‏ John 5:11

HOMÉLIE XXXVI.

CE FUT LA LE SECOND MIRACLE QUE JÉSUS FIT, ÉTANT REVENU DE JUDÉE EN GALILÉE. (VERS. 54, JUSQU’AU VERS. 5 DU CHAP. V)

ANALYSE.

  • 1. La piscine des brebis, figure du baptême.
  • 2. Le paralytique de trente-huit ans, beau modèle de patience. – Persévérer dans la prière : – Qualités de la prière. – Pour quoi la vie de l’homme, est pénible et laborieuse. – Pourquoi la loi. – Le travail est nécessaire : l’homme ne peut soutenir la, vie oisive. – Pourquoi le plaisir accompagne le vice, et la peine la vertu. – Vrais chastes, qui ? – La chasteté, en quoi elle consiste. – Il faut combattre pour remporter la victoire. – Trois genres d’eunuques, Jésus-Christ n’en récompense qu’un. – Artisans du vice, qui ? – On ne fait pas le bien sans peine, pourquoi. – Peines mêlées dans la vertu. – On admire plus ceux qui sont bons par leur volonté que ceux qui le sont par tempérament. – Point de travail, point de modération. – Nager dans les délices, rien de plus méprisable. – Agir ou travailler, la différence. – Dieu ne cesse point d’agir. – Le plaisir que procure le vice est court ; la joie que donne la vertu est éternelle. – Nulle volupté dans ce monde : la vraie volupté est dans le ciel.

1. Comme tout homme expert dans l’art d’extraire l’or des mines qui le renferment ne néglige pas la moindre veine, sachant bien qu’il en peut tirer de grandes richesses, de même, dans les divines Écritures, vous ne sauriez, sans grand dommage, passer un seul « iota » ni un seul point ; il faut tout observer, tout examiner : car c’est le Saint-Esprit qui en a dicté toutes les paroles, et elles ne contiennent rien d’inutile. Considérez donc ici ce que dit l’évangéliste : « Ce fut là le second miracle que Jésus fit, étant revenu de Judée en Galilée ». Ce mot de « second », il ne l’a point ajouté sans sujet ; mais il le met là pour célébrer encore la conversion que l’admiration avait opérée chez les Samaritains ; faisant voir que les Galiléens, même après un second miracle, n’ont point atteint à cette sublime élévation, à laquelle sont arrivés les Samaritains, sans avoir vu aucun miracle.

« Après cela, la fête des Juifs étant arrivée, « Jésus s’en alla à Jérusalem (Chap 5,1) ».

« Après cela, c’était la fête des Juifs ». Quelle fête ? La Pentecôte, comme il me semble. Et « Jésus s’en alla à Jérusalem ». Souvent Jésus-Christ allaita Jérusalem passer les jours de grandes solennités, et afin que les Juifs l’y vissent célébrer leurs fêtes avec eux, et pour attirer à lui le petit peuple qui est simple. Car à ces fêtes accouraient principalement ceux qui sont les plus simples de cœur et d’esprit.

« Or il y avait à Jérusalem la piscine des brebis, qui s’appelle en hébreu Bethsaïda, qui a cinq galeries (2), dans lesquelles étaient couchés un grand nombre de malades, d’aveugles, de boiteux et de ceux qui avaient les membres desséchés, qui tous attendaient que l’eau fût remuée (3) ».

Quelle était cette manière de guérir les malades ? Quel mystère nous propose-t-on ? Ce n’est pas sans sujet que ces choses sont écrites. Dans cette figure, dans cette image, l’Écriture peint en quelque sorte et expose à nos yeux ce qui doit arriver, afin que nous y soyons préparés, et que quand il arrivera quelque chose d’étonnant, à quoi l’on ne s’attendait point, la foi de ceux qui le verront n’en soit nullement ébranlée, mais demeure ferme. Qu’est-ce donc qu’elle nous présente, que nous prédit-elle ? Le baptême que nous devions recevoir, ce baptême plein de vertu, qui devait apporter et répandre une abondance de grâces, qui devait laver tous les péchés, et rendre la vie aux morts. Ces grands prodiges sont donc peints et représentés comme sur un tableau, et dans la piscine, et dans plusieurs autres figures. Dieu donna d’abord une eau propre à laver les taches et les souillures, non les véritables, mais seulement celles qu’on regardait comme véritables, à savoir, les souillures qu’on contractait par les funérailles, par la lèpre et autres semblables, qu’on peut voir dans l’ancienne loi, et qui étaient purifiées par l’eau.

Mais reprenons notre sujet. Premièrement donc, comme nous l’avons dit, l’eau lavait les taches du corps, et en second lieu, elle guérissait plusieurs maladies différentes. Dieu, pour nous approcher de la grâce du baptême et nous la faire voir de plus près, a voulu que la piscine ne lavât pas seulement alors les taches, mais qu’elle guérît aussi les maladies. En effet, les figures les plus voisines en date de la vérité, ou du temps du baptême, de la passion et des autres mystères, sont plus claires et plus lumineuses que les plus anciennes. Et comme les gardes qui approchent de près la personne du roi, sont plus élevés en dignité que ceux qui en sont plus éloignés, ainsi les figures qui sont venues dans un temps plus proche et plus voisin des choses qu’elles marquaient, sont plus claires et plus brillantes.

« Et l’ange descendant dans cette piscine, en remuait l’eau (4) », et lui communiquait 1a vertu de guérir les malades ; afin que les Juifs apprissent qu’à plus forte raison le Seigneur des anges peut guérir toutes les maladies de l’âme. Mais comme l’eau de cette piscine n’avait pas en elle-même et par sa nature la vertu de guérir simplement les maladies, car alors elle les aurait toujours et continuellement guéries, mais l’acquérait par l’opération de fange ; de même, en nous l’eau n’opère pas simplement et par sa propre vertu, mais après qu’elle a reçu la grâce du Saint-Esprit, elle lave, elle efface alors tous les péchés.

« Autour de cette piscine étaient couchés un grand nombre de malades, d’aveugles, de boiteux et de ceux qui avaient les membres « desséchés, qui tous attendaient que l’eau fût remuée (3) ». Alors la maladie était elle-même un obstacle à la guérison du malade, elle empêchait, de se guérir celui qui le voulait mais maintenant chacun a le pouvoir d’approcher et de venir à la piscine. Ce n’est point un ange qui en remue l’eau ; c’est le Seigneur des anges qui opère tout qui fait tout. Et nous ne pouvons pas dire : « Pendant le temps que je mets à y aller, un autre descend avant moi (7) ». Quand même tout le monde entier y viendrait, la grâce ne s’épuise point, ni sa vertu ; elle demeure toujours la même. Et : de même que les rayons du soleil éclairent tous les jours le monde sans s’épuiser, et ne perdent rien de leur lumière pour se répandre en plusieurs endroits de la terre ; ainsi, à plus forte raison, la grâce du Saint-Esprit ne diminue point par la multitude de ceux qui la reçoivent. Or Dieu a opéré ce prodige afin que ceux qui apprendraient que l’eau a le pouvoir de guérir les maladies du corps, et qui en auraient eux-mêmes fait l’épreuve depuis longtemps, eussent plus de facilité à croire que les maladies de l’âme pouvaient aussi se guérir.

Mais pourquoi donc Jésus-Christ, laissant tous les autres malades, s’approcha-t-il de celui qui l’était depuis trente-huit ans ? Pourquoi lui fait-il cette question : « Voulez-vous être guéri (5, 6) ? » Ce n’était pas pour l’apprendre qu’il lui fit cette demande, elle aurait été inutile ; mais c’était pour faire connaître la persévérance de cet homme, et pour nous montrer que c’était là la raison pour laquelle, préférablement aux autres, il était venu à celui-là. Que dit donc le malade ? « Il lui répondit : Seigneur, je n’ai personne pour me jeter dans la piscine après que l’eau a été troublée : et pendant le temps que je mets, à y aller, un autre y descend avant moi (7) ». Jésus l’interrogea donc, et lui dit : « Voulez-vous être guéri ? » Afin que nous apprissions ces circonstances. Et il ne lui dit pas : Voulez-vous que je vous guérisse ? parce qu’on n’avait pas encore de lui une si grande opinion, mais : « Voulez-vous être guéri ? » Certes, elle est tout à fait admirable la persévérance de ce paralytique : depuis trente-huit ans, espérant chaque année d’être délivré de sa maladie, il demeura dans ce lieu et n’en sortit point. Mais s’il n’eût été très-patient, quand même des années d’attente ne l’auraient point lassé, la perspective d’une attente nouvelle ne l’aurait-elle pas rebuté ? Pensez avec quel soin veillaient les autres malades ; car on ne savait pas le temps où l’eau serait troublée. Les boiteux et les estropiés pouvaient observer le moment ; quant aux aveugles, ils en étaient peut-être informés par l’agitation générale.

2. Rougissons donc, mes très-chers frères, rougissons et répandons des larmes sur notre prodigieuse lâcheté. Cet homme a persévéré pendant trente-huit ans, sans obtenir la guérison qu’il désirait, il ne l’obtenait point, et toutefois il ne renonçait point, et s’il n’obtenait point cette grâce, ce n’était point faute de soin ou de bonne volonté : mais c’est parce que d’autres l’en empêchaient, et usaient de violence à son égard : cependant il ne s’est point découragé. Nous, au contraire, si nous persévérons dix jours à prier pour obtenir quelque grâce, et que nous ne l’obtenions pas, nous nous engourdissons, nous nous décourageons aussitôt, nous n’avons plus ni la même ardeur ni le même zèle. Nous qui passons tant d’années à capter la faveur d’un homme, qui ne craignons point, pour cela, d’aller à la guerre exposer notre vie, de passer nos jours dans l’affliction et dans la misère, de nous appliquer à des œuvres basses ; et serviles, et qui souvent à la fin sommes frustrés de nos belles espérances, nous n’avons ni la force, ni le courage de persévérer auprès de Notre-Seigneur avec tout le zèle et toute l’ardeur que nous devrions avoir ; quoique la récompense promise soit beaucoup plus grande que ne le sont les travaux eux-mêmes ; car « cette espérance », dit l’Écriture, « n’est point trompeuse ». (Rom 5,5) Et de quel supplice ne nous rendons-nous pas dignes par une telle conduite ? En effet, n’eussions-nous rien à attendre, nulle récompense à recevoir, le bonheur de s’entretenir souvent avec Dieu n’en est-il pas une qui égale, qui surpasse tous les biens imaginables ?

Mais, direz-vous, la prière continuelle n’est-elle pas une chose pénible ? Et quoi ! dans l’exercice de la vertu tout n’est-il pas pénible ? Que la volupté accompagne le vice, et la peine la vertu, voilà, direz-vous encore, qui m’inspire mille doutes. C’est là de quoi, si je ne me trompe, plusieurs recherchent la cause. Quelle en est donc la cause ? En nous créant, Dieu nous a donné une vie exempte d’inquiétudes et de peines : nous avons abusé de ce don, et nous étant privés d’un si grand bien par notre lâcheté, nous avons perdu le paradis. Voilà pourquoi le Seigneur a rendu la vie de l’homme pénible et laborieuse, et on peut dire qu’il se justifie auprès du genre humain de cette manière : Au commencement je vous ai donné les délices, mais vous êtes devenus plus méchants par la bonté que j’ai eue pour vous ; voilà pourquoi je vous ai condamné à vivre dans le travail et dans les sueurs. (Gen 3,19) Et comme ce travail ne vous empêchait pas de faire le mal, il vous a encore donné la loi, qui contient beaucoup de préceptes, comme on met un frein et des entraves à un cheval fougueux et indomptable qu’on ne peut manier ; car c’est ainsi qu’en usent les écuyers pour retenir et dresser les chevaux. Il nous est donc ordonné de mener une vie laborieuse ; parce que l’oisiveté a coutume de nous corrompre. En effet, notre nature ne peut soutenir une vie oisive, mais aisément elle tombe de l’inaction dans le vice. Supposons qu’un homme tempérant et vertueux n’ait pas besoin de travailler, et que tout lui arrive en dormant, cette vie aisée, à quoi aboutira-t-elle ? ne nous rendra-t-elle pas vains et insolents ?

Mais pourquoi, direz-vous, tant de plaisirs accompagnent-ils le vice, tant de peines et de sueurs suivent-elles la vertu ? Et quel mérite auriez-vous, à quelle récompense auriez-vous droit, si la vertu n’était pas pénible et laborieuse ? Que de gens je pourrais citer, qui naturellement haïssent les femmes et fuient leur commerce comme quelque chose de détestable ! dites, je vous prie, sont-ce là ceux que nous appellerons chastes, ou à qui nous donnerons des louanges et des couronnes ? Non sûrement ; car la chasteté est une continence, une victoire sur la volupté, remportée à la suite d’un combat. À la guerre, là où le combat est le plus animé, là sont aussi les plus glorieux trophées ; mais quand personne ne résiste, c’est tout le contraire. Il est bien des hommes qui sont par nature lâches et indolents : dirons-nous que ces sortes de gens sont doux ? Nullement : c’est pourquoi Jésus-Christ ayant distingué trois sortes d’eunuques, en laisse deux sans couronnes, sans récompenses, et fait entrer l’autre dans son royaume. (Mat 19,12)

Mais, direz-vous, à quoi le vice est-il bon ? Et moi je dis : Qui en est l’artisan ? En est-il un autre que la paresse, qui part de la volonté ? Mais, direz-vous, il faudrait qu’il n’y eût que des gens de bien. Et qu’est-ce qui lui est propre, à l’homme de bien ? N’est-ce pas de veiller constamment sur soi-même, ou est-ce de dormir et de ronfler dans son lit ? Et pourquoi, direz-vous, n’a-t-il pas ainsi été établi dans la nature, que nous fissions tous le bien sans peine et sans travail ? paroles vraiment dignes des bêtes et de tous ceux qui font leur Dieu de leur ventre. Mais, afin que vous sachiez que ce sont là les discours des lâches et des paresseux, répondez-moi : Supposons ici un roi et un général d’armée, et que, tandis que le roi est à boire, à s’enivrer, à dormir, le général se soit élevé des trophées par un grand travail, à qui attribuerons-nous la victoire ? Qui des deux recevra les éloges de cette belle action, qui en goûtera les fruits ? Ne le remarquez-vous pas, que le cœur s’attache davantage à ce qui a coûté plus de sueurs et, de peines ? Le Seigneur a mêlé des peines à la vertu, à laquelle il veut accoutumer l’âme. C’est pour cette raison que nous admirons la vertu, encore que nous ne la suivions pas ; et le vice, quoique très doux, nous le condamnons.

Que si vous dites : Pourquoi n’admirons-nous pas plutôt ceux qui sont naturellement bons que ceux qui le sont par leur volonté ? Parce qu’il est juste de préférer celui qui travaille à celui qui ne travaille point. Et pourquoi, dites-vous, travaillons-nous maintenant ? C’est que vous n’avez point su résister aux tentations du repos. De plus, si on l’examine de près, on trouvera que la paresse nous perd d’une autre manière, et nous cause bien des peines et du travail. Si vous le voulez, tenons un homme enfermé, nourrissons-le seul, engraissons-le, ne lui permettons pas de se promener, ni de rien faire ; mais faisons-le jouir des plaisirs de la table et du lit ; faisons-le nager dans, les délices sans interruption : y aurait-il une vie plus misérable ? Mais autre chose est d’agir, direz-vous, autre de travailler : et au commencement, sans 'travailler, l’homme pouvait agir. Le pouvait-il ? Sûrement, il le pouvait, et Dieu le voulait ainsi. Mais c’est vous qui avez troublé cet ordre, car. Dieu vous avait établi pour cultiver le paradis, il vous avait donné votre tâche ; mais saris y mêler le travail. Si au commencement l’homme avait travaillé, Dieu ne lui aurait pas, dans la suite, imposé cette peine : l’homme, de même que les anges, peut en même temps et agir et ne point travailler. En effet, que les anges agissent, le prophète vous l’apprend, écoutez-le : « Anges du Seigneur, qui êtes puissants et remplis de force, qui faites ce qu’il vous dit » (Psa 103,20) : certes, maintenant la diminution des, forces rend l’activité pénible, Mais alors nous étions dans un état bien différent : « Car celui qui est entré dans son repos », dit l’Écriture, « s’est reposé de ses œuvres, comme Dieu s’est reposé après ses ouvrages ». (Heb 4,4, 10) Par ce repos, l’Écriture n’entend pas l’inaction, mais l’absence de travail. En effet, encore maintenant. Dieu agit, comme dit Jésus-Christ : « Mon Père ne cesse point d’agir jusqu’à présent, et j’agis aussi incessamment ».

C’est pourquoi, je vous en conjure, mes frères, chassant toute paresse, suivons, embrassons la vertu. Le plaisir que procure le vice est court, mais la douleur qu’il cause est éternelle : au contraire, la joie que donne la vertu est immortelle, et le travail passager. La vertu, avant de distribuer ses couronnes à son disciple, le soulage et le nourrit par l’espérance : le vice, au contraire, avant même la condamnation au supplice, tourmente son sectateur, bourrelle sa conscience de remords, de craintes, de mille inquiétudes. Or, ces peines ne sont-elles pas pires que tous les travaux et toutes les sueurs ensemble ? Et quand même on pourrait s’en délivrer et ne sentir que la volupté seule, est-il rien de plus vil et de plus méprisable que cette volupté ? Elle paraît et disparaît aussitôt ; elle se flétrit ; avant qu’on la tienne, elle s’enfuit : vantez, exaltez tant qu’il vous plaira la volupté du corps, la volupté de la table, la volupté des richesses, chaque jour, à chaque instant elle s’use et se perd. Et comme à toutes ces choses doit s’ajouter le supplice et les tourments, est-il quelqu’un de plus malheureux et de plus misérable que celui qui recherche ces plaisirs ? Instruits de ces vérités, souffrons tout pour la vertu ; c’est ainsi que nous jouirons de la vraie volupté, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit la gloire, avec le Père et le Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXVII.

JÉSUS LUI DIT : VOULEZ-VOUS ÊTRE GUÉRI ? – LE MALADE LUI RÉPONDIT : OUI, SEIGNEUR : MAIS JE N’AI PERSONNE POUR ME JETER DANS LA PISCINE APRÈS QUE L’EAU A ÉTÉ TROUBLÉE. (VERS. 6, 7, JUSQU’AU VERS. 13)

ANALYSE. 

DOUZIÈME HOMÉLIE. SUR LE PARALYTIQUE ET SUR CE TEXTE : MON PÈRE AGIT JUSQU’À PRÉSENT ET J’AGIS AUSSI. JEAN, 5, 17.

Cette Homélie et les dix qui précédent ont été traduites par M. l’abbé L. A***, professeur au collège de Saint-Dizier. ANALYSE. Le prédicateur comparé au laboureur. – Pourquoi Jésus-Christ se montre aux Juifs les jours de fête. – Guérison du paralytique. – Pourquoi Jésus-Christ interroge le malade. – Éloge du paralytique. – Pourquoi Jésus-Christ lui ordonne d’emporter son lit. – Jésus-Christ est égal au Père en puissance. – Exhortation à assister aux assemblées de l’Église.

1. Dieu soit béni ! à chaque assemblée je vois la moisson grandir, les épis mûrir, les gerbes se multiplier et l’aire se remplir. Il y a quelques jours seulement que nous avons jeté la semence, et déjà germent les fruits abondants de l’obéissance. Évidemment ce n’est pas la puissance de l’homme, mais la grâce de Dieu qui féconde l’Église. Telle est la nature de la semence spirituelle ; elle n’attend pas le temps, le nombre des jours, le retour des mois, des saisons ni des années ; dans le même jour, on peut jeter la semence et recueillir une moisson des plus riches. Le laboureur est obligé de beaucoup travailler et d’attendre longtemps. Il faut attacher les bœufs au joug, tracer de profonds sillons, répandre la semence à pleine main, aplanir la surface de la terre, recouvrir tout ce qu’on a jeté, attendre les pluies favorables, faire beaucoup d’autres travaux, et patienter encore de longs jours avant de recueillir les fruits. Ici au contraire, en été comme en hiver, on peut semer et moissonner, et souvent même dans un seul jour, surtout quand l’âme que l’on cultive est bien disposée. Telles sont vos âmes. Aussi est-ce avec une grande joie que nous venons à cette assemblée, semblable au laboureur qui travaille avec un zèle particulier le champ qui souvent a rempli son aire. Parmi vous une légère fatigue nous procure des fruits abondants. C’est pourquoi nous venons avec empressement vous distribuer les restes de nos premiers entretiens.

Nous avons parlé, la dernière fois, de la gloire du Fils unique de Dieu ; nous avons emprunté nos preuves à l’Ancien Testament. Nous continuerons aujourd’hui. Nous avons cité cette parole du Christ : Si vous croyiez à Moïse, vous croiriez aussi en moi. (Jn 5, 46) Aujourd’hui, nous examinerons ce texte de Moïse : Le Seigneur Dieu vous suscitera du milieu de vos frères un prophète comme moi. Écoutez-le. (Deu 18, 15 ; Act 3, 22) Jésus-Christ renvoie donc les Juifs à Moïse, pour les attirer à lui par le moyen de ce prophète ; et en effet Moïse annonce aux Hébreux le Maître à qui ils doivent obéir ponctuellement. Que tout soit donc un enseignement pour nous, ses actes, ses paroles, et aussi le miracle que l’on vient de vous lire. Quel est-il ? C’était un jour de fête des Juifs, et Jésus monta à Jérusalem. Or il y a à Jérusalem la piscine paralytique appelée en hébreu Bethsaïde ; elle a cinq portiques. (Jn 5, 1) L’ange du Seigneur, dit l’Évangile, y descendait à certain temps, ce qu’annonçait l’agitation de l’eau. Le premier qui y entrait après que l’eau avait été ainsi agitée était guéri, quelque maladie qu’il eût. Sous les portiques étaient couchés un grand nombre de malades, d’aveugles, de boiteux et d’autres qui avaient des membres desséchés, et tous attendaient l’agitation de l’eau.

Pourquoi Jésus-Christ choisit-il toujours Jérusalem de ses plus grandes œuvres, et se montre-t-il aux Juifs de préférence les jours de fêtes ? C’est qu’alors le peuple était réuni ; c’était le lieu et le temps de rencontrer les malades. Car ces infortunés désiraient moins ardemment leur guérison que le médecin lui-même. Quand la foule est nombreuse, l’assemblée considérable, Jésus-Christ se présente pour procurer le salut. Il y avait donc une grande multitude de malades attendant l’agitation de l’eau ; le premier qui descendait alors était guéri, mais non le second. La puissance du remède était épuisée, l’eau restait sans vertu, et la maladie du premier malade descendu lui avait enlevé toute sa force. Et il devait en être ainsi, car c’était une grâce d’esclave. Mais à l’avènement du Seigneur, il n’en est plus de même. Le premier qui descend dans la piscine des eaux du baptême n’est pas seul guéri. Le premier, le second, le troisième, le quatrième, le dixième, le centième, le sont aussi. Et quand il y en aurait dix mille, cent mille, une multitude innombrable, quand toute la terre descendrait dans la piscine, la grâce ne serait pas diminuée, elle resterait la même et aussi puissante. Telle est la différence entre le pouvoir de l’esclave et l’autorité du maître. L’un ne guérit qu’un malade, l’autre toute la terre ; l’un ne guérit qu’une fois l’an, l’autre chaque jour et des millions d’infirmes. L’un descend et agite l’eau ; pour l’autre, il suffit de prononcer son nom sur l’eau afin de lui communiquer cette admirable vertu. L’un guérit les corps, l’autre les âmes. Quelle immense différence sous tous rapports !

2. Il y avait donc une grande multitude attendant l’agitation de l’eau. Car il s’opérait là des guérisons miraculeuses. Dans un hôpital on voit des malades, des estropiés, des infirmes de toute espèce qui attendent l’arrivée du médecin ; de même on voyait là une multitude nombreuse. Sous ces portiques était un homme malade depuis trente-huit ans. Jésus l’ayant vu couché par terre et sachant qu’il était malade depuis longtemps, lui dit : Voulez-vous être guéri ? Le malade lui répondit : Oui, Seigneur ; mais je n’ai personne pour me jeter dans la piscine après que l’eau a été troublée, et pendant le temps que je mets à y aller, un autre descend avant moi. (Jn 5, 5) Pourquoi Jésus-Christ, laissant tous les autres, vient-il à celui-ci ? Pour montrer tout en semble sa puissance et sa bonté : sa puissance, puisque la maladie était si grave et qu’il n’y avait plus d’espoir de guérison ; sa bonté, parce que, bon et miséricordieux, Jésus daigna regarder de préférence celui qui était le plus digne de pitié et de compassion. Le lieu, le nombre de trente-huit ans de maladie, tout est à bien considérer.

Écoutez, vous tous qui luttez contre la pauvreté et la maladie, qui êtes accablés par les difficultés et les inquiétudes de cette vie, et éprouvés par des catastrophes imprévues. Il y a dans l’exemple du paralytique de quoi consoler toutes les infortunes humaines. Qui donc, en considérant cet exemple, aurait assez peu d’esprit et de cœur pour ne pas supporter avec courage et avec générosité les accidents de cette vie ? Vingt ans, dix et même cinq ans, n’était-ce pas assez pour lasser sa constance ? Et il attend trente-huit ans sans se décourager, et avec la plus grande patience. Cette persévérance vous étonne ; écoutez ses paroles, et vous admirerez encore davantage sa sagesse et sa vertu. Jésus s’approche et lui dit : Voulez-vous être guéri ? Qui doute qu’il ne le désire ? Pourquoi donc l’interroger ? Ce n’est pas par ignorance, car celui qui connaît les pensées les plus secrètes n’ignore pas ce qui est clair et évident pour tous. Pourquoi donc l’interroger ? Ailleurs, quand Jésus dit au centurion : J’irai et je le guérirai (Mat 8, 7) : il n’ignorait pas sa réponse ; mais tout en la prévoyant et la connaissant parfaitement, il voulait lui donner l’occasion de manifester sa foi jusqu’alors cachée, et de dire : Non, Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison. Il en est de même pour le paralytique. Quoique sûr de sa réponse, le Sauveur lui demande s’il veut être guéri, non qu’il en doute, mais pour lui fournir le moyen d’exposer son malheur et de montrer sa constance. S’il l’avait guéri sans rien dire, t’eût été pour nous une grande perte, puisque nous n’aurions pas connu la générosité de cette âme. Jésus-Christ s’occupe non-seulement du présent, mais aussi de l’avenir. En l’obligeant à répondre à cette question : Voulez-vous être guéri, il le présente au monde entier comme un modèle de patience.

Que répond le paralytique ? Il ne se laisse point aller à la colère ou à l’indignation, il ne dit point à Jésus-Christ : Vous me voyez paralysé, vous savez que depuis longtemps j’ai cette maladie, et vous me demandez si je veux être guéri ? Êtes-vous venu insulter à mon malheur et rire de l’infortune d’autrui ? – Vous connaissez le caractère difficile des malades cloués sur leur lit depuis une année seulement. Mais trente-huit ans de maladie, n’est-ce pas assez pour lasser la vertu la plus robuste ? Cependant telle ne fut point sa réponse ni sa pensée ; avec la plus grande douceur, il dit : Oui, Seigneur, mais je n’ai personne pour me jeter dans la piscine après que l’eau a été troublée. Voyez que de maux assiègent cet homme en même temps : la maladie, la pauvreté, la privation de tout secours. Pendant le temps que je mets à y aller, un autre descend avant moi. Misère extrême, capable de toucher un cœur de pierre. Il me semble voir cet homme se traînant chaque année à l’entrée de la piscine, et chaque année frustré dans son espérance, et, pour comble de malheur, cette souffrance dure non deux ou trois ans, mais trente-huit ans. Il montre le plus grand zèle et il ne recueille aucun fruit ; il parcourt la carrière, et un autre reçoit le prix de la course, et cela pendant de longues années. Et, ce qui est encore plus pénible, il voit les autres guéris. Car vous savez que nos maux nous deviennent à charge, surtout quand nous en voyons d’autres, qui étaient affligés comme nous, délivrés de leurs maux. Ainsi le pauvre, à la vue d’un, riche, sent plus vivement sa misère ; ainsi le malade souffre davantage en voyant d’autres se guérir, tandis que tout espoir de guérison s’évanouit pour lui. Le bonheur d’autrui nous montre plus clairement notre infortune. C’est ce qui avait lieu pour le paralytique. Il lutte longtemps contre la maladie, la pauvreté, l’abandon ; il voit les autres guéris, et, malgré ses efforts continuels, il n’obtient rien, il ne lui reste plus même l’espoir d’être délivré. Cependant il persévère sans se décourager et revient chaque année. Pour nous, si notre prière n’est pas exaucée promptement, nous murmurons et nous tombons dans l’abattement ; alors nous cessons de prier et tout notre zèle s’éteint. Pouvons-nous assez louer le paralytique et condamner notre lâcheté ? Quelle excuse nous reste ? quel pardon pouvons-nous espérer ? Le paralytique persévère pendant trente-huit ans, et nous, nous abandonnons si vite nos résolutions !

3. Que fait ensuite Jésus-Christ ? Il vient de montrer que ce malade mérite sa guérison ; puis s’étant approché de lui plutôt que des autres, il lui dit : Levez-vous, prenez votre lit et marchez. Cette attente de trente-huit ans ne lui fut pas inutile, parce qu’il supporta ses maux avec patience. Pendant ce long temps, son âme, éprouvée par le malheur comme par le feu, fit de grands progrès dans la vertu, et sa guérison fut plus glorieuse. Car ce n’est pas un ange, mais le Seigneur des anges qui le guérit. Pourquoi lui commande-t-il d’emporter son lit ? C’est d’abord et surtout pour porter les Juifs à s’affranchir des observances légales. Quand le soleil paraît, une lampe n’est plus nécessaire ; quand la vérité se manifeste, il faut laisser la figure. Devant faire cesser le sabbat, il opère un grand miracle en ce jour, afin qu’en frappant la foule par la grandeur du prodige, il détruise peu à peu cette observance superstitieuse. C’est ensuite pour fermer la bouche aux téméraires. Les Juifs critiquaient méchamment ses miracles et tâchaient d’en obscurcir l’éclat ; en faisant emporter le lit, il leur donne une preuve invincible de la guérison, et les Juifs ne pouvaient plus dire ici ce qu’ils disaient de l’aveugle : C’est lui, ce n’est pas lui, c’est lui-même. (Jn 9, 8) Ici ils n’ont rien à objecter ; le paralytique, emportant ainsi son lit, met un frein à leur impudence. Il y a encore une troisième raison non moins importante. Pour nous apprendre que c’est la puissance divine, et non la science humaine, qui a tout fait, il lui ordonne d’emporter son lit ; ce qui prouve évidemment une guérison pleine et entière ; alors ces blasphémateurs ne peuvent plus dire que c’est un artifice, et que le paralytique a essayé de marcher, par complaisance pour Jésus-Christ. Voilà pourquoi il lui ordonne d’emporter un fardeau sur ses épaules. Car si ses membres n’avaient pas été bien rétablis, ses articulations bien libres, il n’aurait pu porter son fardeau. De plus cette guérison montre encore que, sur une simple parole de Jésus-Christ, la maladie se retire, la santé revient. Les médecins chassent aussi les maladies, mais ils ne rendent pas subitement la santé, il leur faut du temps pour expulser peu à peu du corps les restes du mal. Il n’en est pas ainsi de Jésus-Christ ; dans un clin d’œil, il fait fuir la maladie, et ramène la santé ; le temps ne lui est pas nécessaire ; au moment où la parole s’échappe de ses lèvres bénies, la maladie quitte le corps ; la parole opère et soudain toute infirmité disparaît. Un esclave en révolte aperçoit-il son maître, il s’arrête aussitôt, et rentre dans l’ordre accoutumé. C’est ce qui arrive ici : la maladie comme un esclave séditieux troublait le corps du paralytique, mais à la vue du Seigneur, elle rentre dans l’ordre, et l’harmonie se rétablit. La parole a tout opéré ; car ce n’est pas une parole ordinaire, mais la parole de Dieu dont il est dit : Les œuvres de sa parole sont puissantes. (Jol 2, 11) Elle a créé l’homme qui n’existait pas ; à plus forte raison peut-elle guérir un paralytique.

Que ceux qui scrutent l’essence de Dieu, me permettent ici une question. Comment ces membres se sont-ils fortifiés ? Comment ces os se sont-ils consolidés ? Comment cet estomac délabré s’est-il rétabli ? Comment les nerfs affaiblis ont-ils repris leur énergie ? Comment la force détruite est-elle revenue ? Ils ne le savent. Admirez donc ce prodige sans vouloir en scruter le mode. Le paralytique obéit et prit son lit. À cette vue les Juifs dirent : C’est le sabbat, il ne vous est pas permis d’emporter votre lit. (Jn 5, 10) Il fallait adorer l’auteur et admirer l’œuvre ; les Juifs disputent sur le sabbat, rejetant un moucheron et avalant un chameau. Que répond le paralytique ? Celui qui m’a guéri m’a dit : Emportez votre lit et marchez. Voyez la gratitude de cet homme ! Il avoue son médecin, et déclare que son bienfaiteur est pour lui un législateur digne de foi. Il raisonne contre eux, comme l’aveugle. Comment raisonnait l’aveugle ? On lui objecte : Cet homme n’est point de Dieu, puisqu’il ne garde pas le sabbat. (Jn 9, 16) Il répond : Nous savons que Dieu n’exauce pas les pécheurs; or celui-ci m’a ouvert les yeux. (Id 30) C’est-à-dire : s’il a transgressé la loi, il a péché ; s’il a péché, il n’a pas un tel pouvoir, car le péché, l’exclut absolument. Or Jésus-Christ a ce pouvoir, il n’a donc pas péché même en transgressant la loi. Le paralytique raisonne de même. Par ces mots, celui qui m’a guéri, il indique que celui qui a déployé une semblable puissance, ne peut être accusé d’avoir violé la loi.

Les Juifs reprennent : Où est l’homme qui vous a dit : Emportez votre lit et marchez ? (Jn 5, 12) Voyez quel aveuglement insensé ! voyez quelle arrogance ! les envieux ne voient pas ce qui est bien, mais seulement ce qui leur fournit une occasion de nuire. De même les Juifs. Le paralytique proclame deux choses sa guérison et l’ordre d’emporter son lit. Les Juifs cachent l’une et publient l’autre. Ils voilent le prodige, et objectent la violation du sabbat. Car ils ne demandent pas : Où est celui qui vous a guéri ? Ils se taisent sur ce point et disent : Où est celui qui vous a dit. Emportez votre lit et marchez ? Celui-ci ne le connaissait pas. Car Jésus s’était retiré de la foule qui était là. (Jn 5, 13) Ceci fait l’éloge du paralytique et en même temps donne une preuve de la sollicitude de Jésus-Christ pour les hommes. Si ce paralytique ne reçoit pas le Sauveur comme le centenier ; s’il ne s’écrie pas : Dites une parole et mon serviteur sera guéri (Mat 8, 8), ne l’accusez pas d’infidélité, puisqu’il ne le connaissait pas, il ne savait pas qui il était. Comment aurait-il connu celui qui voyait pour la première fois ? Voilà pourquoi il lui répondit : Je n’ai personne pour me jeter ; dans la piscine. (Jn 5, 7) S’il l’avait connu, il ne lui eût pas parlé de le descendre dans la piscine ; il l’aurait prié de le guérir, comme il fut guéri en effet. Il le prenait pour un homme ordinaire, et c’est pour cela qu’il mentionne le remède accoutumé. C’est aussi une preuve de la prudence de Jésus-Christ que de quitter le paralytique guéri sans s’en faire connaître. Car alors les Juifs ne peuvent soupçonner la véracité de ce témoin, ni prétendre qu’il est gagné ou suborné par Jésus-Christ ; son ignorance et l’absence de Jésus-Christ ne permettent pas ce soupçon. L’Évangile dit en effet : Il ne savait qui il était.

4. Jésus-Christ le laisse aller seul, afin que les Juifs, le prenant à part, examinent le fait à leur gré, et une fois bien convaincus de la vérité répriment leur colère ridicule. Voilà pourquoi Jésus-Christ se tait ; pour preuve il leur présente les faits, témoignage évident et irréfutable. Que peut-on en effet opposer à ces paroles : Celui qui m’a guéri, m’a dit : Emportez votre lit et marchez? (Jn 5, 11) Le paralytique devient évangéliste, docteur des infidèles, médecin et héraut pour leur honte et leur condamnation. Il guérit les âmes non par des paroles, mais par des exemples. Il apporte un argument invincible et son corps proclame la vérité de son discours. Depuis Jésus le rencontra et lui dit : Vous voilà guéri. Ne péchez plus, de peur qu’il ne vous arrive quelque chose de pis. (Jn 5, 14)

Admirez la science, le zèle du médecin. Il ne délivre pas seulement de la maladie présente, il prémunit encore pour l’avenir, et avec raison. Quand le paralytique est étendu sur son lit, Jésus-Christ ne lui dit rien de tel, il ne lui rappelle pas ses péchés ; car l’esprit des malades est aigri et chagrin. Mais une fois la maladie expulsée et la santé rétablie, une fois la puissance de Jésus-Christ et sa sollicitude prouvées par les œuvres, alors le moment est – favorable pour les avis et les conseils ; le paralytique les recevra ; Jésus-Christ a gagné sa confiance. Pourquoi le paralytique, en s’en allant, fait-il connaître aux Juifs son bienfaiteur ? C’est qu’il voulait les rendre participants de la vraie doctrine. – Mais c’est pour cela même que les Juifs haïssaient Jésus-Christ et le persécutaient. – Soyez attentifs ; c’est ici le point décisif. Ils le persécutaient parce qu’il faisait ces choses le jour du sabbat. (Jn 5, 16) Voyons comment Jésus-Christ se défend. Car sa manière de se défendre nous montrera s’il est sujet ou indépendant, serviteur ou maître.

Son action paraissait une transgression considérable. Autrefois un homme ayant ramassé du bois le jour du sabbat, fut lapidé pour avoir en ce jour porté ce fardeau. (Nom 15, 32) On reprochait le même crime à Jésus-Christ, il avait violé le sabbat. Voyons d’abord s’il demande grâce comme un esclave et un sujet, ou s’il ne se donne pas comme ayant puissance et autorité ; comme maître, au-dessus de la loi, et auteur des commandements ? Comment se défend-il ? Mon Père agit jusqu’à présent, et j’agis aussi. (Jn 5, 17) Voyez-vous l’autorité ? S’il était inférieur au Père, cette parole, loin d’être une apologie, serait un crime encore plus grand et un nouveau motif d’accusation. Si quelqu’un usurpe les fonctions d’un supérieur, et que, pour répondre à l’accusation, il dise : J’ai fait cela parce que le supérieur l’a fait, loin de se laver des crimes qu’on lui reproche, il se rend plus répréhensible et plus coupable. Car c’est de l’orgueil et de l’arrogance que d’ambitionner des fonctions au-dessus de son mérite. Si donc Jésus-Christ est au-dessous de son Père, il ne se justifie pas, il se condamne ; mais parce qu’il est égal au Père, il n’y a pas de crime. Un exemple éclaircira ce que je dis. Il n’appartient qu’à l’empereur de porter la pourpre et le diadème. Si un sujet usurpait ces insignes, et si, amené devant le tribunal, il disait : parce que l’empereur porte ces ornements, je les porte aussi, loin de se justifier, il ne ferait qu’aggraver son crime et son supplice. De même il n’appartient qu’à la clémence impériale de gracier les grands scélérats, comme les homicides, les brigands ; ceux qui violent les tombeaux, et autres semblables. Si un juge renvoyait un condamné sans attendre la sentence impériale, et s’il s’excusait en disant : Parce que le roi pardonne, je pardonne aussi, loin de se justifier, il s’attirerait une peine plus grande, et il doit en être ainsi. Un inférieur, dans un excès, s’insurge contre l’autorité, et cherche dans ses actes des motifs d’excuse ; n’est-ce pas faire injure à ceux qui lui ont confié sa dignité ? Aussi un inférieur ne se défend jamais de la sorte. Mais s’il est empereur, s’il a une dignité égale : il lui sera permis de s’exprimer ainsi. Ayant la même dignité, il a la même puissance. Quiconque par conséquent se justifie de cette manière, a nécessairement la même dignité que celui dont il invoque l’autorité. Quand donc Jésus-Christ se défend ainsi devant les Juifs, il nous prouve clairement qu’il est égal à son Père.

Comparons, si vous le voulez, cet exemple aux paroles et aux actions de Jésus-Christ. Porter la pourpre et le diadème et gracier les coupables, c’est la même chose que de ne pas observer le sabbat. La première prérogative appartient au roi seul et non au sujet ; quiconque la possède justement, est nécessairement roi. Il en est de même ici ; Jésus-Christ agit avec autorité ; puis accusé, il invoque son Père en disant : Mon Père agit jusqu’à présent. (Jn 5, 17) Il est donc nécessairement égal au Père qui agit aussi avec autorité. S’il n’était pas égal à lui, il ne se défendrait pas ainsi. Rendons encore ceci plus clair. Les apôtres avaient violé le sabbat en arrachant des épis pour manger ; Jésus-Christ le viole maintenant, les Juifs l’accusent, comme ils avaient accusé les disciples. Voyons comment il les justifie, et se justifie lui-même ; la différence vous montrera quelle est la valeur de son apologie. Comment les défend-il ? N’avez-vous pas lu ce que fit David lorsqu’il fut pressé de la faim? (Mat 12, 3) Quand il défend les serviteurs, il apporte l’exemple d’un serviteur, de David. Quand il se justifie lui-même, il invoque son Père. Mon Père agit, et j’agis aussi. Et que fait-il ? demandez-vous, car après six jours Dieu se reposa de tous ses ouvrages. (Gen 2, 2) Il exerce sa Providence de chaque jour. Il n’a pas seulement créé, il conserve encore les créatures, les anges, les archanges, les puissances d’en haut, en un mot, toutes les choses visibles et invisibles sont réglées par sa Providence ; sans ce secours efficace tout s’en va, se dissipe et périt. Jésus-Christ voulant montrer qu’il gouverne par, sa Providence et n’est pas gouverné, qu’il est créateur et non créature, dit : Mon Père agit, et j’agis aussi ; il indique par là qu’il est égal au Père.

5. Souvenez-vous de ces vérités ; conservez-les avec soin ; à une doctrine pure, joignez une conduite irréprochable. Je vous rappelle ce que je vous ai déjà dit, et je vous le redirai encore. Un moyen puissant pour acquérir la sagesse et la vertu, c’est de venir souvent ici. Une terre inculte que personne n’arrose, se couvre de ronces et d’épines ; travaillée par la main du laboureur, elle germe, fleurit, et produit des fruits abondants. Ainsi, l’âme qui est arrosée par la parole divine, germe, fleurit et produit en abondance les fruits du Saint-Esprit ; mais l’âme inculte, délaissée, privée de la rosée céleste, se couvre d’épines et de plantes sauvages, c’est-à-dire de péchés. Or les épines sont le repaire des dragons, des serpents, des scorpions et de toutes les puissances infernales. Si ces paroles ne vous convainquent pas, comparons-nous à ces âmes délaissées, et vous verrez quelle différence. Ou plutôt examinons ce que nous sommes quand nous jouissons de la grâce, et ce que nous valons quand nous en sommes privés depuis longtemps. Ne perdons pas cet avantage ; l’assistance à l’église nous procure toute sorte de biens. Au retour, l’homme paraît plus respectable à sa femme, et la femme plus aimable à son mari. Car c’est la vertu de l’âme et non la beauté du corps qui rend une femme aimable, c’est la tempérance, la douceur, la crainte de Dieu et non le fard, l’or ou les vêtements précieux. C’est ici dans cette sainte assemblée, que nous pouvons acquérir cette beauté spirituelle ; ici les prophètes et les apôtres purifient, ornent, éloignent la vieillesse du péché, ramènent la vigueur de la jeunesse, font disparaître toutes les rides, toutes les taches de nos âmes. Hommes et femmes, efforçons-nous donc tous d’obtenir cette beauté.

La beauté du corps, la maladie la flétrit, le temps la ternit, la vieillesse la détruit peu à peu, la mort l’anéantit complètement ; pour celle de l’âme, ni le temps, ni la maladie, ni la vieillesse, ni la mort, rien ne peut l’enlever : elle est immortelle. Celle du corps est souvent une occasion de péché ; celle de l’âme conduit à Dieu, comme dit le Prophète en s’adressant à l’Église : Écoutez, ma fille, et voyez, et prêtez l’oreille ; oubliez votre peuple et la maison de votre père, et le Roi sera épris de votre beauté. (Psa 45, 11) Afin de mériter l’amitié de Dieu, ayons bien soin de conserver cette beauté ; enlevons toutes les taches par la lecture des saintes Écritures, par la prière, par l’aumône et la concorde. Alors le roi, charmé de la beauté de notre âme, nous donnera le royaume céleste. Puissions-nous l’obtenir tous par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, avec le Père et le Saint-Esprit, soit la gloire, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. Cette Homélie et les dix qui précédent ont été traduites par M. l’abbé L. A***, professeur au collège de Saint-Dizier.

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