Psalms 119:23
1. Si vous vous souvenez, mes Frères, de ce que nous avons déjà dit au sujet de ce psaume, cela doit vous aider à en comprendre la suite. Les interlocuteurs qui parlent comme parlerait un seul homme, sont les membres du Christ, qui ne forment qu’un seul corps sous un seul chef. Le Prophète dit plus haut : « En quoi le jeune homme corrige-t-il sa voie ? en gardant vos paroles ». Et maintenant, peur garder cette parole il implore du secours : « Rendez à votre serviteur », dit-il ; « que je vive, et je garderai vos paroles » a. Si c’est le bien pour le bien qu’il demande, il a donc déjà gardé la parole de Dieu. Toutefois il ne dit point Rendez à votre serviteur, parce que j’ai gardé vos paroles : comme s’il demandait à Dieu que son obéissance fût récompensée ; mais il dit : « Rendez à votre serviteur ; que je vive, et je garderai vos paroles ». Qu’est-ce à dire, sinon que les morts ne les peuvent garder ? et ces morts sont les infidèles, dont il est dit : « Laissez aux morts à ensevelir leurs morts b ». Si donc les morts sont pour nous les infidèles, et les vivants les fidèles ; puisqu’il est dit « Le juste vit par la foi c », on ne peut garder la parole de Dieu que par cette foi qui agit au moyen de la charité d ; telle est la foi que le Prophète demande à Dieu en disant : « Rendez à votre serviteur ; que je vive, et je garderai vos paroles ». Et comme avant la foi, il n’est dû à l’homme que le mal pour le mal, et que, par une grâce tout à fait gratuite, Dieu néanmoins nous a rendu le bien pour le mal, telle est la faveur que sollicite le Prophète, quand il dit : « Rendez à votre serviteur ; que je vive, et je garderai vos paroles ». Il est, en effet, quatre manières de rendre : ou bien le mal pour le mal, comme Dieu rendra aux méchants le feu éternel ; ou le bien pour le bien, comme il rendra aux justes un royaume sans fin ; ou le bien pour le mal, comme le Christ justifie l’impie e par sa grâce ; ou le mal pour le bien, comme Judas et les Juifs ont dans leur malice persécuté le Sauveur. De ces quatre manières de rendre, les deux premières appartiennent à la justice, comme rendre le mal pour le mal, ou le bien pour le bien ; la troisième, qui rend le bien pour le mal, est un acte de miséricorde ; la quatrième est inconnue à Dieu, car il ne rend à personne le mal pour le bien. Quant à celle que nous avons mise au troisième rang, elle nous est très nécessaire, puisque si Dieu ne rendait point le bien pour le mal, on ne trouverait personne qui rendît le bien pour le bien. 2. Écoute à ce sujet Saul, qui devint Paul ensuite : « Ce n’est point », nous dit-il, « à cause des œuvres de justice que nous avons faites, mais en vertu de sa miséricorde que Dieu nous a sauvés par le bain de la régénération f ». Et encore : « J’ai été d’abord un blasphémateur, un persécuteur, un véritable ennemi ; mais Dieu m’a fait miséricorde, parce que j’ai fait tous ces maux par ignorance, n’ayant pas la foi g » Et encore : « Je donne ce conseil comme ayant reçu du Seigneur la grâce de la foi h », c’est-à-dire la grâce de vivre, puisque « le juste vit de la foi i ». Avant de vivre par la grâce de Dieu, il était donc mort par sa propre injustice. Et, en effet, voici comme il avoue qu’il était mort : « Le commandement étant survenu, le péché a commencé à revivre ; pour moi, je suis mort, et il s’est trouvé que le précepte qui aurait dû me donner la vie, m’a donné la mort j ». Dieu donc lui a rendu le bien pour le mal, la vie pour la mort ; Dieu l’a traité comme le Prophète le demande ici : « Rendez à votre serviteur ; que je vive, et je garderai vos paroles ». Il a vécu, en effet, et a gardé la parole de Dieu, et dès lors s’est trouvé au rang de ceux à qui Dieu rend le bien pour le bien ; ce qui lui fait dire : « J’ai combattu un bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé ma foi ; il me reste à recevoir la couronne de justice que le Seigneur, comme un juste juge, me donnera au grand jour k ». En ce cas, Dieu est juste en rendant le bien pour le bien : lui qui, d’abord miséricordieux, a rendu le bien pour le mal. Toutefois, la justice qui rend le bien pour le bien n’est pas sans miséricorde, puisqu’il est écrit : « C’est lui qui vous couronne dans sa grâce et dans sa miséricorde l ». Comment celui qui a dit : « J’ai combattu un bon combat », aurait-il pu vaincre sans le secours de Celui dont il dit : « Je rends grâces à Dieu qui nous a donné la victoire par Notre-Seigneur Jésus-Christ m ? » Lui qui a achevé sa course, comment eût-il pu courir, et fût-il arrivé sans l’assistance de Celui dont il a dit : « Ce n’est donc point l’affaire de celui qui veut ou de celui qui court, mais l’affaire de Dieu qui fait miséricorde n ? » Lui qui a conservé sa foi, comment l’eût-il conservée, si, comme il l’a dit lui-même, il n’eût reçu miséricorde afin de croire o ? 3. Que l’orgueil humain ne s’élève donc jamais : c’est aux dons de Dieu que nous devons le bénéfice de ses récompenses. Toutefois, celui qui prie dans notre psaume, et qui s’écrie : « Rendez à votre serviteur ; que je vive », ne prierait point s’il était mort complètement. Mais le commencement d’un bon désir lui vient de celui à qui il demande la vie pour lui obéir. Ils avaient déjà une certaine foi, ceux qui disaient au Seigneur : « Augmentez en nous la foi p ». Mais il confessait son incrédulité, sans néanmoins désavouer sa foi, celui à qui le Seigneur demandait s’il croyait, et qui répondait : « Je crois Seigneur, mais aidez mon incrédulité q ». Il commence à vivre et supplie le Seigneur qu’il le fasse vivre, celui qui croit et qui demande l’obéissance ; qui demande non point que Dieu le récompense de l’avoir conservée, mais qu’il l’aide à la conserver. Celui qui se renouvelle chaque jour r, vit aussi de plus en plus chaque jour, à mesure que la vie s’augmente. 4. Mais le Prophète, sachant qu’on ne saurait garder fidèlement les paroles du Seigneur, à moins d’en avoir l’intelligence, ajoute aussitôt à sa prière : « Ôtez le voile de mes yeux, et je considérerai les merveilles de votre loi » ; puis encore : « Je suis un locataire en cette vie » ; ou, comme on lit en certains exemplaires : « Je suis un étranger en cette vie, ne me cachez pas vos commandements s ». Dans ces paroles : « Ne me cachez pas vos commandements », il répète ce qu’il a dit plus haut : « Otez le voile de mes yeux ». Et « vos commandements », c’est la répétition de ce qu’il a dit ailleurs : « Les merveilles au sujet de votre loi ». Or, la plus grande merveille dans les commandements de Dieu est cette parole : « Aimez vos ennemis » t ; c’est-à-dire, rendez le bien pour le mal. Mais ne passons pas légèrement sur ce point, que le Prophète se regarde comme un locataire ou comme un étranger ici-bas ; et comme nous ne pouvons en parler dans ce discours, nous en parlerons dans un autre avec le secours de Dieu.HUITIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME 118
LES DÉLICES DE LA LOI DE DIEU.
Dès lors que notre âme n’est point d’ici-bas, que nous sommes bannis du paradis, et que nous cherchons une patrie meilleure, nous sommes ici des étrangers comme nos pères ou les saints. L’infidèle au contraire n’est pas étranger. Or, nous allons à la véritable patrie par les commandements de Dieu qui se réduisent à l’amour de Dieu et du prochain ; ce qui est facile à comprendre, et le Prophète supplie le Seigneur de lui en donner cette connaissance qui consiste à se plaire dans l’accomplissement de ces préceptes. 1. Dans ce psaume qui est le plus long, je dois répondre à votre attente, et vous parler à partir de ce verset : « Je suis un locataire », ou, comme on trouve en d’autres manuscrits, « un étranger ici-bas, ne me dérobez pas vos e préceptes » u. L’expression grecque paroikos, est traduite en effet tantôt par inquilinus, locataire, tantôt par incola, étranger, souvent même par advena, nouvel arrivant. Les locataires n’ayant point une demeure en propre, habitent les maisons des autres ; les étrangers, les nouveaux-venus, sont évidemment gens de passage. Alors s’élève une grave question au sujet de l’âme. Car ce n’est point de notre corps que l’on peut dire qu’il est étranger, ou nouveau-venu, ou de passage sur la terre, puisqu’il tire de la terre son origine. Mais sur une question aussi difficile, je n’oserais rien décider. Car le Prophète a pu se dire, ou locataire, ou étranger, ou nouveau-venu, sur cette terre, soit à cause de son âme, (Dieu me préserve de la regarder comme terrestre) soit dans le sens de l’homme tout entier, qui fut jadis habitant du paradis, où n’était déjà plus celui qui nous parlait de la sorte ; soit même, ce qui nous parait hors de toute contestation, que tout homme ne puisse tenir ce langage, mais celui qui souscrit à la promesse d’une patrie éternelle dans les cieux. Ce qu’il y a de certain, c’est que la vie de l’homme sur la terre est une épreuve v, et qu’un lourd fardeau pèse sur les enfants d’Adam w. J’aime mieux entendre ces paroles en ce sens que nous sommes des locataires ou des étrangers ici-bas, parce que nous recherchons cette patrie céleste d’où nous avons reçu des gages, et où nous devons arriver pour ne plus en sortir. Car celui qui dans un autre psaume dit à Dieu : « Je ne suis à vos yeux qu’un locataire, qu’un étranger, comme tous mes ancêtres x » ; ne dit pas : ainsi que tous les hommes ; mais en disant, comme tous mes ancêtres, il veut nous faire comprendre sans aucun doute les justes qui l’ont précédé par le temps, et qui dans ce pèlerinage ont gémi, ont poussé vers la céleste patrie de pieux soupirs. C’est d’eux qu’il est dit aux Hébreux : « Tous ces saints sont morts dans la foi, n’ayant point reçu les biens que Dieu leur avait promis, mais les voyant, et comme les saluant de loin, et confessant qu’ils sont étrangers, et voyageurs sur la terre. Car parler ainsi, c’est montrer que l’on cherche une patrie. Et s’ils s’étaient souvenus de celle d’où ils étaient sortis, ils avaient certainement le temps d’y retourner. Mais ils en désiraient une meilleure, qui est le ciel. Aussi Dieu ne rougit point d’être appelé leur Dieu, car il leur a préparé une cité y ». Et cette parole : « Tant que nous sommes dans un corps, nous sommes éloignés du Seigneur z », peut aussi s’entendre des fidèles, et non de tous. « Car la foi n’est point l’apanage de tous aa ». Remarquons en effet ce que saint Paul joint à ces paroles. Après avoir dit : « Tant que nous sommes dans un corps, nous sommes éloignés du Seigneur : c’est par la foi, reprend-il, que nous marchons, et non par la claire vue ab » ; afin de nous montrer que ceux-là seulement qui vivent dans la foi sont ici-bas en exil. Quant aux infidèles que Dieu dans sa prescience n’a point prédestinés à devenir conformes à l’image de son Fils ac, ils ne peuvent, dans la force de la vérité, se dire étrangers sur la terre, puisqu’ils sont dans le lieu où ils sont nés selon la chair ; ils n’ont point de patrie ailleurs, et dès tors ils ne sont plus étrangers sur la terre, mais ils en sont les citoyens. De là vient que l’Écriture a dit d’un homme : « Il a placé sa maison dans la mort, et sa u demeure dans les enfers avec les habitants de la terre ad ». Ceux-là encore sont des locataires, des étrangers non pour cette terre, mais pour le peuple de Dieu, dont ils sont séparés. De là cette parole de l’Apôtre aux fidèles qui commencent à prendre pour patrie la cité sainte qui n’est point de ce monde : « Vous n’êtes plus des étrangers ni des exilés, mais les concitoyens des saints, dans la maison de Dieu ae ». Ceux-là donc sont citoyens de la terre, qui sont étrangers au peuple de Dieu ; mais ceux qui sont citoyens du peuple de Dieu, sont étrangers à cette terre ; parce que tout ce peuple, pendant qu’il est dans un corps, est étranger au Seigneur. Qu’il s’écrie dès lors : « Je suis un étranger sur la terre, ne me dérobez point vos commandements ». 2. Mais, quels sont donc les hommes à qui Dieu dérobe ses commandements ? Dieu n’a-t-il pas voulu qu’ils fussent prêchés partout ? Plût à Dieu qu’ils soient chers au grand nombre, comme ils sont clairs pour le grand nombre ! Quoi de plus clair en effet que cette parole : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit, et tu aimeras ton prochain comme toi-même ; ces deux commandements renferment la loi et les Prophètes af ? » Quel est l’homme pour qui ces commandements soient cachés ? Tout fidèle les connaît, et même la plupart des infidèles. Pourquoi donc un fidèle vient-il demander à Dieu qu’il ne lui cache point ce qu’il voit que Dieu ne cache pas aux infidèles ? Parce qu’il est difficile de connaître Dieu, est-il aussi difficile de comprendre : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu », et peut-on craindre ici d’égarer son amour ? Quant au prochain, il paraît plus facile de le connaître. Car tout homme est le prochain d’un autre homme, et il est inutile de considérer l’éloignement de parenté, quand la nature est commune. Toutefois, il ne connaissait pas son prochain, celui qui disait au Seigneur : « Et qui est mon prochain ag ? » Quand on lui parla d’un homme qui tomba entre les mains des voleurs, en descendant de Jérusalem à Jéricho, lui, qui faisait cette question, jugea que le prochain de cet homme n’était autre que celui qui avait usé de miséricorde envers lui ; et il devint évident, que dans les actes de miséricorde, celui qui aime son prochain ne doit regarder personne comme étranger. Mais il en est beaucoup qui ne se connaissent point eux-mêmes : car il n’appartient pas à tous les hommes de se connaître, comme un homme doit se connaître. Comment donc aimer son prochain comme soi-même, quand on ne se connaît point soi-même ? Ce n’est pas en vain que ce plus jeune des deux fils qui s’en était allé dans une région lointaine, dissiper son bien en vivant dans la débauche, rentra d’abord en lui-même avant de dire : « Je me lèverai, et j’irai vers mon père ah » ; il était allé si loin, qu’il était sorti de lui-même. Et toutefois, il ne fût point rentré en lui-même, s’il se fût complètement ignoré ; et il n’eût point dit : « Je me lèverai, et j’irai à mon père », s’il eût complètement ignoré Dieu. Les paroles de Dieu nous sont donc connues jusqu’à un certain point, et afin de les connaître davantage, nous avons raison de demander à Dieu qu’il nous les fasse connaître. Aussi pour savoir comment nous devons aimer Dieu, il nous faut d’abord connaître Dieu ; et pour que l’homme sache aimer son prochain comme lui-même, il doit d’abord s’aimer lui-même en aimant Dieu ; et comment le pourrait-il s’il ne connaît ni Dieu, ni lui-même ? Le Psalmiste a donc raison de dire à Dieu. « Je suis un étranger sur la terre, ne me dérobez point vos préceptes ». Il est très juste que Dieu les cache à ceux qui ne sont pas étrangers sur la terre : car en les écoutant ils ne les goûtent point, ils n’ont goût qu’aux choses terrestres. Mais ceux dont la conversation est dans le ciel ai, ne conversent ici-bas que comme des étrangers. Qu’ils supplient donc le Seigneur de ne point leur dérober ces commandements qui les délivreraient de cet exil, parce qu’ils aimeraient Dieu avec lequel ils habiteront éternellement, et leur prochain afin qu’il soit où ils seront eux-mêmes. 3. Mais, dans notre amour, que pouvons-nous aimer, si nous n’aimons l’amour lui-même ? De là vient que cet étranger sur la terre, après avoir demandé à Dieu de ne point lui dérober ses commandements, dont le but unique ou du moins le but principal est l’amour, proclame aussitôt qu’il veut aimer l’amour lui-même, et s’écrie : « Mon âme aspire continuellement à désirer vos justifications aj ». C’est là un désir louable que Dieu ne condamnera point. Ce n’est point de ce désir qu’il est dit : « Tu ne convoiteras point ak » ; mais c’est du désir que la chair oppose à l’esprit al. Quant à cette convoitise que l’esprit oppose à la chair am, vois ce qui est écrit, et tu trouveras : « Le désir de la sagesse nous conduit au royaume an ». Beaucoup d’autres endroits nous montrent qu’il y a une bonne convoitise. Toutefois il y a cette différence, que l’on mentionne l’objet désiré, quand on prend la convoitise en bonne part ; et que quand l’objet n’est point mentionné, quand on ne désigne que la concupiscence, on ne saurait la prendre qu’en mauvaise part. Ainsi dans le passage cité plus haut : « La concupiscence de la sagesse nous conduit au royaume », si le texte n’ajoutait : de la sagesse, on ne saurait dire : La concupiscence conduit au royaume. Au contraire, quand l’Apôtre nous dit : « Je ne connaissais point la convoitise, si la loi n’eût dit : Vous ne convoiterez point ao » ; il ne désigne point l’objet de la convoitise, ou ce que l’on ne doit point convoiter ; car il est certain qu’en pareil cas on ne comprend qu’une convoitise illicite. Quelle est donc chez l’interlocuteur la convoitise de son âme ? « C’est », dit-il, « de désirer toujours vos justifications ». Sans doute, qu’il ne les désirait point encore, puisqu’il souhaitait de les désirer. Or, ces justifications sont des actions justes, ou des œuvres de justice. Mais, dès lors que désirer c’est n’avoir point encore, combien en est éloigné celui qui souhaite seulement de les désirer ? Et combien plus éloignés ceux qui ne forment pas même ce désir ? 4. Il est étrange toutefois que nous souhaitions un désir, sans avoir en nous l’objet que nous souhaitons. Car cet objet n’est rien de corporel et de beau, comme l’or, ou comme une chair séduisante, choses que l’on peut désirer sans les avoir, puisqu’elles sont hors de nous, et non point en nous. Mais qui ne sait que la convoitise est en nous, que le désir est en nous ? Pourquoi donc souhaiter de l’avoir, comme s’il était en dehors de nous ? Ou même comment peut-on le convoiter sans l’avoir, puisqu’il n’est autre que la convoitise ? Car désirer, c’est assurément convoiter. Quelle est donc cette langueur merveilleuse et inexplicable ? Et toutefois elle existe. Qu’un malade, en effet, soit atteint du dégoût, il veut sortir de ce fâcheux état ; et, pour lui, aspirer à n’avoir point ce dégoût, c’est aspirer à désirer la nourriture : mais ce dégoût, c’est une maladie du corps. La convoitise, au contraire, qui lui fait aspirer à désirer la nourriture, ou à se guérir du dégoût, est une affection de l’âme et non du corps : elle n’est dans l’agrément ni du palais, ni de l’estomac, agrément qui disparaît devant le dégoût ; mais elle consiste dans sa raison de recouvrer la santé, et de se délivrer du dégoût de toute nourriture. Il n’est donc plus étonnant que l’esprit souhaite que le corps désire, puisque l’esprit désire, sans que le corps désire en même temps. Mais quand il ne s’agit que de l’esprit, et quand il y a désir dans l’un et dans l’autre cas, pourquoi souhaiter le désir des justifications de Dieu ? Comment dans un seul et même esprit qui est le mien, aspirer à ce désir, et n’avoir pas ce désir même ? Pourquoi aspirer au désir des justifications, et ne pas aspirer à ces justifications, plutôt qu’à leur désir ? Ou comment puis-je aspirer au désir de ces justifications, sans aspirer à ces justifications elles-mêmes, puisque je n’aspire à les désirer, que parce que je les désire ? S’il en est ainsi, c’est donc elles-mêmes que je désire. Pourquoi donc en souhaiter le désir, puisque je l’ai, et que je sens que je l’ai ? Car je ne pourrais aspirer au désir de la justice, qu’en désirant la justice. N’est-ce point là ce que j’ai dit plus haut, qu’il nous faut aimer jusqu’à cet amour par lequel on aime ce qu’il faut aimer ; comme on doit haïr cet amour dont on environne ce qu’il ne faut pas aimer ? Car nous haïssons cette convoitise qui est en nous, et que la chair oppose à l’esprit ap. Et qu’est-ce que cette convoitise, sinon un amour dépravé ? Nous aimons aussi cette aspiration qui est en nous, et que l’esprit oppose à la chair. Or, quelle est cette aspiration, sinon un amour légitime ? Mais dire que l’on doit aimer cet amour, n’est-ce point dire qu’on doit le désirer ? Si donc il est bon d’aspirer aux justifications de Dieu, il est bon d’aimer l’amour de ces justifications. Ou bien la concupiscence diffère-t-elle du désir ? Non que le désir ne soit une concupiscence, mais parce que toute concupiscence n’est pas un désir. La concupiscence a pour objet ce que nous possédons et ce que nous ne possédons pas ; c’est par elle qu’un homme jouit de ce qu’il a : mais le désir a pour objet des choses absentes. Mais alors qu’est-ce que le désir, sinon la concupiscence de ce que nous n’avons pas ? Et comment les justifications de Dieu peuvent-elles être loin de nous, sinon quand nous les ignorons ? Sont-elles vraiment absentes, quand nous les connaissons sans les observer ? Que sont en effet des justifications, sinon des œuvres de justice, et-non de simples paroles ? Il peut arriver dès lors que notre âme soit assez faible pour ne point les désirer, et qu’en même temps la raison lui en démontrant l’utilité et la sainteté, lui en fasse souhaiter le désir. Souvent en effet, nous voyons ce qu’il faut faire, et ne le faisons pas, parce que nous n’avons point d’attrait pour le faire, et que nous voudrions y en trouver. L’esprit vole ; mais notre faiblesse nous retient, notre amour languissant ne suit qu’avec lenteur, et parfois même ne suit point. Le Prophète souhaitait donc de désirer ce qu’il trouvait bien ; il voulait trouver de l’attrait dans ce qu’il voyait de raisonnable. 5. Il ne dit point : Mon âme souhaite ; mais : « Mon âme a souhaité désirer vos justifications ». Peut-être cet homme étranger sur la terre était-il arrivé au terme de ses souhaits, et désirait-il déjà ce qu’autrefois il aurait tant voulu désirer. Mais s’il désirait les justifications, comment ne les avait-il point ? Il n’y a rien qui nous empêche d’avoir les justifications du Seigneur, comme ne pas les désirer, alors que nous ne ressentons aucun amour pour elles, bien qu’on en voie la lumière éclatante. Le Prophète ne les avait-il point déjà, ne les pratiquait-il point ? Car il nous dit un peu après : « Quant à votre serviteur, il s’exerçait dans vos justifications aq1 ». Mais il nous montre quels sont en quelque sorte les degrés pour y arriver. Le premier, est de voir combien elles sont avantageuses et honorables ; ensuite d’en souhaiter le désir ; enfin à mesure que s’augmentent en nous la lumière et la force, il faut que nous ressentions dans l’accomplissement de ces œuvres de justice, le goût que nous inspirait la seule méditation. Mais ce discours est déjà bien long ; réservons alors ce qui suit pour l’exposer plus facilement dans un autre avec le secours de Dieu.NEUVIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME 118
LA VIE EN ÉCHANGE DE LA MORT.
C’est l’orgueil qui nous détourne de Dieu comme il en détourna le premier homme. Il tourne en dérision les enfants de Dieu qui demandent à être délivrés des opprobres, non pour eux, mais pour le préjudice que se font à eux-mêmes les insulteurs. Et ces blasphémateurs s’abstiennent comme aujourd’hui. Le Christ a prié pour ceux qui s’élevaient contre lui, et leur a ainsi communiqué la vie en échange de cette mort qu’ils donnaient à ses membres. 1. Les versets que nous allons expliquer dans notre psaume nous font souvenir de la cause de nos misères. Car le Prophète dit : « Mon âme a souhaité de désirer vos justifications en tout temps ar » ; c’est-à-dire et dans la prospérité, et dans l’adversité ; puisque dans les travaux et dans les souffrances de cette vie nous devons trouver goût dans la justice ; non, nous ne devons pas en faire nos délices exclusivement dans les moments paisibles, de manière à l’abandonner dans les temps de trouble ; elle doit nous être chère en tout temps ; maintenant il ajoute : « Vous avez châtié les superbes ; maudits soient ceux qui s’écartent de vos préceptes as ». Ce sont les superbes qui s’écartent des préceptes de Dieu. Or, autre chose est de ne point les accomplir à cause de notre faiblesse ou de notre ignorance, et autre chose de s’en détourner par orgueil, comme l’ont fait ceux qui nous ont engendrés pour mourir. Ils prirent goût à cette parole : « Vous serez comme des dieux at », et dans cette pensée orgueilleuse, ils se détournèrent du précepte du Seigneur, qu’ils connaissaient formellement, et qu’ils pouvaient très facilement accomplir, puisque nulle faiblesse ne les en détournait, n.e les empêchait, ne les retardait. Et voilà que toute cette vie si pénible, si calamiteuse de l’homme devenu mortel, est comme un châtiment héréditaire de l’orgueil. Quand le Seigneur dit à Adam : « Où es-tu ? » au il n’ignorait point où il était ; mais il lui reprochait son orgueil : sa question ne venait point du désir de connaître où il était, c’est-à-dire dans quelle misère il était tombé, mais de l’en avertir par un reproche. Voyez comme le Prophète, après avoir dit : « Vous avez réprimandé les superbes », n’ajoute point : Malédiction à ceux qui ont abandonné vos préceptes, de peur qu’on n’arrête sa pensée uniquement sur le péché du premier homme ; mais il dit : « Malédiction à ceux qui abandonnent ». Car il voulait par cet exemple jeter l’effroi chez tous les hommes, leur apprendre à ne point se détourner des préceptes du Seigneur, à aimer la justice en tout temps, et à recouvrer par le travail de cette vie ce que nous avons perdu dans les délices du paradis. 2. Mais comme ces reproches si sévères ne font point courber la tête aux orgueilleux, comme le supplice de la mort et du travail qui pèse sur eux ne réprime point leur insolence, comme ils imitent le ton hautain de ceux qui tombent, et tournent en dérision l’humilité de ceux qui se relèvent, voilà que le corps du Christ intercède en leur faveur et s’écrie : « Eloignez de moi l’opprobre et le mépris, parce que j’ai recherché vos témoignages » av. En grec, ces testimonia, ou témoignages s’appellent martyria, expression qui a passé dans le latin. De là vient que nous ne donnons plus le nom de « témoins », comme nous pourrions dire en latin testes, mais le nom grec de martyrs à ceux qui ont enduré divers tourments pour rendre témoignage au Christ. Cette expression étant donc plus familière et plus élégante, entendons ces paroles comme si le psaume portait : « Éloignez de moi l’opprobre et le mépris, parce que j’ai recherché vos martyres ». Mais quand le corps du Christ nous tient ce langage, croirons-nous qu’il regarde comme une peine d’entendre les outrages et les insultes des impies et des superbes ; quand c’est là un moyen de hâter sa couronne ? Pourquoi donc demander à Dieu d’en être délivré comme d’un fardeau pénible et insupportable, sinon, comme je l’ai dit, parce que le Prophète prie pour ses ennemis, en voyant combien il leur est dangereux de faire aux chrétiens un crime du nom béni de Jésus-Christ ; de n’avoir comme les Juifs que des sarcasmes pour la croix, remède suprême qui produit dans les âmes l’humilité chrétienne, laquelle peut seule guérir cet orgueil dont l’enflure a produit notre chute, et que nourrissent et font croître nos chutes journalières ? Que le corps de Jésus-Christ prie donc en leur faveur, lui qui déjà sait aimer ses ennemis aw ; qu’il dise au Seigneur : « Éloignez de moi l’outrage et le mépris, parce que j’ai recherché vos martyres » ; c’est-à-dire, délivrez-moi de ces outrages que j’entends, de ce mépris que j’endure par cet unique motif que j’ai recherché vos martyres, Car mes ennemis que vous m’ordonnez d’aimer, qui courent de plus en plus à la mort et à leur perte, en méprisant vos martyres, et en me chargeant de calomnies, revivront et reviendront de leurs égarements, s’ils révèrent en moi vos témoignages. Voilà ce qui est arrivé, ce que nous voyons. Voilà que le témoignage du Christ, loin d’être un opprobre aux yeux des hommes et du monde, est devenu un grand honneur : voilà que la mort des justes est précieuse, non seulement devant Dieu ax, mais encore devant les hommes ; voilà que ses martyrs, loin d’être en butte au mépris, sont au contraire comblés d’honneur ; le plus jeune des deux fils qui déchirait son héritage, dans le petit nombre des chrétiens qui le possédaient avant lui, en vue des pourceaux qu’il faisait paître, ou plutôt des démons qu’il adorait, voilà que maintenant il relève les martyrs devant ces peuples si grands et si nombreux, il prêche ce qu’il insultait, il comble d’honneurs ceux qu’il méprisait, il était mort, et le voilà ressuscité, il était perdu et le voilà retrouvé ay. Tel est le grand succès de conversion, d’amélioration et de rédemption de ses ennemis pour lequel le corps du Christ disait : « Éloignez de moi, Seigneur, l’opprobre et le mépris ». Et comme si on lui demandait pour quel motif il est outragé et méprisé, il ajoute : « Parce que j’ai recherché vos martyres ». 3. Où est donc maintenant cet opprobre ? Où est ce mépris ? Tout est passé, tout s’est évanoui ; et comme ceux qui étaient perdus sont retrouvés, les mépris ont disparu. Mais quand l’Église faisait cette prière, elle souffrait effectivement ces douleurs. « Voilà que les u princes se sont assis », dit le Prophète, « et ils ont parlé contre moi az ». La violence de la persécution venait de ce qu’elle était décrétée par des princes qui étaient assis, c’est-à-dire élevés sur les tribunaux de la justice. Applique ces paroles à notre chef, et tu trouveras que les princes des Juifs s’assirent, cherchant entre eux les moyens de perdre le Christ ba. Applique ces paroles au corps, ou à l’Église, et tu verras que les rois ont médité, ont ordonné la ruine des chrétiens sur la terre. « Voilà que les princes se sont assis, et ont parlé contre moi ; quant à votre serviteur, il s’exerçait dans vos ordonnances bb ». Si tu veux connaître quel était cet exercice, vois ce qu’ajoute le Prophète : « Car vos témoignages sont ma préoccupation, et vos justifications sont tout mon conseil ». Souviens-toi que ces témoignages, comme nous l’avons dit, sont des martyres ; souviens-toi également que dans les justifications du Seigneur, la plus admirable comme la plus difficile est d’aimer ses ennemis. Tels étaient donc les exercices du corps de Jésus, qu’il méditait son témoignage, et qu’il aimait ceux qui le poursuivaient bc de leurs outrages, et de leurs injures à cause des témoignages qu’il rendait au Christ. Car ce n’était point pour lui qu’il suppliait, nous l’avons déjà remarqué, mais bien plutôt pour eux qu’il disait : « Éloignez de moi tout opprobre et tout mépris. Voilà que les princes se sont assis, et ils parlaient contre moi ; mais votre serviteur s’exerçait dans vos justifications ». En quelle manière ? « Car vos témoignages sont ma préoccupation, et vos justifications sont tout mon conseil bd ». Conseil contre conseil : le conseil des princes qui étaient assis fut de perdre les martyrs que l’on trouvait ; et le conseil des martyrs, de retrouver leurs ennemis qui se perdaient. Les premiers rendaient le mal pour le bien, les seconds le bien pour le mal. Faut-il s’étonner après cela, si les uns ont succombé en donnant la mort, et les autres triomphé en mourant ? Faut-il, dis-je, s’étonner que, sous le feu de la persécution païenne, les martyrs aient souffert avec tant de patience la mort du temps, et que les païens, à la prière des martyrs, aient pu arriver à la vie éternelle ? Le corps du Christ n’est-il point exercé de manière qu’il médite les témoignages du Seigneur et qu’il appelle sur les persécuteurs des témoins, les biens du ciel, en échange de leur malice ?DIXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME 118
LE GOÛT DES BONNES ŒUVRES.
Comme le Prophète s’est attaché à la poussière, c’est-à-dire à la terre, ou même à ces affections du corps dont les convoitises sont contraires à celles de l’esprit, et dont il désire l’affaiblissement, il demande à Dieu, à cause de sa parole, ou de sa promesse qui fait de nous des enfants d’Abraham, de s’élever de plus en plus à la hauteur de la charité Pour n’en pas déchoir, il demande à Dieu la loi de la vie ou de la foi, puis s’applaudit de ce que Dieu a dilaté son cœur pour courir dans ses commandements, c’est-à-dire lui a donné le goût des œuvres saintes.
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