danger, de recourir à l’oraison et à la prière ; car il pourrait bien se faire de charme des applaudissements des hommes on succombât sous leur blâme. Que Pierre s’écrie, en chancelant sur l’onde : « Sauvez-moi, Seigneur. » Le Seigneur étend la main, et quoiqu’il le réprimande en lui disant : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » pourquoi, les yeux fixés directement sur Celui vers qui tu marchais, ne t’es tu pas glorifié uniquement dans le Seigneur ? il ne laisse pas de le tirer des flots sans le laisser périr, parce qu’il a confessé sa faiblesse et sollicite son secours. Le Seigneur enfin est entré dans le navire, la foi est affermie, il n’y a plus de doute, la tempête est apaisée et l’on va mettre en paix le pied sur la terre ferme. Tous alors se prosternent Pro s’écriant : « Vous êtes vraiment le Fils de Dieu. » C’est l’éternelle joie, joie produite par la connaissance et l’amour de la vérité contemplée dans tout son éclat, du Verbe de Dieu et de sa Sagesse par laquelle tout a été fait, et de son infinie miséricorde.SERMON LXXVI. NÉCESSITÉ DE L’HUMILITÉ
ANALYSE. – Le thème de ce discours est emprunté au même fait miraculeux que le discours précédent. Seulement saint Augustin ne s’arrête ici qu’à la circonstance de Pierre marchant sur les eaux. La mer agitée, dit-il, représente le monde, et Pierre qui se montre à la fois si parfait et si imparfait, si fort et si faible, représente l’Église, où l’on distingue toujours et des forts et des faibles Or de même que lierre n’est fort et ne marche sur les eaux qu’autant qu’il s’appuie sur la puissance et sur le bras de Dieu, ainsi nul de nous n’a de vertus et ne fait le bien que par la grâce de Dieu. Heureux qui sait imploser cette grâce pour résister aux séductions de la fortune, comme pour lutter contre les dangers de l’adversité. 1. L’Évangile dont on vient de faire lecture représente le Christ Notre-Seigneur marchant sur les eaux et l’Apôtre Pierre y marchant aussi, mais tremblant quand il craint, enfonçant quand il se défie et surnageant quand il confesse sa faiblesse et sa foi. Cet Évangile nous invite donc voir dans la mer le siècle présent et dans l’Apôtre Pierre le type de l’Église qui est unique. Pierre en effet tient le premier rang parmi les Apôtres, il est le plus ardent à aimer le Christ, et souvent il répond seul au nom de tous. Le Seigneur Jésus-Christ ayant demandé pour qui on le prenait, les disciples firent connaître les différentes opinions qu’on se formait de lui, mais le Seigneur les interrogeant de nouveau et leur disant : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? » Pierre répondit : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. » Seul il fait cette réponse au nom de tous, c’est l’unité dans la pluralité. Et le Seigneur alors : « Tu es bienheureux, Simon, fils de Jonas, car ce n’est ni la chair ni le sang qui te l’ont révélé, mais mon Père qui est dans les cieux. » Puis il ajoute : « Et moi je te déclare », c’est-à-dire : Puisque tu m’as dit : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant, je te dis à mon tour : Tu es Pierre. » Auparavant en effet il s’appelait Simon, et ce nom de Pierre lui a été donné par le Seigneur, afin qu’il pût figurer et représenter l’Église. Effectivement, puisque le Christ est la Pierre, Petra ap, Pierre, Petrus, est le peuple chrétien. Pierre, Petra, est le radical, et Pierre, Petrus, vient de Petra, et non pas Petra de Petrus; de même que Christ ne vient pas de chrétien, mais chrétien de Christ. Donc, dit le Sauveur, « Tu es Pierre, Petrus, et sur cette Pierre» que tu as confessée, sur cette Pierre que tu as connue en t’écriant : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant, je bâtirai mon Église aq ; » en d’autres termes : je bâtirai mon Église sur moi-même, qui suis le Fils du Dieu vivant ; je te bâtirai sur moi et non pas moi sur toi ▼▼Le lecteur doit savoir qu’en regard de cette interprétation, qui n’a aucun fondement dans la langue syriaque parlée par Notre-Seigneur, saint Augustin en donne aussi une autre bien plus naturelle et plus généralement admise. V. Rét 1, ch. 21
. 2. Il y eut des hommes qui voulaient s’appuyer sur des hommes et ils disaient : « Moi je suis à Paul, et moi à Apollo, et moi à Céphas », c’est-à-dire à Pierre. D’autres ne voulaient point s’établit sur Pierre, mais sur la Pierre, et ils ajoutaient : « Et moi je suis au Christ. » Or quand l’Apôtre Paul sut qu’on s’attachait à lui au détriment du Christ : « Est-ce que le Christ est divisé ? s’écria-t-il ; est-ce que Paul a été crucifié pour vous ? Ou est-ce au nom de Paul que vous « avez été baptisés as ? » Si ce n’est pas au nom de Paul, ce n’est pas non plus au nom de Pierre, mais c’est au nom du Christ ; et de cette sorte Pierre s’appuie sur la Pierre et non la Pierre sur Pierre. 3. Or ce même Pierre que la Pierre venait de déclarer bienheureux, ce même Pierre qui représente l’Église et qui est le Chef de l’Apostolat, presqu’aussitôt après avoir appris qu’il était bienheureux, qu’il était Pierre et qu’il serait établi sur la Pierre, entendit le Sauveur prédire sa passion et l’annoncer comme devant arriver prochainement. Ce discours lui déplut et il craignit de se voir rani par la mort Celui qu’il venait de confesser comme étant la source de la vie. Il s’émut donc et cria : « À Dieu ne plaise, Seigneur, cela ne sera point. » Épargnez-nous, ô Dieu, je ne veux pas que vous mouriez. Pierre disait au Christ : Je ne veux pas que vous, mouriez ; mais le Christ disait beaucoup mieux : Je veux mourir pour toi ; et après l’avoir loué il le reprit aussitôt et traita de Satan celui qu’il venait de proclamer bienheureux. « Retire-toi de moi, Satan ; tu es pour moi un scandale, car tu ne goûtes pas ce qui est de Dieu, mais ce qui est des hommes at. » Que veut faire de nous Celui qui nous reproche ainsi d’être des hommes ? Voulez-vous le savoir ? Écoutez ce Psaume ; « j’ai dit : Vous êtes tous des dieux et les fils du Très-Haut ; » mais en goûtant les choses humaines « vous mourrez comme des hommes au. » C’est pourquoi en si peu de temps, après quelques mots, le même Apôtre qui a été proclamé bienheureux est traité de Satan. Tu t’étonnes de la différence de ces appellations ? Considère combien sont différents les motifs. Pourquoi être surpris d’entendre sitôt appeler Satan, celui qui vient d’être nommé bienheureux ? Voici pourquoi il est déclaré bienheureux. « Car ni la chair ni le sang ne te l’ont révélé ; mais mon Père qui est dans les cieux. » Ainsi, il est bienheureux parce que ce n’est ni la chair ni le sang qui le lui ont révélé. Si c’était la chair et le sang qui te l’eussent révélé, la révélation viendrait de toi ; et comme « ce n’est ni la chair ni le sang, mais mon Père qui est dans les cieux », elle vient de moi. Pourquoi de moi ? Parce que « tout ce que possède mon Père est à moi av. » Voilà donc le motif pour lequel l’Apôtre est bienheureux et pour lequel il est Pierre. Pourquoi maintenant cette autre appellation qui nous fait horreur et que nous ne voulons point répéter ? Pourquoi, sinon parce que tu as parlé de toi-même, et « parce que tu goûtes, non pas les choses qui sont de Dieu ; mais les choses qui sont des hommes ? » 4. Membres de l’Église, considérons cette vérité et distinguons ce qui vient de Dieu et ce qui vient de nous. Nous ne chancellerons point alors, mais nous résisterons avec fermeté aux vents, aux orages, aux soulèvements des flots, c’est-à-dire aux tentations de ce siècle. Contemplez donc Pierre, car il nous figurait à cette époque. Tantôt il est ferme et tantôt il tremble ; tantôt il confesse l’immortalité du Sauveur et tantôt il craint qu’il ne meure. Dans l’Église aussi il y a des forts et des faibles ; elle ne peut exister sans les uns et sans les autres, ce qui fait dire à l’Apôtre Paul : « Nous devons, nous qui sommes forts, a soutenir les fardeaux des faibles aw. » Pierre représente donc les forts quand il dit au Seigneur « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ; » et quand il tremble, quand il chancelle, quand il s’oppose aux souffrances du Christ, quand il craint qu’il fie meure sans plus reconnaître en lui le principe de la vie, il figure les faibles dans l’Église. Ainsi ce même Apôtre en qui se personnifiait l’Église et qui occupait la première et la plus grande place dans le collège apostolique, devait représenter deux sortes de chrétiens, les forts et les faibles, parce que l’Église n’est jamais sans les uns et sans les autres. 5. C’est ce qui explique aussi ce qu’an vient de lire : « Si c’est vous, Seigneur, ordonnez-moi d’aller à vous sur les eaux. — Si c’est vous ordonnez-moi ; » car je ne le puis par moi, mais avec vous j’en suis capable. Il reconnaît donc ce qu’il peut par Celui dont il croit la volonté suffisante pour le rendre capable de faire ce que ne saurait aucune faiblesse humaine. Oui, « si c’est vous, ordonnez », car votre commandement s’accomplira. Ce que je ne puis malgré ma présomption, vous le pouvez avec une parole. « Viens », reprit alors le Seigneur. Et sans aucune hésitation, animé parla voix du commandement, par la présence de Celui dont la puissance le soutient et le dirige, il se jette incontinent au milieu des eaux et commence à marcher. Il peut ainsi, non par lui, mais parle Seigneur, ce que peut le Seigneur même. « Vous étiez ténèbres autrefois, vous êtes maintenant lumière », mais « parle Seigneur ax. » Ce que nul ne peut ni par Paul ni par Pierre ni par aucun des Apôtres, on le peut par le Seigneur. De là ces belles paroles d’heureux mépris pour soi et de gloire pour le Seigneur « Est-ce que Paul a été crucifié pour vous ? Ou est-ce au nom de Paul que vous avez été baptisés ? » Donc vous n’êtes pas sur moi ni sous moi, mais sous le Christ avec moi. 6. Ainsi Pierre a marché sur les eaux à la voix du Seigneur, et sachant bien que ce pouvoir ne venait pas de lui-même. La foi l’a rendu capable de ce que ne peut la faiblesse humaine. Tels sont les forts de l’Église. Soyez attentifs, écoutez, comprenez, pratiquez. Jamais il ne faut traiter avec les forts pour les rendre faibles, mais avec les faibles pour les rendre forts. Ce qui empêche un grand nombre de devenir forts, c’est la confiance qu’ils le sont. Car Dieu ne rendra fort que celui qui se sent faible. « O Dieu ! vous réservez à votre héritage une pluie toute gratuite. » Pourquoi me devancer, vous qui connaissez ce qui suit ? Modérez votre ardeur, afin que les moins vifs puissent nous suivre. Voici donc ce que j’ai dit et ce que je répète : écoutez, saisissez, pratiquez. Dieu ne rend fort que celui qui se sent faible. « Vous réservez, comme s’exprime le Psaume, une pluie toute volontaire », une pluie due à votre bonne volonté et non à nos mérites. Cette « pluie volontaire, vous la réservez, ô Dieu ! à votre héritage ; car cet héritage s’est senti en défaillance et vous lui avez rendu une complète vigueur ay ; » en lui réservant une pluie volontaire, sans égard à ce que méritaient les hommes, et ne considérant que votre bonté et votre miséricorde. Cet héritage est tombé en défaillance, et pour se fortifier par vous, if s’est reconnu faible en lui-même. Il ne se fortifierait point, s’il ne s’affaiblissait pour se fortifier en vous et par vous. 7. Considère une portion bien mince de cet héritage, considère Paul, mais Paul dans sa faiblesse. Il a dit : « Je ne suis pas digne du nom d’Apôtre, puisque j’ai persécuté l’Église de Dieu. » Comment donc es-tu Apôtre ? « C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis. « — Je ne suis pas digne », mais « c’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis. » Paul est faible, mais vous, Seigneur, l’avez fortifié. Maintenant, que par la grâce Dieu il est ce qu’il est, écoutons ce qu’il ajoute : « Et la grâce de Dieu n’a pas été stérile en moi, car j’ai travaillé plus qu’eux tous. » Prends-garde de perdre par ta présomption ce que tu as mérité par ton humilité. C’est bien, très-bien d’avoir dit : « Je ne suis pas digne du nom d’Apôtre ; c’est par sa grâce que je suis ce que je suis ; et sa grâce n’a pas été stérile en moi : » tout cela est irréprochable. Mais en ajoutant : « J’ai travaillé plus qu’eux tous », ne commences-tu pas à revendiquer pour toi ce que tu viens d’attribuer à Dieu ? Néanmoins poursuivons. « Ce n’est pas moi, dit-il, c’est la grâce de Dieu avec moi az. » C’est bien, homme faible ; Dieu t’élèvera et te fortifiera, puisque tu n’es pas ingrat envers lui. Tu es vraiment ce petit Paul, petit en soi, mais grand dans le Seigneur. C’est bien toi qui à trois reprises as demandé au Seigneur d’éloigner de toi l’aiguillon de la chair, l’ange de Satan qui te souffletait. Que t’a-t-il été répondu ? Qu’a-t-il été répondu à cette prière ? « Ma grâce te suffit, car la vertu se fortifie dans la faiblesse ba. » Il a donc reconnu sa faiblesse ; mais vous l’avez rendu fort. 8. Ainsi en est-il de Pierre. « Ordonnez-moi, dit-il, d’aller à vous sur les eaux. » Je ne suis qu’un homme pour cette entreprise hardie, mais j’implore Celui qui est plus qu’un homme. Commandez, ô Dieu-homme, et un homme pourra ce qu’il ne peut. « Viens », reprend le Seigneur ; et Pierre descendit, il commença à marcher sur les eaux et à pouvoir ce que lui avait ordonné la pierre. Voilà ce que peut Pierre par le Seigneur mais par lui-même ? « Voyant la violence du vent, il eut peur ; et comme il commençait à enfoncer, il s’écria : Je suis perdu Seigneur, sauvez-moi. » Sa confiance en Dieu l’avait rendu puissant ; il tremble dans sa faiblesse humaine et recourt de nouveau au Seigneur. « Si je disais : mon pied chancelle. » Ainsi parle un psaume, ainsi s’exprime un saint cantique ; ainsi nous nous exprimerons nous-mêmes si nous avons l’intelligence ou plutôt la volonté. « Si je disais : mon pied chancelle : » Pourquoi chancelle-t-il, sinon parce qu’il est mon pied ? Et puis ? « Votre miséricorde, Seigneur ; me soutenait bb. » J’étais soutenu non par ma force, mais par « votre miséricorde. » Dieu en effet a-t-il jamais laissé tomber celui qui chancelle et qui l’invoque ? Que deviendrait alors cet oracle : « Qui a imploré Dieu et s’en est vu délaissé ? bc » Et celui-ci : « Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé ? bd » Présentant alors l’appui de sa droite, il le tira des eaux où il descendait ; et lui reprochant sa défiance : « Homme de peu de foi, dit-il, pourquoi as-tu douté ? » Pourquoi cette défiance après tant de confiance ? 9. Allons, mes frères, il faut terminer ce discours. Considérez ce monde comme une vaste mer ; le vent y est grand et la tempête violente. Qu’est-ce que cette tempête, sinon la passion de chacun ? Aime-t-on Dieu ? On marche alors sur la mer et on foule aux pieds l’orgueil du siècle. Aime-t-on le siècle ? On y sera englouti ; car il dévore ses amis au lieu de les porter. A-t-on le cœur agité par la passion ? Il faut, pour la dompter, recourir à la divinité du Christ. Mais croyez-vous, mes frères, que le vent n’est contraire que quand souffle l’adversité temporelle ? Oui, quand arrivent les guerres, les révoltes, la famine, la peste, quand des afflictions même privées se font sentir, on croit le vent contraire et on pense alors qu’il faut recourir à Dieu. Mais lorsque tout sourit dans le monde, on ne regarde point le vent comme étant contraire. Ah ! que la félicité temporelle ne soit pas pour toi un témoignage de la sérénité de l’air. Cherche à connaître cette sérénité ; mais regarde tes passions. Vois si tout est tranquille dans ton âme, si quelque souffle ennemi ne t’ébranle pas au dedans : c’est à cela qu’il faut faire attention. Il faut une grande vertu pour lutter contre la prospérité, pour ne se laisser ni séduire, ni corrompre, ni renverser par elle. Oui, il faut une grande vertu pour lutter contré la prospérité, et c’est un grand bonheur de n’être pas vaincu par le bonheur. Apprends donc à mépriser le monde, à mettre ta confiance au Christ. Et si ton pied chancelle, si tu trembles, si tu ne t’élèves pas au-dessus de tout, si tu commences à enfoncer, dis : « Je suis perdu Seigneur, sauvez-moi. » Dis : « Je suis perdu », pour ne l’être pas. Car il n’y a pour te délivrer de la mort de la chair que Celui qui dans sa chair est mort pour toi. Attachons-nous au Seigneur, etc. ▼▼Serm. II
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