‏ Matthew 26:39

HOMÉLIE LXXXIII.

« APRÈS CELA JÉSUS S’EN VINT EN UN LIEU APPELÉ GETHSEMANI, ET DIT A SES DISCIPLES : ASSEYEZ-VOUS ICI PENDANT QUE J’IRAI LA POUR PRIER. PUIS PRENANT AVEC LUI PIERRE ET LES DEUX FILS DE ZÉBÉDÉE, IL COMMENÇA D’ÊTRE DANS LA TRISTESSE ET DANS L’ABATTEMENT ; ET ALORS IL LEUR DIT : MON ÂME EST TRISTE JUSQU’À LA MORT, DEMEUREZ ICI ET VEILLEZ AVEC MOI ». (CHAP. 26,36, 37, 38, JUSQU’AU VERSET 51)

ANALYSE.

  • 1. Jardin de Gethsemani, prière, agonie du Sauveur. – Sommeil des disciples.
  • 2. Judas accomplit son crime.
  • 3 et 4. Contre les avares – À quels excès de cruauté l’avarice porte les âmes qu’elle possède. – Que c’est inutilement que les riches cherchent de beaux ameublements. – Combien les maisons des pauvres sont préférables à celles des grands. – Que nous devons imiter Jésus-Christ dans l’amour qu’il a témoigné de la pauvreté.

1. Comme ces trois disciples étaient plus attachés à Jésus-Christ que tous les autres, il les prend avec lui, et il leur dit : « Asseyez-vous ici pendant que j’irai là pour prier ». C’était son habitude de se retirer à l’écart pour prier : il le faisait pour nous apprendre à chercher, par son exemple, le repos et la tranquillité, lorsque nous nous appliquons à la prière li choisit donc ces trois disciples pour être près de lui, et il leur dit : « Mon âme est triste « jusqu’à la mort ». Pourquoi ne mène-t-il pas aussi tous les autres ? C’est parce qu’il craignait qu’ils ne tombassent dans l’abattement en le voyant dans une si grande tristesse. Il ne voulut en rendre témoins que ceux qui avaient vu sa gloire sur la montagne, et alors même il les laissa un peu loin de lui.

« Et s’en allant un peu plus loin, il se prosterna le visage contre terre, priant et disant : Mon Père, s’il est possible que ce calice passe « loin de moi ; toutefois, non ma volonté, mais la vôtre (39). Ensuite étant venu vers ses disciples, et les ayant trouvés qui dormaient, il dit à Pierre : Quoi ! vous n’avez pu veiller une heure avec moi (40) ? Veillez et priez, afin que vous ne tombiez point dans la tentation : l’esprit est prompt, mais la chair est faible (44) ». Ce n’est pas sans sujet qu’il s’adresse particulièrement à saint Pierre, quoique les autres fussent aussi endormis que lui. Il voulut le piquer ainsi par la raison que nous avons déjà rapportée, et lui reprocher sa tiédeur après tant de protestations qu’il avait faites de mourir pour lui. Mais comme tous les autres disciples avaient dit aussi bien que saint Pierre qu’ils mourraient plutôt que de le renoncer : « Tous ses disciples », dit l’Évangile, « dirent la même chose » ; après avoir fait ce reproche en particulier à saint Pierre, il leur parle à tous pour leur représenter leur faiblesse, à eux qui, après avoir promis de mourir même avec lui, ne peuvent pas veiller durant une heure pour prendre part à la profonde tristesse de leur maître. Ils se laissent abattre de sommeil pendant que Jésus-Christ était dans une agonie qui faisait sortir une sueur de sang de tout son corps.

Le Fils de Dieu, mes frères, permit cette sueur si extraordinaire, afin qu’on reconnût visiblement que cette tristesse n’était point une fiction, et que les hérétiques ne pussent dire qu’il n’était triste qu’en apparence. Ce fut pour la même raison qu’un ange lui apparut pour le fortifier, et qu’il donna d’autres preuves si convaincantes de la crainte dont il était saisi, qu’il n’y a point de personne raisonnable qui les puisse faire passer pour un jeu et pour une feinte. Sa prière s’explique encore par les mêmes principes. Cette parole : « Que ce calice, s’il se peut, s’éloigne de moi », montre l’humanité ; mais celle-ci : « Néanmoins, non ma volonté, mais la vôtre », fait voir la résignation d’une âme forte et vertueuse et nous apprend à obéir à Dieu en dépit des répugnances de la nature.

Comme il n’eût pas suffi pour instruire des esprits peu intelligents, de leur montrer seulement un visage empreint de tristesse, Jésus-Christ y joint des paroles. D’un autre côté, comme une démonstration en paroles eût été insuffisante aussi, si elle n’eût été appuyée d’une démonstration par les faits, Jésus-Christ unit les faits aux paroles afin de convaincre les plus opiniâtres qu’il s’est fait homme et qu’il est mort réellement. Si, malgré tant de preuves convaincantes, l’incrédulité de quelques-uns subsiste encore sur ce point, quelle n’est pas été cette incrédulité en l’absence de ces preuves ! Ainsi remarquez, mes frères, en combien de manières Jésus-Christ prouve, et par ses paroles et par ses actions, la vérité de la chair et de l’humanité qu’il a prise.

« Il vient donc à Pierre », et lui dit : « Quoi ! vous n’avez pu veiller une heure avec moi » ? Ils dormaient tous, et il ne reprend que Pierre, pour lui reprocher sans doute cette présomption avec laquelle il venait de protester qu’il mourrait plutôt que de le renoncer jamais. Ce mot « avec moi » n’est pas mis non plus au hasard et il a bien aussi sa portée. C’est comme si le Sauveur disait : Vous n’avez pu veiller une heure avec moi, et vous pourriez mourir pour moi ? On trouve encore la même intention et la même allusion dans ce qui suit : « Veillez et priez afin que vous ne tombiez point dans « la tentation ». Il s’efforce par cet avis de les délivrer de la vanité, et de leur ôter cette enflure d’une vaine présomption pour leur inspirer l’humilité et la contrition du cœur, en leur apprenant qu’ils doivent rendre grâces à Dieu de tout, et lui attribuer le bien qu’ils font.

Cet avertissement, tantôt il l’adresse à saint Pierre, tantôt aux autres en général. Il dit à saint Pierre : « Simon, Simon, Satan a demandé à vous cribler tous comme on crible le froment, mais j’ai prié pour vous ». Et il dit en général aux autres : « Priez afin que vous « n’entriez point dans la tentation ». Ainsi il a soin partout de réprimer leur orgueil, et de les tenir dans la crainte. Mais afin qu’il ne parût pas trop sévère, il adoucit ce qu’il avait dit par cette parole qu’il ajoute : « L’esprit est prompt, mais la chair est faible ». Car, encore une vous désiriez mépriser la mort, la chair néanmoins en a tant d’horreur, que vous ne le pourrez faire, si Dieu ne vous assiste de son Saint-Esprit. La même pensée se retrouve encore exprimée plus loin. « Il s’en alla donc prier encore une seconde fois en disant : « Mon Père, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite(42) ». Il fait voir, dans cette prière, combien il était attaché à la volonté de Dieu, et combien nous devions travailler à nous y rendre conformes. « Il retourna ensuite vers eux, et il les trouva dormant (43) ». Car, outre qu’ils étaient en pleine nuit, « leurs yeux étaient encore appesantis par la tristesse ». « Et les quittant, il s’en alla encore prier pour la troisième fois, usant des mêmes paroles (44)». Il prie par deux ou trois fois pour prouver qu’il était homme par cette triple prière ; car dans l’usage de l’Écriture, ces sortes de répétitions sont une marque de vérité. C’est ainsi que Joseph dit à Pharaon : « Pour cet autre second songe qui vous est apparu, ce n’est que pour vous confirmer la vérité du premier ». (Gen 41,32) Dieu n’a permis cela qu’afin qu’il ne vous restât plus aucun doute. C’est pour cette raison que Jésus-Christ fait ici deux et trois fois la même prière, afin qu’on ne pût douter de la vérité de sa chair.

Mais pourquoi retourne-t-il encore la seconde fois à ses disciples ? Pour les reprendre de ce qu’ils étaient tellement plongés dans la tristesse qu’ils ne s’apercevaient même plus de sa présence. Il ne leur fait plus néanmoins de reproche, mais il se retire un peu ; montrant quelle était leur faiblesse, puisque même après la réprimande qu’il leur avait faite, ils n’en étaient pas plus vigilants. Et il est à remarquer qu’à la troisième fois il ne les réveille point, et qu’il ne les reprend plus, de peur de les troubler encore davantage : il se retire sans leur parler, et va prier encore, puis retournant à eux, il leur dit : « Dormez maintenant et reposez-vous (45) ». Quoiqu’ils eussent alors plus besoin de veiller que jamais, il leur commande néanmoins de dormir pour leur témoigner qu’ils n’avaient pas même la force d’envisager les maux, et qu’ils fuyaient aussitôt qu’ils en sentaient les approches. Il leur marque encore, en leur ordonnant de dormir alors, qu’il n’avait aucun besoin de leurs secours, pour se délivrer des Juifs, et que de toute nécessité il devait être livré.

« Dormez maintenant et reposez-vous. Voici l’heure qui est proche, et le Fils de l’homme va être livré entre les mains des pécheurs ». Il montre encore par ces paroles qu’il ne lui arrivait rien dans cette rencontre que par une conduite admirable de sa sagesse. Car en disant « qu’il sera livré entre les mains des pécheurs », il montre que sa mort n’était que l’effet de leurs crimes ; et qu’ainsi c’était son Père même qui l’abandonnait à la fureur des méchants, quoiqu’il fût l’innocence même.

2. « Levez-vous, allons : Celui qui me doit trahir est bien près d’ici (46) ». Toutes ses paroles ne tendent qu’à faire comprendre à ses disciples que sa passion, sa croix et sa mort ne seraient point un effet de sa faiblesse ou de quelque nécessité dont il ne se pouvait dispenser s’il l’eût voulu ; mais seulement l’accomplissement d’un ordre établi de son Père par une providence admirable et auquel il s’était volontairement soumis. Car sachant que celui qui le devait trahir était proche, non seulement il ne fuit pas, mais il va même au-devant de lui. « Il parlait encore, lorsque Judas, un des douze, arriva, et avec lui une grande troupe de gens armés d’épées et de bâtons, qui avaient été envoyés par les princes des prêtres, et par les sénateurs du peuple juif (47) ». Les honorables instruments pour des prêtres ! vous l’entendez, ils viennent avec des épées et des bâtons. Et avec eux, dit l’Évangéliste, se trouvait Judas, l’un des douze. Il l’appelle encore une fois l’un des douze, la honte ne peut l’empêcher de l’appeler ainsi.

« Or, celui qui le trahissait leur avait donné ce signal. Celui que je baiserai est celui que vous cherchez : Saisissez-vous-en (48) ». Considérez, mes frères, combien ce disciple devait avoir l’âme noire et corrompue pour agir de la sorte. De quels yeux put-il alors regarder son maître ? ou de quelle bouche l’osa-t-il baiser ? Disciples malheureux, quels sont vos desseins ? quelles sont vos pensées ? qu’osez-vous entreprendre ? Et, quel signal donnez-vous pour livrer votre maître ? « Or, celui qui le trahit leur avait donné ce signal : Celui que « je baiserai », dit-il, « est celui que vous cherchez : Saisissez-vous-en (48). Aussitôt, venant à Jésus, il lui dit : Je vous salue, mon maître, et il le baisa (49) ». Il se fiait en la douceur de Jésus-Christ, et il prenait pour marque de sa trahison un signal qui suffisait lui seul pour le confondre et pour le rendre indigne de tout pardon, puisqu’il trahissait un maître qu’il savait lui-même être si bon et si doux. Mais pourquoi donnait-il ce signal aux Juifs ? Parce qu’il avait souvent vu que Jésus-Christ était passé sans être reconnu au milieu de ceux qui venaient pour le prendre. Ce qui néanmoins serait encore arrivé cette fois, s’il n’eut voulu se laisser prendre. C’est pour faire comprendre ceci à Judas, qu’il frappa d’aveuglement tous ces hommes. « Qui cherchez-vous » ? leur demanda-t-il ; ils ne le connaissaient pas, et cependant ils avaient des lanternes et des flambeaux, et Judas avec eux. Lorsqu’ils eurent répondu « Jésus », il leur dit : « Je suis celui que vous cherchez ». Mais il dit à Judas : « Mon ami, qu’Êtes-vous venu faire ici (50) ? » Après qu’il a fait voir quelle était sa force et sa puissance, il permet alors qu’on le prenne. Mais saint Luc marque que jusqu’au moment même où Judas commettait une action si noire, Jésus-Christ ne cessait point de l’avertir : « Judas », lui dit-il, « vous trahissez le Fils de l’homme par un baiser » ? Et vous ne rougissez point de vous servir de ce signal pour accomplir votre perfidie ? Cependant ce reproche si modéré ne peut retenir ce cœur de pierre. Il le baise, et Jésus-Christ de son côté souffre ce baiser parricide, pour s’abandonner lui-même entre les mains des pécheurs.

« En même temps ils s’avancèrent, ils mirent la main sur Jésus, et se saisirent de lui (50) ». Ils le prirent la nuit même où ils avaient mangé la Pâque, tant ils étaient bouillants d’impatience et de fureur. Toute cette rage néanmoins eût été inutile et sans aucun effet, si Jésus-Christ n’eût permis qu’elle agît sur sa personne : mais cette condescendance du Sauveur n’excuse point la perfidie de Judas. Elle l’augmente au contraire et la redouble, puisque ce traître, ayant tant de preuves de la bonté de son maître, ne laissait pas de le traiter avec une dureté si inhumaine.

Que cet exemple, mes frères, nous inspire de l’horreur pour l’avarice, puisqu’elle inspire cette fureur à Judas, et qu’elle rend cruelles et impitoyables toutes les âmes qu’elle possède. Si l’avare n’épargne pas sa propre vie, comment pourrait-il épargner celle des autres ? On le voit tous les jours, cette passion est si furieuse, qu’elle va même au-delà de cette rage que l’amour brutal inspire aux âmes dont il se rend maître. Rougissons, mes frères, lorsque nous voyons que tant de gens renoncent aux plaisirs infâmes plutôt par le mouvement de leur avarice, que par l’amour de Jésus-Christ, et par le désir d’être chastes.

Je ne cesserai jamais de parler contre ce vice. Car enfin dans quel dessein amassez-vous tant de richesses ? Pourquoi voulez-vous ainsi appesantir votre fardeau ? Pourquoi voulez-vous vous rétrécir vos liens, et vous resserrer vos chaînes ? Pourquoi voulez-vous vous accabler de nouveaux soins ? Croyez si vous voulez que l’or de toutes les mines du monde, et que tout l’argent qui est dans le sein de la terre est à vous. Regardez tout ce qu’il y a dans les trésors publics comme s’il vous appartenait ; si tout cela était à vous, qu’en auriez-vous autre chose que l’inquiétude de le garder ? Si vous craignez de telle sorte de toucher à ce que vous possédez déjà ; si vous le conservez aussi religieusement que s’il appartenait à des étrangers, combien seriez-vous plus avare si vous étiez encore plus riche ? Car plus un avare a de bien, plus il le ménage.

Mais je sais, me direz-vous, que je suis riche, et que tous ces biens sont à moi. Vous ne cherchez donc les richesses que pour satisfaire votre esprit, et non pour en user ? Les hommes, me direz-vous, m’en honorent davantage, et j’en suis plus craint. Dites plutôt que vous en êtes plus en butte aux riches et aux pauvres, aux voleurs et aux calomniateurs. Voulez-vous véritablement qu’on vous craigne, et qu’on tremble devant vous ? Retranchez d’abord tout ce qui peut donner prise aux hommes sur vous, et dont ceux qui s’efforcent de vous nuire peuvent se servir pour vous faire tort.

3. N’avez-vous jamais entendu ce proverbe : Que cent hommes ensemble ne peuvent dépouiller un seul homme nu ? Sa pauvreté est comme un rempart qui le défend contre toutes leurs violences ; et il n’y a point de roi, ni d’empereur qui le puisse vaincre. Tout le monde, au contraire, peut aisément nuire à l’avare, et non seulement les hommes, mais les vers. Que dis-je, les vers ? le temps seul lui enlève ses trésors, et les consume par la rouille. Après cela, où est le plaisir et le repos d’esprit qu’on trouve dans les richesses ? Pour moi, je vous avoue que je n’y vois que des sujets d’affliction et de misère, des soins, des divisions, des querelles, des pièges, des haines, des craintes, une avidité continuelle et insatiable, et un chagrin qui ne donne point de relâche. Un avare au milieu des richesses est, selon l’expression de l’Écriture, comme un eunuque auprès d’une vierge, il brûle d’un feu qu’il ne peut éteindre. (Sir 20,2)

Qui pourrait dire tous les maux que ce vice entraîne, et qui sont comme sa suite inséparable ? Combien l’avare est-il à charge à tout le monde ? Combien ses domestiques le haïssent-ils ? Combien ses voisins en ont-ils d’horreur ? Combien les magistrats, combien les ministres, combien les riches et les pauvres, combien les fermiers et les laboureurs, combien sa femme même et ses enfants qu’il traite comme des esclaves, enfin combien tout le monde ensemble le déteste-t-il ? Il se rend le jouet et la fable de tous les hommes. Il est le sujet de l’entretien et du divertissement de toutes les compagnies. On le raille et on le déchire partout.

Voilà l’état où se jette un avare ; ou plutôt voilà un faible crayon et une ombre du véritable malheur dans lequel il se précipite, puisqu’il n’y a point de paroles qui le puissent égaler. Comparez avec cela les déplorables satisfactions qu’il retire de ses richesses. Je passe, dit-il, pour riche dans l’esprit du monde. Quel est ce misérable plaisir de passer pour riche, et de devenir en même temps l’objet de l’envie ? Cette réputation n’est-elle pas un nom vain et une pure chimère qui n’a rien de, réel et de véritable ?

Vous me direz peut-être qu’il suffit que l’avare se contente, et qu’il se satisfasse dans cette pensée. Et moi je vous demande s’il lui est avantageux de se réjouir de ce qui le devrait faire pleurer, puisque ses richesses ne servent qu’à le rendre lâche, efféminé, et inutile à toute chose. Il n’ose entreprendre un voyage, il craint la mort infiniment plus que tous les autres. Il aime plus l’argent que la vie ; il ne se plaît pas même à voir la lumière du soleil, ni la beauté de cet astre, parce qu’il ne devient pas plus riche en le regardant, et que ses rayons ne sont pas de l’or qu’il puisse serrer dans ses coffres.

Mais vous m’objecterez qu’on ne peut pas nier qu’il n’y en ait au moins plusieurs qui jouissent fort longtemps de leurs richesses, qui en usent avec plaisir, qui sont toujours dans les délices et dans les festins, et qui tâchent de satisfaire leur sensualité en toute chose. Ce sont certainement ceux qu’on doit regarder comme les plus misérables, et je les plains encore plus que ces avares qui se contentent de posséder leurs richesses sans en user. Ces derniers s’abstiennent au moins de tous les autres vices, et ils ne s’attachent qu’au seul amour de l’argent qui les dominent, au lieu que les autres, outre cet amour insatiable pour l’argent dont ils brûlent, sont encore les esclaves de beaucoup de vices qui sont autant de tyrans auxquels ils sont forcés d’obéir.

« Ils servent leur ventre », comme dit saint Paul, et ils s’en font un Dieu ; ils se plongent dans les plaisirs, et ils s’abandonnent à toutes sortes d’excès. Ils donnent leur bien à des infâmes et à des prostituées. Le soin d’avoir une table magnifique est la plus grande de leurs affaires. Ils se font suivre partout d’une troupe de flatteurs. Ils s’abandonnent à toutes sortes de passions, dont le dérèglement ruine la nature et remplit leur corps et leur âme d’une infinité de maladies. Ils ne se servent jamais des choses pour la seule nécessité, ils en passent toujours les bornes, et ils ne travaillent par ce luxe et par ces superfluités qu’à se perdre sans ressource, et pour ce monde et pour l’autre. Ils tombent par cette recherche si raffinée de leurs délices dont ils croient ne pouvoir se passer, dans la même erreur où tombent ces personnes qui font de grandes dépenses pour s’embellir, et qui croient que ces profusions sont nécessaires.

Mais celui-là seul, mes frères, est véritablement dans le plaisir et est véritablement riche, qui est le maître de ses richesses, et qui en sait user’ sagement. Les autres ne sont que les esclaves de leurs biens, et ils ne s’en servent que pour nourrir leurs passions, et pour multiplier leurs maux et leurs maladies. Où sera donc la paix et le repos dans cette âme toujours troublée, toujours tourmentée de ses passions ? Si les richesses trouvent un homme peu sensé et peu solide, elles lui gâtent tout à fait l’esprit ; et si elles le trouvent un peu déréglé, elles le rendent entièrement vicieux.

Vous me direz peut-être : À quoi sert la sagesse, lorsqu’on n’a rien ? Que sert au pauvre d’être prudent puisqu’il est pauvre ? Je ne m’étonne pas de cette demande. Je sais que ceux qui n’ont point d’yeux ne peuvent voir la beauté de la lumière. Salomon dit que « le Sage a autant d’avantage sur l’insensé que la lumière en a sur les ténèbres ». (Ecc 2,13) Comment peut-on instruire quelqu’un qui est dans un si profond aveuglement ? Car l’avarice est une sorte de nuit qui obscurcit toutes choses, ou plutôt qui les fait voir autrement qu’elles ne sont en elles-mêmes. Un homme qui serait dans des ténèbres épaisses, ne pourrait discerner la beauté d’un vase très-précieux, ou le prix des diamants ou des étoffes de pourpre qu’on lui montrerait. L’avare de même ne peut comprendre la beauté des choses spirituelles. Renoncez donc à cette passion, et vous commencerez alors à juger équitablement des choses, et selon ce qu’elles sont en elles-mêmes. C’est ce qu’on ne peut bien faire que lorsqu’on est pauvre. Ce qui paraît être quelque chose et n’est rien en effet, ne trahira son néant en aucun autre état aussi bien que dans celui d’une vertueuse pauvreté.

4. Mais quelle est cette frénésie qui fait que vous avez horreur des pauvres, et qui vous fait dire que leur pauvreté est la honte et de leur vie et de leur maison ? Dites-nous donc, je vous prie, quelle est cette infamie que la pauvreté apporte avec elle, et en quoi la maison du pauvre est déshonorée. Ses lits à la vérité ne sont pas d’ivoire, ses vases ne sont pas d’argent ni d’une matière précieuse. Tout y est de terre ou de bois. Mais c’est en cela même que consiste la gloire de sa maison. Le mépris de tout cet ornement extérieur fait que l’âme s’applique tout entière à elle-même, et qu’elle met tous ses soins à devenir belle et précieuse aux yeux de Dieu. Lorsqu’un homme au contraire est tout occupé des choses de ce monde, il témoigne dès-là une bassesse dont tout homme sage devrait rougir.

C’est au contraire dans les maisons des riches qu’on ne voit rien de beau ni rien d’honnête aux yeux de la foi. Car, à quoi ressemblent ces tapisseries relevées d’or et de soie, ces lits d’argent et ces autres ornements si précieux, sinon à la magnificence et aux décorations des théâtres ? Qu’y a-t-il donc de plus indigne d’un chrétien, que de rendre sa maison semblable à une salle de bal et de comédie ? Ainsi, les maisons des riches ressemblent à des théâtres, et celles des pauvres sont semblables à celle de l’apôtre Paul ou du patriarche Abraham. Après cela, peut-on douter lesquelles de ces maisons nous doivent paraître plus belles et mieux parées ?

Pour mieux comprendre ceci, je vous prie d’entrer en esprit, et par la pensée dans la maison de Zachée, et de considérer de quelle manière il l’orna lorsque Jésus-Christ y devait entrer. Il n’alla point emprunter de ses voisins leurs plus magnifiques meubles. Il ne s’empressa point de tirer de ses coffres de riches tapisseries. Il ne voulut point d’autres ornements pour recevoir Jésus-Christ, que ceux qui plaisent à Jésus-Christ : « Je donne », dit-il, « la moitié de mes biens aux pauvres ; et je rends au quadruple tout ce que j’ai pris ». (Luc 19,7) Parons de cette manière nos maisons, mes frères, pour mériter d’y recevoir le Sauveur. Nous ne pouvons lui rien préparer qui lui plaise davantage. Ces ornements, dont je vous parle, ne se font que dans le ciel. C’est de là qu’ils descendent sur la terre ; et partout où ils se trouvent, là se trouve aussi le Roi du ciel. Si vous pensez à quelque autre magnificence, et à ce luxe qui ne satisfait que les yeux, c’est le démon et ses anges que vous recevez dans votre cœur.

Lorsque le même Sauveur alla chez Matthieu, qui était encore publicain, que fit celui-ci pour se préparer à le recevoir, sinon de commencer à s’orner au dedans de lui-même par une charité ardente, qui le porta à quitter tout pour suivre le divin Maître ? (Mat 9,10) Ainsi, Corneille le Centenier orna sa maison, non par les pierres précieuses, mais par les prières et par les aumônes : et ces ornements lui ont mérité un palais dans le ciel, où il habite éternellement. (Act 10,4) Une maison n’est point méprisable parce qu’on y voit des vases pauvres, des meubles mal arrangés, des lits en désordre, des murailles nues et toutes noircies de fumée. Mais ce qui la déshonore véritablement, c’est le dérèglement de ceux qui l’habitent. Jésus-Christ nous a assez persuadés de cette vérité, lorsqu’il n’a pas dédaigné d’entrer dans de pauvres cabanes, et dans des maisons de boue, quand ceux qui y demeuraient étaient riches en vertus ; au lieu qu’il fuit les maisons des méchants et des impies, quand elles seraient toutes pleines d’or. Peut-on nier donc que le lieu où Dieu même habite ne soit préférable à tous les palais du monde ? et que les maisons des méchants, quelque magnifiques qu’elles soient, sont au contraire devant Dieu comme des amas de boue et des lieux d’ordure et d’infection ?

Je dis ceci, mes frères, non pas des riches qui usent bien de leurs richesses, mais de ces riches avares qui volent et qui pillent tout le monde. On ne travaille jamais dans ces maisons à satisfaire simplement le nécessaire. On donne tout au luxe et aux plaisirs. Mais ceux d’entre les riches qui sont sages ne font point ces dépenses superflues. C’est pour ce sujet, mes frères, qu’il n’est point marqué que Jésus-Christ soit entré dans les palais des princes. Il a fui ces maisons superbes des rois de la terre, et il a été chercher des maisons de publicains, et des cabanes de pécheurs.

Si vous voulez donc attirer Jésus-Christ chez vous, travaillez à orner votre maison par l’aumône, par la prière, par les supplications, et par les veilles. Ce sont là les ornements qui plaisent au Roi que nous servons. Les autres ne plaisent qu’au démon qui est l’ennemi de Jésus-Christ. Ainsi, que les chrétiens ne rougissent plus de voir leurs murailles nues, puisque lorsque leurs maisons sont sans ces ornements extérieurs, ils les parent beaucoup mieux lar la sainteté de leur vie. Que les riches au contraire ne se glorifient point de leurs meubles somptueux, mais qu’ils en rougissent plutôt, et qu’ils préfèrent à leurs bâtiments magnifiques une petite cabane, puisque c’est là qu’ils mériteront de recevoir Jésus-Christ en cette vie, et d’être reçus de lui dans l’autre, par la grâce et par la miséricorde du même Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui est la gloire et t’empire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE. MON PÈRE, S’IL EST POSSIBLE, QUE CE CALICE PASSE LOIN DE MOI : TOUTEFOIS, NON MA VOLONTÉ, MAIS LA VÔTRE (MATTH. XXVI 39).

Contre les Marcionites et les Manichéens ; – qu’il ne faut pas s’exposer au danger, mais préférer la bonté de Dieu à tout le reste.

AVERTISSEMENT et ANALYSE.

L’homélie suivante ne nous fournit aucun indice d’où l’on puisse connaître en quel lieu et en quel temps elle a été prêchée. Il parait seulement, qu’outre les Marcionites et les Manichéens, saint Chrysostome y combat les Anoméens ; ce qu’il a fait plusieurs fois en leur présence, n’étant que prêtre à Antioche.

1° Puisque les prophètes n’ont pas ignoré les circonstances de la passion de Jésus-Christ, à plus forte raison ne les a-t-il pas ignorées lui-même. – 2° Il n’est pas permis non plus de dire que Jésus-Christ ait refusé de se soumettre à sa passion ; voyez, en effet, la sévère réprimande qu’il fait à saint Pierre qui voulait l’en détourner. Un moment avant d’être crucifié ne disait-il pas à son Père : L’heure est venue, glorifiez votre Fils, comme si de la croix devait sortir toute sa gloire. Merveilles opérées parla croix. – 3° C’est à tort que les Anoméens et les Ariens se servent de ce texte : Mon Père, s’il est possible, etc, pour soutenir leurs erreurs. Les demandes que Jésus-Christ faisait à son Père, il les faisait comme homme et non comme Dieu. Le Père et le Fils n’ont qu’une seule et même volonté. – Enseignement sur l’Incarnation. – Comme ce mystère est au-dessus de la portée de l’esprit humain, Dieu, pour le rendre croyable, l’a fait annoncer par ses prophètes. Il a paru lui-même dans le monde, et afin qu’on ne le prît pas pour un fantôme, il a prouvé qu’il était vraiment homme, en souffrant toutes les vicissitudes et toutes les incommodités attachées à la nature humaine, en subissant enfin le supplice de la croix. – 4° Si tous ces signes n’ont pu empêcher Marcion, Valentin, Manès et tant d’autres hérésiarques, de révoquer en doute le mystère de l’Incarnation, que serait-il arrivé si Jésus-Christ exit été affranchi des infirmités humaines ? N’aurions-nous pas vu de plus grands excès encore ?

1. Si nous avons naguère traité durement ces hommes cupides qui ravissent le bien d’autrui et ne se lassent pas d’entasser vol sur vol, ce n’est pas pour les blesser, mais pour les guérir ; ce ne sont pas les personnes que nous haïssons, mais les vices. Le médecin, lui aussi, ouvre la plaie, non pour nuire au corps malade, mais au contraire, pour le défendre contre le mal, contre le fléau. Aujourd’hui toutefois donnons-leur un peu de repos, afin qu’ils puissent respirer et de peur qu’un traitement trop énergique et trop continu ne les empêche de rechercher nos soins. C’est ce que font aussi les médecins ; sur la plaie qu’ils ont ouverte, ils appliquent des préparations médicales et laissent passer quelques jours pendant lesquels ils s’efforcent d’apaiser la douleur. Pour les imiter, recherchons comment nous pourrons rendre cette instruction utile aux pécheurs dont nous nous occupions, et ne traitant que le dogme, suivons la lecture de ce jour. Car beaucoup, je pense, se demandent avec étonnement comment le Christ a pu parler ainsi. Les hérétiques, ici présents, pourraient aussi s’emparer de ces paroles pour dresser un piège aux plus faibles d’entre nos frères. Pour repousser leurs attaques et délivrer les fidèles de toute agitation, de toute inquiétude, je veux étudier ces paroles, les exposer longuement et descendre au fond des choses. Car de quoi servirait la lecture sans l’intelligence de ce qu’on lit ? L’eunuque de la reine Candace aussi lisait, mais jusqu’à ce qu’il eût trouvé quelqu’un pour lui expliquer ce qu’il avait lu, il n’en avait point retiré grand profit. (Act 8,27) Afin qu’il n’est soit pas de même de vous, appliquez-vous a ce que je vais vous dire, prêtez-moi un esprit attentif et désireux de s’instruire, employez toute la pénétration, réunissez toutes les forces de votre intelligence ; que votre âme se détache de tout ce qui touche à la terre, afin que la parole ne tombe ni au milieu des épines ; ni sur la pierre, ni le long de la route, mais que, rencontrant une terre fertile et cultivée profondément, elle produise une moisson abondante. (Luc 8,5, 8) Si ma parole vous trouve dans ces dispositions, vous allégerez ma tâche et vous faciliterez vos propres recherches.

Qu’est-ce donc qu’on a la ? Mon Père, s’il est possible, que ce calice passe loin de moi ; toutefois non ma volonté, mais la vôtre. (Mat 26,39) Que veut dire par là notre Sauveur ? Car c’est une interprétation exacte qui nous donnera la solution. Il dit : Mon Père, si c’est possible, éloignez de moi la croix. Quoi donc, ignore-t-il si cela est possible ou non ? qui l’oserait dire ? Et pourtant ses paroles ont la forme du doute ; l’emploi du mot si semble indiquer le doute. Mais, comme je l’ai déjà dit, il faut s’attacher, non aux paroles, mais aux pensées, voir le but que Jésus se proposait, la cause, le temps, et après avoir recueilli toutes ces circonstances, rechercher la pensée que ces paroles contiennent. La sagesse ineffable, ce Fils qui connaît le Père comme le Père connaît le Fils, a-t-il pu ignorer cela ? Après tout, la connaissance de sa passion n’est pas quelque chose de plus grand que la connaissance de cette nature divine que seul il connaît exactement : Comme mon Père me connaît, dit-il, moi-même je connais mon Père. (Jn 10,15) Non le Fils unique de Dieu n’a pas ignoré qu’il devait souffrir, que dis-je, les prophètes eux-mêmes non plus ne l’ont pas ignoré ; ils en ont eu une connaissance complète, ils ont annoncé et surabondamment affirmé que cela arriverait et qu’il en serait ainsi infailliblement. Voyez comme tous, quoique de diverses manières, ont annoncé la croix ? Le premier, le patriarche. en s’adressant au Christ s’écrie : C’est d’un bourgeon, mon Fils, que vous êtes sorti, entendant par ce bourgeon la Vierge, la pure Marie. Puis désignant la croix : Vous vous êtes couché et vous avez dormi comme le lion et comme le petit du lion ; qui le réveillera? (Gen 49,9) Il parle de sa mort comme d’un repos, comme d’un sommeil, et à cette mort il joint la résurrection lorsqu’il ajoute : Qui le réveillera ? Personne ; il se ressuscitera lui-même. C’est pourquoi le Christ dit : J’ai le pouvoir de déposer ma vie et j’ai le pouvoir de la reprendre (Jn 10,18) ; et encore : Détruisez ce temple, et, en trois jours, je le relèverai. (Id 2, 19) Que veut dire le patriarche par ces mots : Vous vous êtes couché, et vous avez dormi comme un lion ? C’est que de même que le lion est terrible, non seulement quand il est éveillé, mais encore quand il dort, de même Notre-Seigneur, et avant sa passion, et sur sa croix, et jusque dans la mort, a été terrible et a opéré de grandes merveilles, puisque le soleil recula, que les rochers se fendirent, que la terre trembla, que le voile se déchira, que la femme de Pilate fut saisie de frayeur et Judas déchiré de remords. Car c’est alors qu’il dit : J’ai péché en livrant un sang innocent. (Mat 27,4) Et la femme de Pilate envoyait dire à ce proconsul : Qu’il n’y ait rien entre toi et ce juste, car j’ai beaucoup souffert dans un songe ci cause de lui. (Id 29) Alors les ténèbres se répandirent sur toute la terre et la nuit se fit au milieu du jour ; alors la mort fut vaincue et son joug brisé, car beaucoup de justes, morts depuis quelque temps, ressuscitèrent. C’est là ce que le patriarche voyait de loin, et, c’est pour montrer que, même sur la croix, le Christ sera terrible, qu’il dit : Vous vous êtes couché et vous avez dormi comme un lion. Et il ne dit pas : Vous vous coucherez, mais : Vous vous êtes couché, pour faire voir la certitude de la prophétie. Car souvent les prophètes parlent de l’avenir comme s’il était déjà passé. S’il n’est pas possible que ce qui est passé n’ait pas existé, il n’est pas possible non plus que ce qui est prédit n’existe pas un jour. Aussi les prophètes annoncent le futur sous la forme du passé, pour marquer que les événements prédits arriveront nécessairement et infailliblement. C’est ainsi que David disait en parlant de la croix : Ils ont percé mes pieds et mes mains (Psa 22, 17) ; non pas : Ils perceront, mais : Ils ont percé. Ils ont compté tous mes os. Et outre cela, il prédit encore ce que feront les soldats : Ils se sont partagé mes vêtements, et, sur ma robe, ils ont jeté le sort. Et il annonce encore qu’ils le nourriront de fiel et l’abreuveront de vinaigre : Ils m’ont donné, dit-il, pour ma nourriture, du fiel, et, pour apaiser ma soif, ils m’ont présenté du vinaigre. (Psa 69,22) Un autre parlant du coup de lance : Ils porteront leurs regards, dit-il, sur celui qu’ils ont transpercé. (Zac 12,10) Isa. parlant aussi de la croix, dit : Comme une brebis, il a été mené à la boucherie, et, comme un agneau sans voix devant celui qui le tond, il n’ouvre pas la bouche. Il est resté humilié pendant qu’on le jugeait. (Isa 53,7-8)

2. Remarquez avec moi que chacun de ces prophètes parle de ces événements comme de choses passées, et montre par la forme même du langage qu’ils arriveront certainement, infailliblement. David aussi décrivant le jugement, disait : Pourquoi les nations ont-elles frémi ? et les peuples médité des choses vaines ? Les rois de la terre se sont levés et les princes se sont ligués contre le Seigneur et contre son Christ. (Psa 2,1-2) Outre le jugement, la croix, ce qui se passa sur la croix, il annonce encore que le traître qui livrera le Christ vivait avec lui et mangeait à la même table : Celui qui mangeait mon pain s’est élevé orgueilleusement contre moi (Psa 61,40) Il prédit même la parole que le Christ prononcera sur la croix : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? (Psa 22,2) Il parle aussi de son sépulcre : Ils m’ont placé au fond d’un tombeau, dans les ténèbres, dans les ombres de la mort (Psa 7,6) ; de sa résurrection : Vous ne me laisserez point dans les enfers et vous ne permettrez point que votre Saint voie la corruption (Psa 16,10) ; de son ascension : Dieu s’est élevé aux acclamations de joie : le Seigneur est monté au son de la trompette. (Psa 47,6) Il siégera à la droite de son Père : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que je fasse de vos ennemis l’escabeau de vos pieds. (Psa 110,1) Isaïe nous donne la cause de ses souffrances, en disant : C’est pour les péchés de mon peuple qu’il est conduit à la mort. (Isa 53,8) C’est parce que tous se sont égarés comme des brebis errantes qu’il a été immolé. Et voici le bien qui en résulte : Sa blessure nous a guéris. (Id. 5) Et encore : Il a expié les péchés de tous. Ainsi les prophètes ont connu d’avance la passion, sa cause, les biens qui en découleraient pour nous, la sépulture, la résurrection, l’ascension, la trahison ; le jugement, et ils ont fait de tout une description exacte ; et celui qui les a envoyés, qui leur a fait annoncer ces choses, les aurait lui-même ignorées ! Quel homme sensé pourrait le dire ? Vous voyez qu’il ne faut pas s’attacher simplement aux paroles.

Mais ce n’est pas la seule chose difficile à expliquer ; ce qui suit ne l’est pas moins. Car que dit-il ? Mon Père, s’il est possible, que ce calice passe loin de moi. Vous voyez non seulement qu’il ignore, mais encore qu’il refuse le crucifiement : car voici ce qu’il dit : S’il est possible, que je ne sois pas crucifié, que je ne sois pas mis à mort : et cependant lorsque Pierre, le chef des apôtres, dit : A Dieu ne plaise, Seigneur ! cela ne vous arrivera point, il le reprit si fortement qu’il lui dit : Retire-toi de moi, Satan : tu es un scandale pour moi, parce que tu ne goûtes pas ce qui est de Dieu, mais ce qui est des hommes (Mat 16,29) ; et cela, bien qu’un peu auparavant il l’eût appelé bienheureux. Ainsi il lui paraissait si extraordinaire de n’être pas crucifié, qu’à celui qui avait reçu du Père une révélation spéciale, à celui qui avait été proclamé bienheureux, à celui qui avait pris en main les clefs des cieux, il donne le nom de Satan, de pierre de scandale, et le réprimande comme ne goûtant pas les choses de Dieu, pour lui avoir dit : A Dieu ne plaise, Seigneur ! il ne vous arrivera pas d’être crucifié. Eh bien ! après avoir ainsi repris son disciple, après s’être ainsi indigné contre lui jusqu’à l’appeler Satan malgré les éloges qu’il venait de lui donner, et tout cela pour lui avoir dit : Vous ne serez pas crucifié, comment en arrive-t-il lui-même à ne vouloir plus être crucifié ? Comment, en outre, faisant le portrait du bon pasteur, dit-il que la plus grande preuve de sa vertu c’est de s’immoler pour ses brebis ? Car voici ses paroles : Moi, je suis le bon pasteur : le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Et il ne s’en tient pas là ; il ajoute : Mais le mercenaire et celui qui n’est point pasteur, voyant le loup venir, laisse là les brebis et s’enfuit. (Jn 10,11) S’il est d’un bon pasteur d’endurer même la mort, et d’un mercenaire de ne pas vouloir s’y exposer, comment, tout en disant qu’il est le bon pasteur, demande-t-il à n’être pas immolé ? Comment peut-il dire : Je donne ma vie de moi-même? (Id 18) Si c’est de vous-même que vous la donnez, pourquoi demandez-vous à un autre de rie pas la donner ? Comment saint Paul trouve-t-il en cela matière a le louer ? disant : Qui étant en la forme de Dieu, n’a pas truque ce fût pour lui une usurpation de se faire égal à Dieu, mais il s’est anéanti lui-même, prenant la forme d’esclave, ayant été fait semblable aux hommes et reconnu (15) pour homme par les dehors. Il s’est humilié lui-même, s’étant abaissé jusqu’à la mort, et à la mort de la croix. (Phi 2,6-8) Et c’est de Jésus-Christ lui-même que viennent ces autres paroles : Et si mon Père m’aime, c’est parce que je quitte ma vie pour la reprendre. (Jn 10,17) Mais si, loin de suivre en cela sa propre volonté, il demande le contraire à son Père, comment son Père peut-il l’aimer précisément à cause de cela ? Car nous n’aimons que ce qui est conforme à nos désirs. Comment donc saint Paul peut-il dire encore : Aimez-vous les, uns les autres, comme le Christ nous a aimés et s’est livré lui-même pour nous ? (Eph 5,2) Et le Christ lui-même, sur le point d’être crucifié, disait : Mon Père, l’heure est venue, glorifiez votre Fils (Jn 17,1), appelant gloire sa croix. Et pourquoi tantôt la rejette-t-il, tantôt la demande-t-il ? Que la croix soit une gloire, il suffit pour vous en convaincre d’écouter l’Évangéliste : L’Esprit n’avait pas encore été donné, parce que Jésus n’était pas encore glorifié. (Id 17,39)

Ce qu’il veut dire par là, le voici : La grâce n’avait pas encore été donnée, parce que la haine de Dieu n’était pas encore dissipée, la croix n’ayant pas encore été dressée. Car la croix a mis fin à la colère de Dieu contre les hommes, elle a réconcilié le Créateur avec la créature, fait de la terre un ciel, élevé les hommes au rang des anges, détruit l’empire de la mort, énervé la puissance du démon, brisé la tyrannie du péché, délivré la terre de toute erreur, ramené la vérité, chassé les démons, renversé les temples, anéanti les autels, fait évanouir la fumée des sacrifices, propagé le règne de la vertu et enraciné l’Église. La croix, c’est la volonté du Père, la gloire du Fils, la joie du Saint-Esprit ; c’est en la croix que saint Paul se glorifiait : Pour moi, disait-il, à Dieu ne plaise que je me glorifie, si ce n’est dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ. (Gal 6, 14) La croix, elle est plus brillante que le soleil, plus éclatante que ses rayons. Lorsque le soleil s’obscurcit elle brille, et s’il est obscurci, ce n’est pas qu’il soit anéanti, mais sa splendeur est effacée par celle de la croix. La croix a déchiré la cédule de notre dette, elle a rendu inutile la prison de la mort, elle nous a montré jusqu’où allait l’amour divin : Car Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point. (Jn 3,16) Et de nouveau saint Paul : Nous avons été réconciliés avec lui par la mort de son Fils. (Rom 5,10) La croix, c’est un rempart inexpugnable, une armure invincible, la sûreté des riches, la richesse des pauvres, une protection contre les embûches, un bouclier contre les ennemis, la destruction des passions, la possession de la vertu, le miracle étonnant et singulier entre tous : Cette génération demande un miracle, et il ne lui sera donné d’autre miracle que celui du prophète Jonas (Mat 12,39) ; et encore saint Paul : Car les Juifs demandent des miracles et les Grecs cherchent la sagesse ; et nous, nous prêchons le Christ crucifié. (1Co 1,22) La croix a ouvert le paradis, y a introduit le bon larron et conduit vers le ciel le genre humain qui allait périr certainement et qui n’était même plus digne de la terre. Eh quoi ! tant de biens ont découlé et découlent encore de la croix, et Jésus-Christ ne veut pas être crucifié, croyez-vous ? Mais qui pourrait parler ainsi ? S’il ne l’avait pas voulu, qui l’aurait forcé ? qui l’aurait contraint ? Comment aurait-il envoyé des prophètes pour annoncer son crucifiement, s’il ne devait pas être crucifié et ne le voulait pas ? Pourquoi appelle-t-il la croix un calice, si ce n’est parce qu’il doit être crucifié ? Ce mot ne peut qu’indiquer quel était son désir. Ceux qui ont soif se réjouissent quand ils pensent qu’ils sont sur le point de boire, et lui se réjouit en pensant que le moment approche où il sera crucifié. C’est pourquoi il dit : J’ai désiré d’un grand désir de manger cette Pâque avec vous. (Luc 22,15) Ce n’est pas sans intention qu’il parle ainsi, mais parce que le lendemain la croix l’attendait.

3. Mais comment, après avoir appelé gloire sa passion, après s’être fâché contre le disciple qui voulait le détourner de la croix, après avoir proclamé que le caractère distinctif d’un bon pasteur c’était de se faire immoler pour ses brebis, après avoir dit qu’il désirait sa passion d’un grand désir et avoir couru vers elle de lui-même, comment, dis-je, peut-il demander qu’elle n’arrive pas ? S’il ne le voulait pas, était-ce difficile à lui d’empêcher ceux qui venaient le prendre ? Voyez plutôt comme il vole au-devant de son supplice. Lorsqu’ils furent arrivés à lui, il leur dit : Qui cherchez-vous ? Et ils répondirent : Jésus. Il leur dit alors : C’est moi, et ils furent renversés, et ils tombèrent parterre. (Jn 18,6) Après les avoir aveuglés et leur avoir montré qu’il aurait pu s’enfuir, il se livra à eux pour nous apprendre que ce n’est ni la nécessité, ni la force, ni la violence des ennemis qui l’a réduit en cet état, mais qu’il a tout supporté parce qu’il l’a voulu, qu’il l’a choisi, et que depuis longtemps il l’avait ainsi réglé. C’est pour cela que les prophètes l’avaient précédé, que les patriarches avaient prophétisé, et que tant de prédictions en paroles et en figures avaient annoncé la croix. Le sacrifice d’Isaac nous avait figuré la croix ; aussi Jésus-Christ a dit : Abraham, votre père, a tressailli pour voir ma gloire ; il l’a vue et il s’est réjoui. (Jn 8,56) Ainsi le patriarche se serait réjoui en voyant l’image de la croix, et Jésus voudrait éloigner cette croix ! Si Moïse vainquit Amalec, c’est parce qu’il préfigura la croix ; parcourez l’Ancien Testament et vous verrez la croix annoncée de mille manières. Comment en eût-il été ainsi, si Celui qui devait être crucifié ne l’avait pas voulu ? Mats ce qui suit est encore plus difficile à expliquer. Après avoir dit : Que ce calice passe loin de moi, il ajoute : Non ma volonté, mais la vôtre. (Mat 26,39) Ces mots, à les prendre littéralement, nous indiquent, deux volontés opposées entre elles, le Père voulant que le Fils soit crucifié, et le Fils ne le voulant pas. Partout cependant nous voyons le Fils préférant et voulant les mêmes choses que son Père. En effet, lorsqu’il dit : Faites-leur cette grâce que, comme vous et moi nous sommes uns, ils soient aussi une seule chose en nous (Jn 17,11), il fait entendre clairement que le Père et le Fils n’ont qu’un même vouloir. Et dans cet autre passage : Les paroles que je vous dis, ce n’est pas moi qui les dis ; mais mon Père qui demeure en moi fait lui-même ce que je fais (Jn 14,10), c’est la même vérité qui ressort. Et lorsqu’il dit : Je ne suis point venu de moi-même (Id 7,28), ou encore : Je ne puis rien faire de moi-même (Id 5,30), il ne veut pas faire entendre qu’il soit privé du pouvoir ou de parler ou d’agir, loin de là, mais il veut montrer combien leurs volontés sont en harmonie, combien dans les paroles, dans les actions, partout enfin, la volonté du Père est la même que celle du Fils, ce que du reste j’ai déjà montré bien des fois. Ces mots : Je ne parle pas de moi-même, montrent non pas l’impuissance, mais le parfait accord. Comment donc expliquer ce passage : Non ma volonté, mais la vôtre ? Nous sommes arrivés à une grande difficulté ; mais attention ! j’ai été long, sans doute, mais je sais que votre zèle ne se lasse pas, et je me hâte d’arriver à la solution. Pourquoi ces paroles ? Appliquez-vous de toutes vos forces. Ce dogme de l’Incarnation est bien difficile à croire. Cet amour immense, ces abaissements incompréhensibles nous remplissent d’étonnement, et pour les admettre, nous avons besoin de nous y préparer longtemps. Voyez donc ce que c’est que d’entendre et que d’apprendre que Dieu, l’Ineffable, l’Incorruptible, l’Incompréhensible, l’Invincible, Celui qui tient dans ses mains la terre entière (Psa 104,4), qui regarde la terre et elle tremble, qui touche les montagnes et elles s’embrasent (Psa 104,32), dont la majesté, lors même qu’elle se tempère, accable les chérubins qui se couvrent de leurs ailes à sa vue, Celui qui surpasse toute intelligence, qui défie toute pensée, qui s’élève bien au-dessus des anges, des archanges, de toutes les puissances célestes, que Celui-là, dis-je, ait consenti à se faire homme, à se revêtir de cette chair formée de terre et de boue, à descendre dans le sein d’une vierge, à y demeurer captif pendant neuf mois, à se nourrir de lait, en un mot, à agir en tout comme les hommes. Or comme cette chose était si extraordinaire que, même après l’événement, beaucoup refusent de la croire, il a envoyé d’abord des prophètes pour l’annoncer. C’est ce que prédisait le Patriarche quand il s’écriait : C’est d’un bourgeon, mon Fils, que vous êtes sorti. Vous vous êtes couché et vous avez dormi comme le lion. (Gen 49,9) Voici que la vierge, dit Isa. concevra et enfantera un fils dont le nom sera Emmanuel. (Isa 7,12) Et en un autre endroit : Nous l’avons vu comme un enfant, comme une racine dans une terre desséchée. (Id 53,2) La terre desséchée, c’est le sain de la Vierge qui n’avait rien reçu de l’homme, mais qui avait enfanté son fils en dehors des lois de la nature. Un enfant, ajoute-t-il, nous est né, un fils nous a été donné. (Isa 9,6) Et encore : Il sortira une tige de la racine de Jessé et une fleur s’élèvera sur cette tige. (Isa 11,1) Et Baruch, dans Jérémie : C’est notre Dieu ; tout autre disparaîtra auprès de lui ; il a trouvé la véritable vie, la véritable science, et il l’a communiquée à Jacob son serviteur et à Israël son bien-aimé. Ensuite il a apparu sur cette terre et il a conversé avec les hommes. (Bar 3,36-38) David prédisait aussi qu’il viendrait revêtu de notre chair : Il viendra comme la rosée sur la toison, comme une goutte d’eau tombant sur la terre, pour marquer qu’il est descendu sans bruit et sans agitation dans le sein d’une vierge.

4. Cela toutefois ne lui a pas suffi : descendu parmi nous, de peur qu’on ne croie à une illusion, non seulement il se fait voir, mais il se fait voir longtemps et passe par toutes les vicissitudes que subissent les hommes. Ce n’est pas tout d’un ; coup qu’il arrive à l’état d’homme complet et parfait, mais il descend dans lie sein d’une vierge, il est porté dans ses chastes entrailles, il est mis au monde, nourri de lait, il grandit afin que la longueur de l’épreuve et les changements successifs que le temps a menés nous soient un témoignage irrécusable : bien plus, il ne se contente pas même de cette preuve ; mais revêtu de notre chair, il permet que son humanité ne soit pas étrangère aux faiblesses de notre nature, à la faim, à la soif, au sommeil, à la fatigue ; enfin, il la laisse à mesure qu’il avance vers la croix, éprouver ce qu’éprouvent les autres hommes. De là cette sueur qui découle de tout son corps, cet ange qui vient le fortifier, cette anxiété, cette affliction. Car avant de prononcer les paroles qui nous occupent, il avait dit : Mon âme est troublée, et elle est triste jusqu’à la mort. (Mat 26,38) Si donc, après tout cela, l’esprit exécrable de Satan, par l’organe de Marcion du Pont, de Valentin, de Manichée le Perse et de tant d’autres hérétiques, a voulu nier la vérité de l’Incarnation et a fait retentir cette parole infernale que Jésus ne s’était pas incarné, qu’il n’avait pas revêtu notre chair, que tous ces dires n’avaient pas de base solide, que ce n’était qu’illusion et apparence, et cela malgré le témoignage éclatant que rendaient la vie de Jésus, ses souffrances, sa mort, son tombeau, sa faim, que serait-ce si ce témoignage avait manqué et combien le démon n’aurait-il pas répandu avec plus de succès ces détestables blasphèmes de l’impiété ? C’est pourquoi, de même qu’il a été soumis et à la faim, et au sommeil, et à la fatigue, et à la soif, de même quand il voit la mort, se présenter, Jésus demande qu’elle s’éloigne, montrant par là qu’il a pris l’humanité, et avec elle les faiblesses de notre nature, qui ne peut sans douleur souffrir la destruction de la vie présente. Si Jésus n’avait pas prononcé les paroles gué j’essaye de vous expliquer, c’est alors que le démon aurait pu dire : s’il était homme, il aurait dû éprouver ce qu’éprouvent les hommes, c’est-à-dire, à la vue de la croix être saisi de crainte et de terreur, ne pas rester sans gémir en se voyant arracher à la vie de ce inonde : car l’amour des choses présentes est naturel en nous. Aussi voulant nous assurer qu’il avait pris notre chair, et confirmer la réalité de son incarnation, il met dans la plus grande évidence les douleurs qu’il souffre.

Voilà ma première réponse ; en voici une autre qui n’est pas moins forte. Écoutez : Le Christ, descendu parmi nous, voulait nous enseigner toute vertu ; mais tout maître enseigne aussi bien par ses actions que par sa parole c’est même là le meilleur moyen d’instruire. Le pilote fait asseoir son élève auprès de lui, lui montre comment il faut tenir le gouvernail et joint la parole à l’exemple, il ne se contente point de parler, il ne se contente point d’agir uniquement. Le maçon qui veut enseigner à un apprenti comment on bâtit un mur, l’instruit par la parole, l’instruit par l’action. Il en est de même du tisserand, du tapissier, de l’orfèvre, de tout art en un mot : partout on enseigne et par la parole et par l’action. Donc, comme Jésus était venu pour nous apprendre toute vertu, non content de nous dire ce qu’il faut faire, il le fait lui-même. Celui qui fera et enseignera, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux. (Mat 5,19) Voyez ! il nous a ordonné d’être humbles et doux ; il nous l’a enseigné par ses paroles, remarquez comme il nous l’enseigne aussi par ses actions. C’est en disant : Bienheureux les simples d’esprit, bienheureux ceux qui sont doux (Mat 5,3, 4), qu’il nous en a donné le précepte. Comment l’a-t-il pratiqué ? Ayant pris un linge il s’en ceignit et lava les pieds de ses disciples. (Jn 13,4, 5) Que pourra-t-on trouver de comparable à cette humilité ? Ce n’est donc pas seulement par la parole qu’il enseigne cette vertu, c’est encore par l’action. Il nous montre aussi par ses actions qu’il faut être doux et ne point garder de rancune. Comment cela ? Ayant reçu un soufflet d’un des esclaves du grand prêtre, il se contente de lui dire :Si j’ai mal parlé, rends témoignage du mal ; mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? (Jn 18,23) II nous a commandé de prier pour nos ennemis ; il nous l’enseigne aussi par ses actes ; élevé sur la croix, il dit : Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. (Luc 18,34) C’est parce qu’il nous a ordonné de prier pour nos ennemis qu’il prie lui-même pour eux, bien qu’il pût leur pardonner de son propre chef. Il nous a encore commandé de faire du bien à ceux qui nous haïssent et nous affligent (Mat 5,44) ; il l’a fait lui-même en maintes circonstances ; il délivrait du démon les Juifs, les Juifs qui l’appelaient possédé du démon ; il faisait du bien à ses persécuteurs, il nourrissait ceux qui lui dressaient des embûches, et à ceux qui voulaient le crucifier il ouvrait son royaume. Il disait à ses disciples : Ne possédez ni or, ni argent, ni aucune monnaie dans vos ceintures (Mat 10,9), et les exhortait par là à la pauvreté ; il nous enseigne ce précepte aussi par ses actions : Les renards, disait-il, ont des tanières et les oiseaux du ciel des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. (Mat 8,20) Il n’avait ni table, ni maison, ni rien de semblable, non qu’il ne pût s’en procurer, mais parce qu’il voulait nous apprendre à suivre cette voie. C’est de la même manière qu’il nous a appris à prier. Les apôtres lui disaient : Enseignez-nous à prier. (Luc 11,1) Et il prie pour qu’ils apprennent à prier. Mais il fallait leur enseigner, outre la nécessité de prier, la manière de le faire. Aussi leur donna-t-il une prière ainsi conçue : Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié, que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour et pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, et ne nous induisez point en tentation (Luc 11,2, 4), c’est-à-dire, en péril, en embûches. Comme donc il leur avait enseigné cette prière, ne nous induisez point en tentation, il la leur enseigne encore par son exemple, quand il dit : Mon Père, s’il est possible, que ce calice passe loin de moi; et il leur montre que les saints ne provoquent pas les dangers, qu’ils ne s’y précipitent pas ; que, quand les dangers arrivent, ils restent fermes, à la vérité, et déploient fout leur courage, mais qu’ils ne s’y jettent pas et ne les affrontent pas d’eux-mêmes. Quoi encore ? il veut nous enseigner l’humilité et nous délivrer de la présomption. C’est pour cela qu’il est dit au même endroit : S’étant avancé, il pria; et qu’après sa prière il dit à ses disciples : Vous n’avez pu veiller une heure avec moi ! Veillez et priez afin que vous n’entriez point en tentation. Vous le voyez, il ne se contente pas de prier, il exhorte encore : car, dit-il, l’esprit est prompt, mais la chair est faible. (Mat 26,39, 41) Il le fait pour chasser de leur âme l’orgueil et la vanité, pour les rendre humbles et modestes. Donc, la prière qu’il voulait leur enseigner, lui-même la pratiqua, humainement sans doute et non comme Dieu (la Divinité étant impassible et immuable), mais seulement comme homme. Il pria pour nous apprendre à prier et à demander toujours que les dangers s’éloignent de nous, et, si cela ne nous est pas donné, à nous soumettre avec amour au bon plaisir de Dieu. C’est pour cela qu’il dit : Non ma volonté, mais la vôtre, non que sa volonté diffère de celle de son Père, mais pour apprendre aux hommes que, dans leurs appréhensions, leurs craintes, au milieu du danger, et même quand ils se voient arracher à la vie présente, ils doivent toujours préférer à leur propre volonté la volonté de Dieu. Saint Paul, voulant nous apprendre les mêmes choses, nous en donna l’exemple par ses actions ; d’abord il demande que les dangers s’éloignent de lui : C’est pour cela, dit-il, que j’ai prié trois fois le Seigneur (2Co 10, 2) ; et comme Dieu ne voulut pas le délivrer, il ajoute : Je me glorifierai encore plus dans mes faiblesses, dans les outrages, dans les persécutions. Ce que j’ai dit est-il obscur ? je vais le rendre plus clair. Saint Paul était environné de dangers et il demandait à en être délivré. Il avait entendu le Christ lui dire : Ma grâce te suffit ; car ma puissance se fait mieux sentir dans la faiblesse. Lorsqu’il vit que telle était la volonté de Dieu, il lui sacrifia sa volonté propre. Il nous apprit donc par sa prière ces deux choses : d’abord à ne pas courir au-devant du danger, et à demander d’en être délivré, ensuite, s’il arrive, à le supporter avec courage et à préférer à sa propre volonté la volonté de Dieu. Nous qui connaissons toutes ces choses, prions donc pour ne jamais entrer en tentation, et, si nous y entrons, supplions notre Dieu de nous donner patience et courage, et préférons toujours la volonté de Dieu à notre volonté. Par là nous achèverons dans la tranquillité notre vie terrestre et nous posséderons un jour les biens éternels ; puissions-nous tous en jouir, par la grâce et la charité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, auquel, ainsi qu’au Père et au Saint-Esprit, soient gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

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