‏ Psalms 71:12

PREMIER DISCOURS SUR LE PSAUME 70

PREMIÈRE PARTIE DU PSAUME.

LA GRÂCE PAR LE CHRIST.

Le chrétien doit savoir qu’il n’est rien que par Dieu. Saint Paul, tout pécheur qu’il était, fut justifié par la divine miséricorde ; tel est le don qui nous délivre il est gratuit, puisque nous ne méritons que le châtiment. Les fils de Jonadab obéirent aux prescriptions de leur père et Dieu les bénit. Jérémie se sert de leur exemple pour encourager le peuple à subir la captivité. D’ailleurs nous devons servir un maître comme nous servirions le Christ, et nous sommes captifs sous la loi du péché, depuis Adam qui fut le premier et en qui nous mourons tous, mais nous vivrons en Jésus-Christ par la foi. Le Seigneur nous délivre donc par sa justice, et cette justice deviendra la nôtre en demeurant en nous, sans que néanmoins elle nous soit propre. Mais ne nous élevons pas comme le pharisien au-dessus de celui qui ne l’a point reçue encore, et qui pourra nous surpasser, comme Paul en surpassa tant d’autres. C’est la miséricorde de Dieu qui nous abrite contre sa colère. Cet homme qui demande la délivrance, c’est l’Église qui demandera Ta patience à ce même Dieu, son protecteur dès sa jeunesse, qui chantera Dieu ici-bas et dans le ciel, qui parait un prodige dans la voie que le Christ a suivie avant nous, lui que l’on a cru délaissé de Dieu. Honte à ceux qui compromettent notre âme par le découragement ! Dieu les confondra pour leur bien. Ajoutons à sa louange en le remerciant de ses dons invisibles. Renonçons au trafic ou à la gloire que l’on tire de ses bonnes œuvres, et à la lettre de la loi. Comme l’eau de la piscine, le peuple Juif fut troublé à l’avènement du Christ, qui vint s’ajuster à nous pour nous ressusciter, tandis que la loi n’était que le bâton d’Élisée.

1. Dans toutes les saintes Écritures, la grâce de Dieu qui nous délivrer se signale à notre attention afin de nous stimuler davantage. Voilà ce que chante le Prophète, dans le psaume dont nous voulons entretenir votre charité. Le Seigneur m’aidera, afin que j’en conçoive une idée convenable, et que je vous l’explique aussi d’une manière qui vous soit utile. Je suis en effet dominé par la crainte et par l’amour de Dieu ; par la crainte, car il est juste ; par l’amour, car il est miséricordieux. « Qui pourrait en effet lui dire : Que faites-vous a », s’il condamnait l’injuste ? Combien est grande sa miséricorde, pour qu’il justifie l’injuste ? De là vient que l’Apôtre, dans ce que vous venez d’entendre, nous prêche la grâce : et cette prédication lui attirait l’inimitié des Juifs, qui s’appuyaient sur la lettre de la loi, qui s’éprenaient de leur propre justice, et la vantaient. C’est d’eux que l’Apôtre a dit : « Je leur rends ce témoignage, qu’ils ont le zèle de Dieu, mais non selon la science ». Et comme si nous lui demandions : Qu’est-ce qu’avoir le zèle de Dieu non point selon la science ? il ajoute aussitôt : « Ne connaissant point la justice de Dieu, et voulant établir la leur, ils ne se sont point soumis à la justice de Dieu b ». Ils se glorifient de leurs œuvres, dit-il, et se privent ainsi de la grâce ; et comme s’ils étaient pleins de confiance dans leur fausse santé, ils se dérobent au médecin. C’est contre ces présomptueux que le Seigneur avait dit : « Je ne suis point venu inviter les justes, mais les pécheurs à la pénitence. Ce ne sont point ceux qui se portent bien, mais les malades qui ont besoin du médecin c ». Toute la grande science d’un homme est donc de savoir que de lui-même il n’est rien, et que c’est de Dieu et pour Dieu qu’il est tout ce qu’il peut être. « Qu’avez-vous », dit saint Paul, « que vous n’ayez point reçu ; et si vous avez reçu, pourquoi vous glorifier comme si vous n’aviez point reçu d ? » Telle est la grâce que nous prêche saint Paul : ce fut ainsi qu’il s’attira l’inimitié des Juifs qui se glorifiaient de la lettre de la loi et de leur propre justice. C’est donc en nous prêchant cette grâce que l’Apôtre, dans le passage qu’on vient de nous lire, nous tient ce langage : « Pour moi, je suis le moindre des Apôtres, indigne même du nom d’apôtre, parce que j’ai persécuté l’Église de Dieu e. Mais Dieu m’a fait miséricorde », ait-il dit ailleurs, « parce que j’ai agi dans l’ignorance n’ayant point la foi ». Et un peu plus loin : « C’est une vérité certaine, et digne d’être reçue en toute soumission, que Jésus-Christ est venu dans ce monde pour sauver les pécheurs, dont je suis le premier. N’y avait-il donc point de Pécheurs avant lui ? Pourquoi dire alors : « Je suis le premier ? » J’ai devancé les autres, non par le temps, mais en malice. « Or », poursuit-il, « j’ai obtenu miséricorde, afin que je fusse le premier en qui Jésus-Christ fît éclater sa longanimité, et que je servisse d’exemple à ceux qui croiront en lui, pour la vie éternelle f » ; c’est-à-dire, afin que tout homme inique, tout pécheur désespérant de lui-même, s’armant en quelque sorte d’un courage de gladiateur, résolu de suivre ses penchants, parce qu’il se croit damné sans ressource, jette les yeux sur l’apôtre saint Paul, à qui Dieu a pardonné une telle cruauté, une si noire malice, et qu’il abjure son désespoir pour se retourner vers Dieu. Telle est donc la grâce que Dieu nous prêche dans ce psaume : parcourons-le, afin de voir s’il en est ainsi, ou si je ne lui donne pas un sens étranger. Je crois en effet que c’est là le sentiment qui y règne, et qui résonne dans presque toutes ses syllabes : c’est-à-dire qu’il a pour objet de nous prêcher le don gratuit de la grâce de Dieu, qui nous délivre, malgré notre indignité, non point à cause de nous, mais bien à cause d’elle-même : et quand même je ne vous tiendrais point ce langage, et que je ne vous aurais point fait ce préambule, tout homme entrerait dans ce sentiment, pour peu qu’il eût d’intelligence, et qu’il apportât son attention aux paroles de ce psaume. Le texte seul suffirait pour changer son opinion, s’il eût été d’un autre avis, et l’amener à ce qui retentit dans le psaume. Qu’est-ce à dire ? que nous placions en Dieu toute notre espérance, que par nous-mêmes nous ne présumions aucunement de nos forces ; de peur qu’en nous attribuant ce qui vient de Dieu, nous ne perdions ce que nous avons reçu.

2. Le titre de notre psaume est comme d’ordinaire une inscription placée sur le seuil pour indiquer ce que l’on fait dans la maison : « Pour David, psaume des fils de Jonadab, et « de ceux qui furent emmenés les premiers en captivité g ». Jonadab fut un homme dont Jérémie releva les vertus dans ses prophéties, et qui avait prescrit à ses enfants de ne point boire de vin, non plus que d’habiter dans des maisons, mais dans des tentes. Or, les fils demeurèrent dans les prescriptions de leur père, et méritèrent ainsi que le Seigneur les bénît h. Ce n’était point le Seigneur, mais bien kur père qui avait fait ces prescriptions. Ils les acceptèrent néanmoins comme si elles émanaient de leur Dieu : car si le Seigneur n’avait pas enjoint de ne point boire de vin, et d’habiter sous des tentes, il avait toutefois ordonné aux enfants d’obéir à leur père. Le fils ne doit donc refuser obéissance à son père, que quand le père lui commande contrairement à son Dieu. Car le père n’a plus alors le droit de s’irriter de la préférence que l’on donne à Dieu, sur lui. Mais quand le père commande ce que Dieu ne défend point, on doit lui obéir comme à Dieu, puisque Dieu a ordonné d’obéir à un père. Dieu bénit donc les fils de Jonadab à cause de leur obéissance, et les opposa à son peuple rebelle, lui reprochant de n’obéir point à son Dieu, tandis que les fils de Jonadab étaient fidèles aux prescriptions de leur père. Or, Jérémie, dans ce rapprochement, avait pour but de les préparer à être emmenés à Babylone, à ne point résister à la volonté de Dieu, et à n’attendre de l’avenir que la servitude. Telle est donc la couleur que l’on a voulu donner au titre du psaume ; aussi après avoir dit : « Des fils de Jonadab », on ajoute : « Et des premiers qui furent emmenés en captivité », non que les fils de Jonadab aient été captifs, mais parce que l’exemple de leur obéissance à leur père était proposé àceux qui allaient être emmenés captifs, afin qu’ils comprissent que leur captivité était le châtiment de leur rébellion envers Dieu. Ajoutez à cela que Jonadab signifie le volontaire de Dieu. Qu’est-ce à dire volontaire de Dieu ? Qui sert Dieu de plein gré. Qu’est-ce à dire volontaire de Dieu ? « Seigneur, vos volontés sont dans mon âme, je chanterai vos louanges i ». Qu’est-ce à dire encore le volontaire de Dieu ? « Je vous fais le sacrifice de ma volonté j ». Car si l’enseignement des Apôtres avertit le serviteur d’obéir à l’homme qu’un pour maître, non point comme par nécessité, mais de bon gré, et d’affranchir son cœur, par un service volontaire, combien plus votre volonté doit être pleine, entière, affectueuse, quand il s’agit du service de Dieu qui voit cette volonté ? Qu’un serviteur te serve à contre-cœur, tu peux bien voir sa main, son visage, sa présence, mais non découvrir son cœur. Et pourtant l’Apôtre leur dit : « Ne servez point sous le regard seulement » Qu’est-ce à dire, « sous le regard ? » Quoi donc ! mon maître va-t-il pénétrer la manière dont je le sers, pour me dire de ne point servir « à cause de son œil ? » Il ajoute : « Servez comme si vous serviez le Christ ». Cet homme, votre maître, ne voit point, mais le Christ, votre Maître, vous voit. « Servez donc de cœur », dit l’Apôtre, « et d’une pleine volonté k ». Tel fut Jonadab, ou plutôt, tel est le sens de son nom. Mais que signifient « ceux qui furent les premiers emmenés captifs ? » Les Juifs furent emmenés en captivité une première, une seconde et une troisième fois. Mais le psaume ne parle ni pour ceux, ni de ceux qui furent emmenés les premiers : en discutant le psaume, en le sondant, en scrutant le sens de tous les versets, on voit qu’il a un tout autre sens, et qu’il n’y est aucunement question de je ne sais quels hommes, qui, à telle invasion de leurs ennemis, furent, je ne sais à quelle époque, emmenés captifs de Jérusalem à Babylone. Mais que nous dit le psaume, sinon ce que vous avez entendu à la lecture de saint Paul ? Il nous prêche la grâce de Dieu ; et il nous la prêche, parce que de nous-mêmes nous ne sommes rien : il nous la prêche, parce que tout ce que nous sommes, c’est par la divine miséricorde, et que de nous-mêmes nous ne sommes que méchants. Pourquoi donc nous appeler « captifs ? » et pourquoi ce mot de captivité doit-il nous signaler la grâce du libérateur ? L’Apôtre nous fait cette réponse : « Chez moi l’homme intérieur se plaît dans la loi de Dieu : mais je sens dans mes membres une loi contraire à la loi de l’esprit, et qui me tient captif sous la loi du péché qui est dans mes membres ». Te voilà donc réduit en captivité. Que dit alors le psaume ? Ce que dit ensuite l’Apôtre : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur l ». Mais après l’explication du terme « captifs n, pourquoi « les premiers ? » Cela devient clair, si je ne me trompe. C’est qu’auprès des fils de Jonadab toute désobéissance devient coupable. Or, c’est la désobéissance qui nous a réduits en captivité, car Adam lui-même fut coupable de désobéissance. Aussi saint Paul a-t-il dit, et c’est la vérité, « que tous meurent en Adam, en qui tous ont péché m ». Il est donc vrai que « les premiers furent emmenés en captivité » : puisque « le premier homme est l’homme terrestre formé de la terre, le second est l’homme céleste, qui vient du ciel. Comme le premier fut terrestre, ses enfants sont terrestres ; comme le second est céleste, ses enfants sont célestes. De même que nous avons porté l’image de l’homme terrestre, portons aussi l’image de Celui qui est dans le ciel ». Le premier homme nous a rendus captifs, le second nous délivrera de la servitude. « De même en effet que tous meurent en Adam, tous aussi vivront en Jésus-Christ n ». Mais ils meurent en Adam à cause de leur naissance charnelle, ils seront délivrés dans le Christ par la foi du cœur. Tu n’étais pas libre de ne point naître d’Adam, et tu es libre de croire au Christ. Autant donc tu voudras appartenir au premier homme, autant tu feras partie de la captivité. Et qu’est-ce à dire : Tu voudras appartenir ? ou même tu appartiendras ? Tu en fais partie déjà : crie donc : « Qui me délivrera de ce corps de mort o ? » Écoutons ce même cri dans la bouche du Psalmiste.

3. « Mon Dieu, j’ai crié vers vous, que ma confusion ne soit pas éternelle ». Déjà je suis dans la confusion, mais que ce ne soit pas éternellement. Comment serait-il exempt de confusion celui à qui l’on dit : « Que vous revient-il de ces actes dont vous rougissez maintenant p ? » Comment donc pourrions-nous échapper à la confusion éternelle ? « Approchez-vous de lui, recevez sa lumière, et votre face n’aura point à rougir q ». Vous avez été dans la confusion en Adam ; retirez – vous d’Adam, approchez-vous du Christ, et vous n’aurez plus à rougir. « Seigneur, c’est en vous que j’ai mis mon espoir, je ne serai point confondu éternellement ». Si je suis confondu en moi-même, jamais en vous je ne serai confondu.

4. « Délivrez-moi dans votre justice et rachetez-moi r ». Non point dans ma justice, mais dans la vôtre : en comptant sur la mienne, je serais au nombre de ceux dont il est dit : « Dans leur ignorance de la loi de Dieu, et leurs efforts pour établir leur propre justice, ils ne se sont point soumis à la justice de Dieu s ». Donc « en votre justice », et non dans la mienne. Qu’est-ce, en effet, que la mienne ? L’iniquité l’a précédée. Et quand je serai juste, ce sera par votre justice t car je ne serai juste que quand vous m’aurez donné la justice ; et cette justice ne sera la mienne qu’en demeurant en moi, puisqu’elle viendra de vous. Je crois, en effet, à celui qui justifie l’impie, afin que ma foi me soit imputée à justice t. Cette justice sera donc à moi, mais non comme si elle m’était propre, comme si j’avais pu me la donner moi-même : ainsi que le croyaient ceux qui se glorifiaient dans la lettre de la loi, et qui dédaignaient la grâce. Car il est dit ailleurs « Jugez-moi, Seigneur, selon ma justice u ». Et le Prophète assurément ne se glorifiait point de sa propre justice. Mais rappelons-nous ce mot de l’Apôtre : « Qu’avez-vous que vous n’ayez point reçu v ? » Et parlez de votre justice, sans oublier que vous l’avez reçue, et sans rien envier à ceux qui l’ont reçue. Le Pharisien aussi reconnaissait qu’il était redevable à Dieu, quand il disait : « Je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme le reste des hommes ». « Je vous rends grâces », très bien ; « de ce que je ne suis point comme le reste des hommes » : pourquoi ? Te plairait-il d’être bon, parce que les autres sont mauvais ? Que va-t-il ajouter enfin ? « Ils sont injustes, voleurs et adultères, tel qu’est ce Publicain ». Ce n’est plus là se réjouir, c’est insulter. Quant à l’humble captif, « il n’osait lever les yeux au ciel, mais il frappait sa poitrine en disant « Seigneur, soyez-moi propice, car je suis un pécheur w ». C’est donc peu de reconnaître que le bien qui est en toi vient de Dieu, si tu ne veilles à ne point t’élever au-dessus de celui qui ne l’a point encore, et qui te devancera peut-être quand il l’aura reçu. Quand Paul lapidait Étienne, de combien de chrétiens n’était-il pas persécuteur ? Et néanmoins après une fois converti, il surpassa ceux qui l’avaient précédé. Dis donc à Dieu ce que tu entends dans le psaume : « Seigneur, j’ai mis en vous mon espoir, je ne serai point confondu éternellement x. Délivrez-moi, rachetez-moi, dans votre justice », et non dans la mienne. « Inclinez votre oreille vers moi ». C’est là confesser sa bassesse. Dire : « Inclinez-vous vers moi », c’est avouer que l’on ressemble ami malade qui est couché devant le médecin qui est debout. Vois enfin que c’est un malade qui parle : « Inclinez votre oreille jusqu’à moi, et sauvez-moi ».

5. « Soyez pour moi un Dieu protecteur ». Que les flèches de l’ennemi ne m’atteignent point, car je ne puis me défendre. C’est peu que « Dieu soit mon protecteur » ; le Prophète ajoute : « Servez-moi de forteresse, afin de me sauver y ». « Soyez pour moi une forteresse », soyez vous-même mon lieu fortifié. Où donc allais-tu, Adam, lorsque tu fuyais Dieu, et que tu te cachais dans les arbres du jardin ? Où allais-tu, quand tu fuyais sa face qui avait fait ta joie z ? Tu l’as fui, et tu es mort ; tu es devenu captif, et Dieu te recherche et ne t’abandonne point ; il laisse sur les montagnes ses quatre-vingt-dix-neuf brebis, et recherche la brebis égarée ; et en la retrouvant il s’écrie : « Il était mort et il est ressuscité ; il était perdu, et il est retrouvé aa ». Ainsi Dieu devient le lieu de noire refuge, lui qui tout d’abord nous faisait craindre et fuir. « Soyez pour moi », dit le Prophète, « un lieu fortifié, afin de me sauver ». Je ne puis avoir de salut qu’en vous ; si vous n’êtes mon repos, mon mal ne saurait se guérir. Levez-moi de terre, que je me repose en vous, afin que je m’élève dans un lieu sûr. Qu’y a-t-il de plus sûr ? Quels adversaires, dis-moi, pourras-tu craindre, quand il sera ton refuge ? Qui pourra t’atteindre de ses traits cachés ? Je ne sais de quel homme on raconte que du sommet d’une montagne il cria à l’empereur qui passait : Je n’ai cure de toi, et à qui l’empereur répondit : Ni moi de toi. Il n’avait que le dédain pour un empereur avec des armes éclatantes, et une puissante armée. Où était-il ? dans un lieu fortifié. S’il se trouvait en sûreté, sur un terrain élevé, que sera-ce de toi, en celui qui a fait le ciel et la terre ? « Soyez donc pour moi un Dieu protecteur, un lieu de sûreté afin de me sauver ». Et si je me choisis un autre lieu, il n’y a point de salut pour moi. Cherche, ô homme, si tu peux trouver un lieu plus fortifié. Tu ne saurais échapper à Dieu qu’en fuyant vers Dieu. Si tu veux échapper à sa colère, cherche un refuge dans sa miséricorde. « C’est vous, en effet, qui êtes mon ferme appui, vous qui êtes mon refuge ». Qu’est-ce à dire : « Mon ferme appui ? » C’est par vous que je suis ferme, en vous qu’est ma force. « Car c’est vous qui êtes mon ferme appui, vous qui êtes mon refuge » : je me réfugierai donc en vous, afin de trouver en vous la force quand je serai faible par moi-même. Car c’est la grâce du Christ qui te donne la force et te fait inébranlable contre les efforts de l’ennemi. Mais il y a là toujours de l’humaine fragilité, toujours de la captivité première, toujours la loi des membres qui résiste à la loi de l’esprit, et qui veut me captiver sous cette loi du péché ab ; toujours le corps qui se corrompt et appesantit l’âme ac. Quelque fermeté que vous donne la grâce de Dieu, tant que vous portez ce vase de terre qui renferme le trésor de Dieu, cette argile vous laisse toujours dans la crainte ad. « C’est donc vous qui êtes mon ferme appui », afin qu’en cette vie je puisse résister à toutes les tentations. Quel qu’en soit le nombre, quelque trouble qu’elles me causent : « c’est vous qui êtes mon refuge ». Il me reviendra de l’aveu de ma faiblesse d’être timide comme le lièvre, parce que je suis plein d’épines comme le hérisson. Mais il est dit dans un autre psaume, que « la pierre est le refuge des hérissons et des lièvres ae » ; or, cette pierre était le Christ af.

6. « Délivrez-moi, mon Dieu, de la main du pécheur ag ». Ils sont pécheurs en général, ces hommes au milieu desquels gémit celui qui va être délivré de la captivité ; celui qui s’écrie : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps mortel ? La grâce de Dieu par Jésus-Christ, Notre-Seigneur ah ». Au dedans j’ai pour ennemi cette loi qui est dans nos membres ; au-dehors encore des ennemis à qui en appeler ? À celui que le Prophète implorait : « Purifiez-moi, mon Dieu, de mes fautes cachées, et n’imputez pas à votre serviteur les fautes des autres ai ». Dire donc : « Sauvez-moi », c’est lui demander de te guérir de tes maux intérieurs, ou de cette faiblesse qui te rend esclave, de celle qui te rattache au premier homme, et qui te fait gémir avec les premiers captifs. Mais une fois délivré de tes propres iniquités, veille aux iniquités de ceux avec lesquels il te faut vivre jusqu’à ce que cette vie soit écoutée. Mais quand le sera-t-elle ? La voilà qui finit pour toi, mais finira-t-elle pour l’Église avant la fin des temps ? Or, cet homme qui parle ici, c’est le Christ dans son unité. Sans doute il y a beaucoup de fidèles qui ont quitté ce corps, et qui jouissent du repos que Dieu donne aux âmes de ses serviteurs ; mais le Christ a des membres aussi dans ceux qui vivent maintenant, et dans ceux qui doivent maître ensuite. Donc, jusqu’à la fin des siècles subsistera cet homme qui demande à Dieu la délivrance de ses péchés, et de cette loi des membres qui résiste à la loi de l’esprit. Il gémira sur les fautes de ceux au milieu desquels il doit vivre jusqu’à la fin des siècles. Or, ces pécheurs sont de deux sortes : les uns qui ont reçu la loi, les autres qui ne l’ont pas reçue. Tous les païens n’ont reçu aucune loi, les Juifs et les Chrétiens ont reçu la loi. Le nom de pécheur est donc un nom générique ; il signifie transgresseur de la loi, si on a reçu la loi, ou simplement pécheur sans la loi, si on ne l’a point reçue. L’Apôtre fait mention de ces deux catégories, et dit : « Ceux qui ont péché sans la loi, périront sans la loi, et ceux qui ont péché avec la loi, seront jugés par la loi aj ». Mais toi, qui gémis entre ces deux pécheurs, dis à Dieu ce que tu entends dans ce psaume : « Mon Dieu, délivrez-moi de la main du pécheur ». De quel pécheur ? « De la puissance du transgresseur de la loi, et de l’homme inique ». L’homme qui a violé la loi est inique à la vérité, car on ne peut la violer sans iniquité ; mais si tout violateur de la loi est coupable, tout injuste n’est point, pour cela, violateur de la loi. « Sans la loi », dit l’Apôtre, « il n’y a pas violation de la loi ak ». Donc, ceux qui n’ont pas reçu la loi peuvent être appelés injustes, mais non prévaricateurs. Les uns et les autres sont jugés selon leurs mérites. Mais moi, qui veux être délivré de la servitude par votre grâce, je crie vers – vous : « Délivrez-moi de la main du pécheur ». Qu’est-ce à dire : « De sa main ? » De sa puissance, de peur que éa violence ne m’arrache un consentement ; de peur que ses artifices ne me persuadent l’iniquité. « Délivrez-moi de la main du prévaricateur de la loi, et de l’injuste ». Mais, diras-tu, pourquoi demander que Dieu te délivre de la main du transgresseur de la loi, et de l’injuste ? Garde-toi d’y consentir ; et à ses violences, oppose la patience et le calme. Mais quelle patience opposer quand ne nous soutient plus celui qui est une forteresse ? Pourquoi lui dis-je : « Délivrez-moi de la main du violateur de la loi, et de l’injuste ? » Parce qu’il n’est point en moi d’être patient, mais en vous, qui donnez la patience.

7. De là vient que je dis ensuite : « C’est vous qui êtes ma patience ». Et si vous êtes ma patience, j’ai raison de dire encore : « Vous êtes, Seigneur, mon espérance dès ma jeunesse al ». Dieu est-il ma patience parce qu’il est mon espoir, ou mon espoir parce qu’il est ma patience ? « L’affliction », dit l’Apôtre, « produit la patience, la patience la pureté, la pureté l’espérance ; or, cette espérance n’est pas vaine am. Je m’applaudis d’avoir mis en vous mon espoir, ô mon Dieu, je ne serai point confondu éternellement. Seigneur, vous êtes mon espoir dès ma jeunesse ». Est-ce bien dès ta jeunesse que Dieu est ton espoir ? Ne l’est-il pas dès la mamelle, dès la plus tendre enfance ? Oui, dit le Prophète. Car, voyons la suite, de peur que cette parole : « Mon espérance dès ma jeunesse », ne semble dire que Dieu n’a rien été pour mon enfance, ma naissance même. « C’est en vous que j’ai été affermi dès le sein de ma mère ». Écoute encore : « Dès le sein de ma mère vous êtes mon protecteur an ». Pourquoi donc « dès ma jeunesse », sinon depuis que j’ai commencé à espérer ? Car auparavant je n’espérais pas en vous, bien que vous fussiez mon protecteur, pour me faire arriver avec bonheur au temps où j’ai commencé à espérer en vous. Or, j’ai commencé à mettre en vous mon espoir, dans ma jeunesse, alors que vous m’avez armé contre le diable, afin que sous l’armure de vos milices, muni de votre foi, de la charité, de l’espérance et de tous vos autres dons, je pusse combattre tous vos ennemis invisibles, et entendre ces paroles de l’Apôtre : « Nous n’avons plus à combattre contre le sang et la chair, mais contre les principautés, coutre les puissances, contre les princes du monde, et de ces ténèbres, contre les esprits de malice ao ». Il est donc jeune encore, celui qui livre ces combats ; mais nonobstant sa jeunesse, il succombera, s’il ne met son espoir en celui qu’il invoque en disant : « Vous êtes, Seigneur, mon espoir dès ma jeunesse ».

8. « Vous serez toujours le sujet de mes cantiques ». Est-ce dès l’origine de mon espoir jusqu’à présent ? Non, mais « toujours ». Qu’est-ce que « toujours ? » Non seulement tant que dure la foi, mais au temps de la vision. « Car, maintenant que nous sommes en cette vie, nous sommes éloignés du Seigneur ; puisque nous allons à lui par la foi, sans le voir à découvert ap ». Or, un temps viendra que nous verrons à découvert ce que nous croyons sans le voir : et notre joie sera de voir ce que nous aurons cru ; tandis que la vue de ce qu’ils n’auront point voulu croire fera la confusion des impies. Alors ce sera la réalité ; maintenant ce n’est que l’espérance. « Or, l’espérance qui verrait ne serait plus l’espérance ; si nous ne voyons pas ce que nous espérons, nous l’attendons par la patience aq ». Tu gémis donc maintenant, tu cours maintenant au lieu de ton refuge, afin d’être sauvé ; maintenant que tu es malade, tu cherches le médecin ; que sera-ce quand tu auras une santé parfaite ? Quand tu seras comme les anges de Dieu ar, pourras-tu oublier la grâce qui t’a délivré ? Non. « C’est vous que je chanterai toujours ».

9. « Beaucoup me regardent comme un prodige as ». Ici-bas, dans cette vie de l’espérance, vie de sanglots, vie d’humilité, vie de douleur, vie d’infirmité, vie de gémissements dans nos chaînes ; quoi donc en cette vie ? « Beaucoup me regardent comme un prodige ». Pourquoi « comme un prodige ? » Pourquoi m’insulter quand ils voient un prodige en moi ? Parce que je crois ce que je ne vois pas encore. Eux qui n’ont de bonheur que dans ce qu’ils voient, mettent leurs délices dans l’ivresse, dans la luxure, dans l’adultère, dans l’avarice, dans les richesses, dans la rapine, dans les dignités du siècle, dans l’éclat d’une muraille de boue ; voilà leurs délices ; mais moi je suis une voie bien différente ; je méprise les biens présents, je redoute jusqu’au bonheur de ce monde, et n’ai de sécurité que dans les promesses de Dieu. Pour eux : « Mangeons et buvons, et nous mourrons demain at ». Que dis-tu ? Répète encore. « Mangeons », dit-il, « et buvons ». Continue ; qu’as-tu dit ensuite ? « Car demain nous mourrons ». Tu m’effrayes sans me séduire. La raison que tu me donnes me glace d’effroi, et m’empêche de t’écouter. « Nous mourrons demain », dis-tu, et tout à l’heure : « Mangeons et buvons ». Car, après avoir dit : « Mangeons et buvons », tu as ajouté : « Parce que nous mourrons demain ». Ecoute-moi, au contraire : jeûnons et prions, car nous mourrons demain, C’est en marchant dans cette voie étroite et rude, que « je parais à plusieurs une monstruosité ; mais vous êtes, ô Dieu, mon puissant appui ». Venez, Seigneur Jésus, venez me dire : Ne te décourage point dans cette voie, j’y ai marché le premier, moi-même je suis la voie au, c’est moi qui conduis, je conduis en moi et jusqu’à moi. Que je sois donc « un prodige pour beaucoup » : je n’ai rien à redouter, parce que « vous êtes, Seigneur, mon puissant protecteur ».

10. « Que ma bouche soit pleine de vos louanges, afin que tout le jour je chante votre gloire et votre magnificence av ». Qu’est-ce à dire t « Tout le jour ? » sans interruption. Dans la prospérité, car vous me consolez ; dans l’adversité, parce que vous m’épurez ; avant ma naissance, parce que vous m’avez créé ; après ma naissance, parce que vous m’avez sauvé ; après mon péché, parce que vous m’avez pardonné ; dans ma conversion, parce que vous m’avez aidé ; dans ma persévérance, parce que vous la couronnez. Oui, Seigneur, « que ma bouche soit pleine de vos louanges, afin que je chante votre gloire tout le jour, et votre magnificence ».

11. « Ne me rejetez pas au temps de ma vieillesse aw. Vous qui êtes l’espérance de mes jeunes années, ne me rejetez pas au temps de ma vieillesse ». Quel est ce temps de la vieillesse ? « Au déclin de ma force, ne m’abandonnez pas ». Le Seigneur te répond au contraire : Que ta force s’affaiblisse, afin que la mienne demeure en toi, et que tu puisses dire avec l’Apôtre : « Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort ax ». Ne crains point d’être abandonné dans cette impuissance, dans cette vieillesse. Quoi donc ! ton Dieu n’a-t-il pas été infirme sur la croix ? Ses ennemis ne le regardaient-ils point comme un homme sans force, comme un captif, un opprimé ? N’ont-ils pas branlé la tête, comme des taureaux pleins de force et de puissance, en lui disant : « S’il est fils de Dieu, qu’il descende de la croix ay ? » Cette faiblesse lui valut-elle d’être abandonné, quand il aima mieux ne pas descendre de la croix, afin que l’on ne pût voir en cela une concession aux insolences, plutôt qu’une manifestation de sa force ? Que t’apprend-il, en demeurant à la croix, sans vouloir en descendre, sinon à supporter les insultes, sinon à demeurer fort dans ton Dieu ? C’est peut-être de lui qu’il est dit : « Je suis pour beaucoup un prodige, et vous êtes mon ferme appui ? » Appui dans son infirmité, mais non dans sa force ; en ce sens qu’il nous a personnifiés en lui-même, et non qu’il est descendu. Je suis devenu un prodige pour beaucoup. Ce serait là sa vieillesse, puisque le vieil homme désigne bien une vieillesse, et l’Apôtre a dit : « Notre vieil homme a été crucifié avec Lui az ». Si notre vieil homme était en lui, il y avait donc une vieillesse ; car la vieillesse vient de vieux. Et pourtant, comme cette parole est vraie : « Ta jeunesse se renouvellera comme celle de l’aigle ba » ; il est ressuscité le troisième jour et nous a promis la résurrection pour la fin des siècles. Le chef a précédé, les membres doivent suivre. Pourquoi craindre qu’il ne t’abandonne, qu’il ne te méprise au temps de la vieillesse, au déclin de tes forces ? C’est, au contraire, au déclin de ta propre force que la sienne se fera sentir en toi.

12. Pourquoi parlé-je ainsi ? « Parce que mes ennemis on-t parlé contre moi, et ceux qui épiaient ma vie se sont concertés en disant : Voilà qu’il est abandonné de Dieu ; poursuivez-le, saisissez-le, car il n’est personne pour le délivrer bb ». Voilà ce qui est dit du Christ. Cette puissance de divinité qui le rend égal à son Père, lui avait fait ressusciter les morts ; et quand il tombe entre les mains de ses ennemis, le voilà faible et saisi comme un homme sans force. Comment l’eût-on saisi, si ses ennemis n’eussent dit d’abord « Dieu l’a délaissé ? » De là cette plainte qu’il exhale sur la croix : « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné bc ? » Mais Dieu avait-il bien abandonné son Christ, lui qui était alors dans le Christ, se réconciliant le monde bd ? Et ce Christ, né des Juifs selon la chair, était Dieu, et Dieu par-dessus toutes choses, béni dans tous les siècles be. Dieu donc l’avait-il abandonné ? Point du tout. Mais il parle ici en notre nom, au nom de notre vieil homme crucifié avec lui bf ; c’est encore de ce vieil homme qu’il avait pris un corps, puisque Marie était fille d’Adam. Il s’appropriait donc la pensée de, ses ennemis, quand il disait sur la croix : « Pourquoi m’avez-vous abandonné bg ? » D’où leur vient la pensée malheureuse que vous m’avez abandonné ? « Car s’ils eussent connu le Seigneur de la gloire, ils ne l’eussent point crucifié bh. Poursuivez-le et saisissez-le ». Toutefois, mes frères, ces paroles conviennent mieux aux membres du Christ, et nous devons y retrouver nos propres paroles ; car c’est en notre nom que le Christ les a proférées, et non dans sa puissance et dans sa majesté. C’était dans l’humanité dont il s’était revêtu pour nous, et non dans cette puissance qui nous a créés.

13. « Seigneur, mon Dieu, ne vous éloignez pas de moi bi ». Ainsi en est-il, et il ne s’éloigne point. Le Seigneur est toujours près de ceux qui ont le cœur contrit bj. « Mon Dieu, soyez attentif à me secourir ».

14. « Qu’ils soient confondus, anéantis, les ennemis de mon âme bk ». Quel souhait ? « Qu’ils soient confondus et anéantis ». Pourquoi ce souhait ? « Parce qu’ils compromettent mon âme ». Qu’est-ce à dire « qu’ils la compromettent ? » Qu’ils l’engagent comme dans une rixe. Car on appelle compromis des hommes que l’on engage dans des querelles. Si donc il en est ainsi, évitons ceux qui compromettent notre âme. Qu’est-ce à dire : qui compromettent notre âme ? Qui nous provoquent à résister à Dieu, à le maudire dans nos malheurs. Quand est-ce que tu es assez droit pour goûter la bonté du Dieu d’Israël, qui est bon pour les humbles de cœur bl ? Quand est–ce que tu es droit ? Veux-tu l’entendre ? Lorsque Dieu te plaît dans le bien que tu fais, et que tu ne le maudis point dans les maux que tu endures. Comprenez bien ces paroles, mes frères, et soyez en garde vis-à-vis de ceux qui compromettent vos âmes. Tous ceux qui ont sur vous une influence de découragement dans le chagrin et dans les épreuves, aboutissent â vous le faire maudire dans vos souffrances, et à tirer de votre bouche ces paroles Qu’est-ce que cela ? qu’ai-je fait ? Ainsi donc, tu n’as rien fait, tu es juste, et Dieu est injuste ? Mais, diras-tu, je suis pécheur, je l’avoue, je ne me dis point juste ; néanmoins, pour être pécheur, le suis-je autant que tel autre qui est heureux ? Autant que Galus-Seïus ? Je connais ses crimes, ses iniquités, dont je suis bien loin, tout pécheur que je suis ; et pourtant je le vois dans une prospérité florissante, quand je languis dans une telle misère. Si donc je dis : Que vous ai-je fait, ô mon Dieu, ce n’est pas que je n’aie fait aucun mal, mais je n’en ai pas fait assez pour endurer ce que je souffre. Encore une fois, c’est toi qui es juste, et Dieu qui est injuste. Éveille-toi, misérable, ton âme est compromise. Je ne me dis point juste, me répondras-tu. Que dis-tu donc ? Je suis pécheur, mais les fautes que j’ai commises ne méritent pas de si grands maux. À la vérité, tu ne dis point à Dieu : Je suis juste et vous injuste ; mais bien : Je suis injuste, et vous plus injuste encore. Voilà comment ton âme est engagée, voilà ton âme qui guerroie. Quelle âme, et contre qui ? Ton âme, et contre Dieu ; ton âme, qui est créature, en guerre contre son créateur ; âme ingrate, par cela même que tu cries contre lui. Reviens donc à l’aveu de ta faiblesse ; implore le secours du médecin. N’estime pas heureux ceux qui ne fleurissent que pour un temps. Dieu te châtie, et il les épargne ; il ne te châtie peut-être, et ne te purifie comme un fils, qu’afin de te laisser son héritage. Reviens donc, prévaricateur, reviens en ton cœur bm, et n’engage point ton âme. Celui que tu veux combattre est beaucoup plus fort que toi. Plus grandes seront les pierres que tu lanceras contre le ciel, et plus elles t’écraseront par leur chute. Reviens donc et reconnais-toi. C’est à Dieu que tu t’en prends ; c’est à toi de rougir et de t’en prendre à toi-même. Tu ne ferais aucun bien sans sa bonté ; tu n’aurais rien à souffrir sans sa justice. Eveille-toi donc à cette voix : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté ; comme il a plu au Seigneur, ainsi a-t-il été fait : que le nom du Seigneur soit béni bn ». Ils étaient injustes, ces hommes pleins de santé, assis auprès de Job bo ; et néanmoins, lui que Dieu devait recevoir dans le ciel, était flagellé, et eux, qu’il devait punir un jour, étaient alors épargnés. Quelles que soient donc les afflictions qui t’arrivent, les outrages que tu essuies, n’engage point ton âme ; ne l’engage pas contre Dieu, ni même contre ceux qui te font subir ces traitements. La moindre haine que tu conçoives contre eux compromettrait ton âme à leur égard. Rends plutôt grâces à Dieu, et prie-le pour eux. C’est peut-être une invocation en leur faveur, que cette parole que tu as entendue « Qu’ils soient confondus, anéantis, ceux qui engagent mon âme ». « Qu’ils soient confondus, anéantis », car ils présument de leur justice ; qu’ils soient confondus, voilà ce qui leur convient, afin qu’ils reconnaissent leurs péchés ; qu’ils en soient dans la confusion, dans la défaillance, eux qui avaient tort de présumer de leur justice, qu’ils disent dans leur défaillance : « Quand je suis faible, c’est alors que je suis puissant bp ». Qu’ils disent encore : « Ne me rejetez point aux jours de ma vieillesse bq ». C’est donc leur bien que souhaitait le Prophète, dans cette confusion de leurs maux, dans cette défaillance de leurs forces pour le mal, afin que, confondus et anéantis, ils cherchent à échanger cette confusion contre la lumière, et cette faiblesse contre la force. Écoute ce qui vient ensuite : « Qu’ils revêtent la confusion et la honte, ceux qui cherchent ma ruine. La confusion et la honte » : la confusion, à cause de leur conscience criminelle, et la honte pour devenir modestes. Qu’il en soit ainsi d’eux, et ils deviendront bons. N’accuse donc plus de violence le prophète ; puisse-t-il être exaucé en leur faveur. La parole d’Étienne paraissait violente, alors que de sa bouche enflammée s’exhalait cette apostrophe : « Hommes à la tête dure, incirconcis de cœur et d’oreilles, vous résistez toujours au Saint-Esprit br ». Quel transport de colère, quelle véhémence contre ses adversaires ! Son âme te paraît engagée ? Loin de là, il cherchait leur salut, il enchaînait par ses paroles ces frénétiques à l’aveugle délire. Vois en effet que son âme n’était engagée ni contre Dieu ni contre eux-mêmes. « Seigneur Jésus », dit-il, « recevez mon esprit bs ». Il ne s’emporta point contre Jésus, puisqu’il endurait d’être lapidé pour sa parole ; son âme n’était donc point compromise vis-à-vis de Dieu. Elle ne l’était pas non plus vis-à-vis de ses ennemis, puisqu’il s’écrie : « Seigneur, ne leur imputez pas ce péché bt. Qu’ils revêtent la confusion et la honte, ceux qui méditent ma ruine ». Voilà ce que cherchent tous ceux qui m’affligent, ils cherchent à me nuire. Voilà ce que cherchait cette femme, qui donnait ce conseil : « Blasphème ton Dieu, et meurs bu », et cette autre Épouse de Tobie, qui disait à son mari : « Où sont toutes vos justices bv? » Elle parlait ainsi pour l’animer contre Dieu, qui l’avait rendu aveugle, et compromettre son âme par ce sentiment coupable.

15. Si donc, dans la tentation, nul n’a pu t’indisposer contre Dieu, nul ne t’a extorqué une résistance dans le malheur, ou ne t’a inspiré l’aversion contre ceux qui te font souffrir, ton âme n’est point engagée. Tu peux dire en toute sûreté ce qui suit : « Pour moi, j’espérerai toujours en vous, j’ajouterai à vos louanges bw ». Qu’est-ce à dire ? Voici ce qui doit nous surprendre : « J’ajouterai à vos louanges ». Voudrais-tu perfectionner la louange du Seigneur ? Peut-on ajouter à cette louange ? Si cette louange est pleine, que pourras-tu y ajouter ? On a chanté Dieu dans ses bienfaits, dans toutes ses créatures, dans la création de toutes choses, dans l’ordre et la disposition des siècles, dans l’ordre des temps, dans la hauteur des cieux, dans la fécondité de la terre, dans l’immensité des mers, dans la beauté des créatures qui naissent de toutes parts, dans les fils mêmes des hommes, dans la loi qu’il doit donner, dans la délivrance de son peuple de la captivité égyptienne, et dans ses autres merveilles si nombreuses ; mais on ne l’avait pas encore béni d’avoir ressuscité notre chair pour la vie éternelle. Que ce soit donc là le surcroît de louange qui lui vient de la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ : en sorte que ce soit sa louange qui enchérisse sur toute louange passée ; c’est ainsi que nous pouvons parfaitement l’entendre. Mais toi, homme pécheur peut-être, qui craignais de compromettre ton âme, qui n’espérais que de lui seul la délivrance de ta première captivité, qui n’espérais plus en ta propre justice, mais en ta grâce de celui que prêche notre psaume, que pourras-tu ajouter à la louange de Dieu ? J’y ajouterai, dit-il. Voyons ce qu’il y ajoutera. Votre louange, ô Dieu, pourrait être parfaite, et nul défaut ne paraîtrait dans cette louange ; non, rien n’y manquerait, quand mème vous condamneriez tous les injustes. Car ce ne serait pas une moindre louange, pour le Seigneur, que cette justice qui condamne l’iniquité ; ce serait là une grande gloire. Vous avez fait l’homme, vous lui avez donné son libre arbitre, vous l’avez placé dans le paradis, en lui donnant un précepte ; vous l’avez menacé d’une mort bien juste, s’il le violait ; vous n’avez rien négligé, nul n’en pouvait exiger plus de vous ; il a péché, et le genre humain est devenu une masse de pécheurs naissant d’autres pécheurs bx et si vous condamniez cette masse d’iniquités, qui pourrait dire : Vous agissez injustement ? Vous seriez alors dans la justice, et là serait toute votre gloire ; mais comme vous avez délivré le pécheur même et justifié l’impie, « j’ajouterai à vos louanges un surcroît de gloire ».

16. « Ma bouche publiera votre justice by », et non la mienne. C’est par là que j’enchérirai sur toutes vos louanges ; car toute ma justice, si tant est que je sois juste, n’est que votre justice en moi, et non la mienne : puisque c’est vous qui justifiez l’impie bz. « Ma bouche publiera votre justice, et votre salut durant tout le jour ». Qu’est-ce à dire, « votre salut ? » C’est à Dieu qu’il appartient de nous sauver ca. Que nul ne prétende se sauver lui-même. C’est Dieu qui peut nous sauver. Nul ne se sauvera par ses forces, le salut vient du Seigneur, le salut de l’homme est vanité cb. « Je chanterai votre salut tout le jour » : en tout temps. Es-tu dans l’adversité ? chante le salut de Dieu ; dans la prospérité ? chante encore le salut du Seigneur. Ne chante point dans la prospérité que c’est le Seigneur qui sauve pour te taire dans le malheur : ce ne serait plus « durant tout le jour », comme il vient d’être dit. Car tout le jour comprend aussi la nuit. Ainsi, par exemple, dire que trente jours se sont écoulés ; n’est-ce point dire autant de nuits ? et les nuits ne sont-elles point comprises dans le mot jour ? Qu’est-il dit en effet dans la Genèse ? « Et le soir et le matin formèrent un jour cc ». Donc le jour entier s’entend aussi de la nuit ; car la nuit sert au jour, et non le jour à la nuit. Tout ce que tu fais dans ta chair mortelle doit servir à la justice ; agis toujours pour obéir à Dieu et non au stimulant de la chair, de peur d’assujettir le jour à la nuit. Donc tout le jour, c’est-à-dire dans la prospérité coin me dans le malheur, chante les louanges de Dieu ; tout le jour, ou dans la prospérité, toute la nuit ou dans le malheur ; et néanmoins chante pendant tout le jour, la louange de Dieu, afin de ne point dire en vain : « Je bénirai le Seigneur en tout temps, sa louange sera toujours en ma bouche cd ». Job louait le Seigneur, quand il jouissait heureusement de ses enfants, de ses troupeaux, de ses serviteurs, de tout son bien ; c’était le jour alors : vint ensuite le malheur, la pauvreté se rua sur lui ; il perdit et ce qu’il possédait, et ceux auxquels il le réservait ; c’était alors la nuit. Vois-le cependant qui loue Dieu tout le jour. Quand s’éteignit pour lui le jour du bonheur, parce que l’éclat de la lumière ou de la prospérité disparut, cessa-t-il de bénir Dieu ? Le jour ne brillait-il pas dans son cœur, d’où s’échappaient ces rayons : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté ; comme il a plu au Seigneur, il a été fait ; que le nom du Seigneur soit béni ce ? » Or, ce n’était encore là que comme les heures du soir : la nuit devint ensuite plus épaisse, les ténèbres plus profondes, c’est-à-dire, la maladie du corps, la pourriture et les vers ; et dans cette pourriture néanmoins, il ne cessa de louer Dieu durant cette nuit extérieure, lui que faisait tressaillir la lumière de son âme. Et quand sa femme le portait au blasphème, et compromettait son âme, il répondit à cette misérable, qui était comme l’ombre de la nuit « Vous parlez comme une femme insensée ». Véritable fille des ténèbres, « Si nous avons reçu les biens de la main de Dieu ; comment n’en pas recevoir les maux cf ? » Nous l’avons béni pendant le jour, nous tairons-nous pendant la nuit ? « J’annoncerai votre salut tout le jour », même avec sa nuit.

17. « Car je n’ai point connu le trafic ». Ce qui me porte à vous « bénir tout le jour », dit le Prophète, « c’est que je ne connais point le négoce cg ». Quel est ce négoce ? Que les trafiquants écoutent, et changent de vie ; qu’ils ne soient plus ce qu’ils ont été, qu’ils désavouent, qu’ils oublient leur passé ; enfin qu’ils n’aient pour ce passé ni approbation ni louange ; qu’ils le blâment et le condamnent, qu’ils se corrigent si le trafic est un péché. Car de là vient ce je ne sais quel besoin d’acquérir, qui vous porte au blasphème, ô trafiquants, dès que vous essuyez quelque perte ; et dès lors vous ne louez pas Dieu durant tout le jour. Et quand il vous arrive de tromper sur le prix des marchandises, et que non contents de mentir, vous ajoutez le serment au mensonge ; comment la louange de Dieu est-elle dans votre bouche pendant tout le jour, alors que, si vous êtes chrétiens, vos paroles sont une cause de blasphème contre le nom du Seigneur ch ? et l’on dit : Voilà des chrétiens ! Si donc le Psalmiste chante le Seigneur pendant tout le jour, parce qu’il ignore le trafic, que les chrétiens se corrigent et ne trafiquent plus. Mais, me dira un négociant : je fais venir de bien loin des marchandises, dans ces lieux où elles ne se trouvent point, et afin de vivre, je cherche le bénéfice de ma peine, en vendant au-dessus du prix d’achat. Comment vivre autrement, et n’est-il pas écrit : « L’ouvrier est digne de son salaire ci ? » Mais il s’agit ici de mensonge et de parjure ; ce n’est point le défaut du négoce, c’est le mien propre : car il ne m’est pas impossible, si je le veux, de m’exempter de ce défaut. Je ne veux donc pas attribuer au négoce une faute qui m’est propre : si je mens, c’est moi qui mens, et non le négoce. Je pourrais dire : J’ai acheté à tel prix, je revends à tel autre : achetez si cela vous agrée. Une telle franchise n’éloignerait pas les acheteurs, tous viendraient au contraire, appréciant ma loyauté plus que mes marchandises. Ainsi donc, me dira-t-on, conseillez-nous de ne recourir ni au mensonge ni au parjure, mais non de renoncer au négoce qui me fait vivre. Où irai-je si vous me tirez de là ? Deviendrai-je artisan ? Cordonnier, ferai-je des chaussures ? Les cordonniers ne sont-ils point menteurs ? Ne sont-ils point parjures ? Quand ils ont vendu une chaussure et en ont reçu le prix, ne laissent-ils pas l’ouvrage déjà commencé, pour se mettre à un autre, trompant ainsi celui qu’ils avaient promis de satisfaite bientôt ? Ne disent-ils pas souvent : Je le fais aujourd’hui, je l’achève aujourd’hui ? Et puis, sont-ils exempts de tromperies dans leurs marchandises ? Ils font les mêmes parjures, ils font les mêmes mensonges : mais ce n’est point à leur profession, c’est à leur malice qu’il faut s’en prendre. Tout artisan donc, assez méchant pour ne point craindre Dieu, tombe dans le mensonge, dans le parjure, ou par avidité, du gain, ou par appréhension d’une perte et de la pauvreté ; ils sont loin de louer Dieu sans cesse. Pourquoi donc me retirer de mon trafic ? Pour devenir un laboureur murmurant contre Dieu quand il tonne, recourant aux sortilèges par crainte de la grêle, cherchant à résister au ciel même, souhaitant la faim aux pauvres, afin de vendre ce que j’ai gardé ? C’est là que vous voulez m’amener ? Mais, direz-vous, les bons laboureurs n’en sont point là, Les bons trafiquants, non plus, ne font ce que vous leur attribuez. Direz-vous que c’est un mal d’avoir des enfants, parce que pour un mal de tête qui leur arrive, des mères coupables et infidèles ont recours à des ligatures sacrilèges, à des enchantements ? Tout cela est le vice des hommes, et non des conditions. Voilà ce que peut me répondre un négociant. Cherchez donc, ô évêque, la manière d’entendre ces négoces, dont il est parlé dans notre psaume ; de peur que vous l’entendiez mal et ne m’interdissiez tout trafic ; dites-moi comment je dois vivre : si je suis bien, je m’en trouverai bien : je sais toutefois que si je suis mauvais, il ne faut pas l’attribuer à mon trafic, mais bien à mon injustice. À ne dire que la vérité on ne trouve point de contradicteur.

18. Cherchons donc ce que l’on appelle ici négoce, puisque ne point le connaître, c’est bénir Dieu tout le jour. Négoce signifie en grec « action », et en latin, negatum otium, nul repos : qu’il vienne de l’action ou de la négation du repos, exposons ce qu’il est. Un négociant plein d’activité met en quelque sorte sa confiance dans ses actes, loue ses propres œuvres et n’arrive point à la grâce de Dieu. Il est donc en opposition avec cette grâce de Dieu, que préconise notre psaume ; car il nous entretient de la grâce de Dieu, de manière que nul ne se glorifie de ses œuvres ; de même qu’il est dit quelque part : « Les médecins u ne rendront point à la vie n, et pourtant les hommes doivent-ils pour cela renoncer à la médecine ? Qu’est-ce que cela signifie ? Cette expression désigne les orgueilleux, qui promettent le salut aux hommes, tandis que le salut vient de Dieu cj. De même alors que le Prophète nous met en garde contre les médecins, c’est-à-dire contre ces orgueilleux prometteurs de salut, par cette parole : « Je publierai votre salut tout le jour » ; de même il nous met en garde contre les trafiquants qui se confient dans leur industrie et dans leurs affaires : « Ma bouche publiera votre justice », et non la mienne. Quels sont ces trafiquants, c’est-à-dire ceux qui mettent leur confiance dans leurs affaires ? Ceux qui, dans leur ignorance de la justice de Dieu, veulent établir leur propre justice, et se soustraire à celle qui vient de Dieu ck, C’est donc là un vrai négoce, parce qu’il ne laisse aucun repos, negatotium. Quel mal y a-t-il à refuser tout repos ? Le Seigneur eut raison de chasser du temple ceux dont il disait : « Il est écrit : Ma maison est une maison de prière ; et vous en faites une maison de négoce cl » : c’est-à-dire, en vous glorifiant de vos œuvres, sans chercher le repos, sans écouler cette parole de l’Écriture qui condamne votre agitation et votre empressement : « Faites trêve, et voyez que je suis le Seigneur cm ». Qu’est-ce à dire : « Faites trêve, et voyez que je suis le Seigneur », sinon que c’est Dieu qui agit en vous, afin de ne point vous glorifier de vos œuvres ? N’entendras-tu point la voix de celui qui dit : « Venez à moi, vous tous qui ployez sous le fardeau du labeur, et je vous soulagerai. « Prenez sur vous mon joug et apprenez que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes cn ? » Voilà le repos que l’on nous prêche à l’encontre du négoce : voilà le repos à l’encontre de ceux qui n’aiment point le repos, qui travaillent, qui se glorifient de leurs œuvres, qui ne cherchent pas en Dieu le repos, et qui s’éloignent d’autant plus de la grâce, qu’ils s’enorgueillissent plus de leurs œuvres.

19. Mais dans quelques exemplaires on lit « Parce que je ne connais point la littérature ». Au lieu de « négoce » dans certains exemplaires, d’autres portent : « la littérature ». Il n’est pas facile de trouver un accord entre ces deux expressions ; et néanmoins la différence des interprétations sert plutôt à nous montrer le véritable sens qu’à nous induire en erreur. Cherchons donc aussi le sens de littérature, et n’allons pas heurter les grammairiens, comme nous avons heurté les négociants ; car un grammairien peut vivre honnêtement dans son art sans parjure, comme sans mensonge. Cherchons quelle est cette littérature que ne connaît point celui qui a dans la bouche, pendant tout le jour, la louange de Dieu. Il y a chez les Juifs une certaine littérature, car c’est à eux que nous rapportons ces paroles, et c’est là que nous en comprendrons le sens. Tout à l’heure, à propos des trafiquants, leurs actes et leurs œuvres nous ont montré que l’on appelle négoce, l’art détestable stigmatisé par ces paroles de l’Apôtre : « Dans leur ignorance de la justice de Dieu, et leur volonté d’établir leur propre justice, ils ont refusé toute soumission à la justice de Dieu co » ; et que le même Apôtre condamne encore : « Cela ne vient pas de nos œuvres, afin que nul ne se puisse applaudir cp ». Comment donc ? Ne ferons-nous aucun bien ? Nous en ferons ; mais Dieu lui-même agira en nous : « Car nous sommes son ouvrage, étant créés en Jésus-Christ par les bonnes œuvres cq ». De même que nous avons trouvé, dans ces paroles, la condamnation des trafiquants, c’est-à-dire de ceux qui se glorifient de leurs œuvres, qui s’élèvent dans ce négoce ennemi du repos, qui s’agitent plutôt qu’ils n’agissent, en bien, puisque ceux-là font le bien en qui Dieu lui-même agit : ainsi nous trouverons chez les Juifs, je ne sais quelle littérature. Dieu veuille m’aider à vous exprimer en paroles, ce qu’il fait entrevoir à mon esprit. Les Juifs, pleins de présomption dans leurs vertus, et dans la justice de leurs œuvres, se glorifiaient avec orgueil de la loi, de ce qu’ils avaient reçu la loi, que n’avaient pas reçue les autres nations ; et dans cette loi, ils s’applaudissaient, non plus de la grâce, mais de la lettre, car la loi sans la grâce n’est plus qu’une lettre ; elle demeure pour nous convaincre d’iniquité, et non pour nous donner le salut. Que dit en effet l’Apôtre ? « Si la loi qui a été donnée avait pu produire la vie, il serait vrai de dire que la justice vient de la loi ; mais la loi écrite a tout renfermé sous le péché, afin que la promesse de Dieu fût donnée par la foi en Jésus-Christ, chez ceux qui croiront cr ». C’est de cette loi qu’il a dite ailleurs : « La lettre tue, mais l’esprit vivifie cs ». Tu n’as que la lettre, si tu es prévaricateur de la loi. « Toi qui avec la lettre de la loi et la circoncision,», dit-il encore, « es transgresseur de la loi ct ». N’a-t-on pas raison de chanter et de dire : « Délivrez-moi de la main du violateur de la loi, et de l’injuste cu ? » Tu as donc une lettre, mais tu n’accomplis pas cette lettre. Comment ne l’accomplis-tu point ? « Parce que tu dérobes, tout en prêchant qu’il ne faut point dérober ; tu es adultère tout en prohibant l’adultère ; tu es sacrilège malgré ton horreur pour les idoles. Vous êtes cause que le nom du Seigneur est blasphémé parmi les nations, ainsi que cela est écrit cv ». De quoi donc peut te servir mine lettre que tu n’accomplis pas ? Et pourquoi ne point l’accomplir ? Parce que tu présumes de toi-même. Pourquoi ne pas l’accomplir ? Parce que tu es un trafiquant plein de confiance dans tes œuvres : tu ne sais point qu’il le faut le secours de la grâce pour accomplir le précepte de la loi. Voilà que Dieu commande ; fais ce qu’il prescrit. Tu veux agir comme de toi-même, et te voilà tombé ; alors pèse sur toi cette lettre qui te punira sans te sauver. Il est donc vrai, de dire que « la loi vient de Moïse, et la grâce de Jésus-Christ cw ». Moïse a écrit cinq livres ; et dans les cinq galeries qui environnaient la piscine, il y avait des malades qui étaient couchés, mais sans pouvoir être guéris cx. Voilà comment pèse sur toi cette lettre, qui peut convaincre un coupable, mais non sauver un homme injuste. Dans ces galeries, qui figuraient les cinq livres de Moïse, on exposait les malades plutôt qu’on ne les guérissait. Qu’est-ce donc qui guérissait alors la maladie ? le mouvement de l’eau. Dans la piscine ainsi agitée descendaient les malades, et un seul était guéri, comme symbole de l’unité : tout malade qui descendait alors n’était point guéri pour cela. Admirable symbole de l’unité dans ce corps qui crie vers Dieu de tous les confins de la terre ! Nul autre n’était guéri, si l’eau n’était troublée de nouveau. L’agitation de la piscine figurait donc la perturbation du peuple juif, à l’avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Car on croyait que l’eau était troublée dans la piscine par l’arrivée de l’ange. Cette eau donc, environnée de cinq galeries, c’était le peuple Juif environné de la loi : il y avait des malades dans chacune des galeries, et ils n’étaient guéris que quand l’eau était troublée et agitée. Le Christ est venu, l’eau a été troublée, il a été crucifié, que le malade descende afin d’être guéri. Comment descendre ? qu’il s’humilie. Vous tous alors, qui aimez la lettre sans la grâce, vous demeurerez sous les galeries, vous serez malades, couchés à terre, sans guérison : car vous avez présumé de la lettre. « Si la loi donnée eût pu produire la vie, la justice alors viendrait de la loi cy ». Mais la loi a été donnée afin que vous devinssiez coupables, que coupables vous fussiez saisis, de crainte, que la crainte vous fît implorer le pardon, et qu’ainsi vous n’eussiez plus de confiance dans vos forces, ni de présomption dans la lettre. Voilà ce que nous figurait encore le prophète Elisée qui envoya par son serviteur son bâton, afin de ressusciter un mort. Le fils de la veuve qui l’hébergeait venait de mourir ; dès qu’il l’apprit, il donna son bâton à son serviteur : « Va », lui dit-il, « et pose-le sur le cadavre cz ». Le Prophète ne savait-il point ce qu’il faisait ? Le serviteur alla donc, mit le bâton sur le cadavre, et le mort ne ressuscita point. « Si la loi qui a été donnée, pouvait produire la vie, la justice « viendrait de la loi n. Mais cette loi envoyée par le serviteur ne donne point la vie et toutefois celui qui avait envoyé son bâton par son serviteur, vint ensuite donner la vie. Comme l’enfant n’était pas en effet ressuscité, Elisée vint lui-même, figurant Notre-Seigneur, qui s’était fait précéder de son serviteur avec sa loi, comme avec un bâton. Il vint auprès de ce mort étendu par terre, et mit ses membres sur ses membres. C’était un enfant, un tout jeune homme : le Prophète contracta sa taille naturelle, et se raccourcit dans la proportion de l’enfant qui était mort, Ce mort ressuscita, quand le Prophète vivant se fût proportionné à lui, et le maître fit ce que n’avait point fait le bâton ; la grâce produisit l’effet que la lettre n’avait point produit. Ceux donc qui sont demeurés avec le bâton du Prophète se glorifient dans la lettre aussi n’ont-ils point la vie. Pour moi, je veux me glorifier dans votre grâce. « Dieu me garde », a dit saint Paul, « de me glorifier, sinon en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ da », sinon en ce Dieu vivant qui s’est proportionné à mon cadavre, afin de me ressusciter, afin que de la sorte, je n’eusse plus la vie, mais que Jésus-Christ vécût en moi db. Je me glorifie donc de la grâce, et ne « connais point la littérature » ; c’est-à-dire que je réprouve de tout mon cœur ces hommes qui mettent leur confiance dans la lettre pour s’éloigner de la grâce.

20. Le Prophète a donc raison d’ajouter : « J’entrerai dans la puissance du Seigneur dc » ; non point dans la mienne, mais dans celle du Seigneur. Pour eux, en effet, ils se glorifient dans la lettre, et dès lors n’ont point connu la grâce jointe à la lettre. « Car c’est Moïse qui a donné la loi, et Jésus-Christ la grâce et la vérité dd ». C’est lui qui est venu pour accomplir la loi, quand il nous a fait don de la charité, par laquelle on peut l’accomplir ; « puisque la loi dans sa plénitude, c’est la charité de ». Mais les Juifs n’ayant point la charité, c’est-à-dire, n’ayant point l’esprit de la grâce : « Car la charité de Dieu est répandue dans nos cœurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné df » ; en sont restés à se glorifier dans la lettre. Et comme « la lettre tue, et que l’esprit vivifie dg ; moi qui n’ai point connu la lettre, j’entrerai dans la puissance du Seigneur ». Tel est le sens que vient confirmer et achever d’éclaircir le verset suivant, de manière à le fixer dans le cœur des hommes, et à ne laisser notre intelligence dans aucun doute. « Seigneur », dit le Prophète, « je ne me souviendrai uniquement que de votre justice ». Uniquement ! Pourquoi donc, mes frères, ajouter uniquement ? Il suffirait de dire : Je me souviendrai de votre justice. « Uniquement », dit le Prophète, et non de la mienne. « Qu’avez-vous, en effet, que vous n’ayez point reçu ? Et si vous avez reçu, pourquoi vous glorifier, comme si vous n’aviez point reçu dh ? » C’est uniquement votre justice qui me délivre, il n’y a de moi que le péché seulement. Que je ne m’applaudisse donc point de mes propres forces, que je ne demeure point dans la lettre : que je répudie toute littérature, c’est-à-dire tous les hommes qui se glorifient de la lettre, qui semblables à des frénétiques s’appuient sur leurs forces pour leur malheur : que je répudie ces hommes, afin que je vive dans la puissance du Seigneur, que je sois fort alors même que je serai faible, et que vous, ô Dieu, soyez puissant en moi, parce que « je me souviendrai uniquement de votre justice ».

DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME 70

DEUXIÈME PARTIE DU PSAUME.

LA GRÂCE PAR LE CHRIST (SUITE).

L’orgueil nous a éloignés de Dieu, la fatigue nous y ramènera par la grâce, qui est un don gratuit et que n’a précédée en nous aucun mérite, car c’est de l’homme animal créé le premier, que nous vient la captivité, et dis second homme, ou de l’homme spirituel, la délivrance. Écoutons le Seigneur, et ne tuons point l’héritier. Dès notre jeunesse il nous a montré que nous sommes des déserteurs, que la grâce seule nous ramène comme le Prodigue, que depuis notre conversion, c’est encore lui qui est notre guide, car il est la voie, en dehors de laquelle nous uie pouvons marcher sans trouver la mort, puisqu’il est la vie. Et l’Église publiera jusqu’à la fin du monde la grâce du Christ, la délivrance par le Christ, les merveilles qui sont l’œuvre du Christ. L’homme a voulu être comme Dieu, et s’éloigner de Dieu, tandis qu’il ne peut être comme Dieu qu’en demeurant en lui. La défense de toucher à l’arbre de la science du bien et du mal était le moyen de maintenir l’homme dans une soumission qu’il voulut secouer, et en dehors de Dieu qui est le bien, il ne trouva qu’une profonde misère. Il ne revient à Dieu qu’en disant : « Qui est semblable à Dieu ? » Le Christ alors nous tire de l’abîme, une première fois en ressuscitant dans cette chair qu’il tient de nous ; une seconde fois, en nous donnant l’espérance de la résurrection ; une troisième fois, quand nous ressusciterons réellement. Chantons, et des lèvres et du cœur, sa justice qui se multiplie. Bénissons-le avec l’Église jusqu’à la fin des temps.

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