‏ 1 Corinthians 1:1

PRÉFACE POUR LES HOMÉLIES DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME SUR LES DEUX ÉPÎTRES AUX CORINTHIENS

§ I.

– 1° Du mérite de ces Homélies. – 2° Du prologue de ces mêmes Homélies. – 3° Quelques savants ne veulent pas qu’il soit de saint Chrysostome.

1° Parmi les œuvres de saint Chrysostome les plus estimées et les meilleures, on compte les homélies sur les deux épîtres aux Corinthiens. Ces homélies sont au premier rang pour l’élégance de la forme aussi bien que pour l’importance de la matière. On peut le dire surtout des homélies sur la première épître, que l’on préfère généralement aux homélies sur, la seconde épître, à cause du style qui en est plus figuré et plus soigné. On remarque en effet dans les premières une diction plus abondante, un grand nombre de mots piquants et de détails intéressants. Il serait difficile de trouver rien qui soit travaillé avec plus de soin que ces homélies : c’est au point que plus d’un parmi les lecteurs modernes trouvera que l’auteur va trop loin en ce genre et qu’il excède les justes bornes. Mais en cela le saint Docteur n’a fait que remplir le premier et principal devoir d’un orateur qui est de connaître à fond le goût et l’esprit de son auditoire, pour s’y conformer rigoureusement. Il ne se trompait pas puisqu’il plaisait, et il plaisait tellement, qu’il était souvent interrompu soit par des frémissements approbateurs, soit même par des applaudissements bruyants qui éclataient malgré tous les efforts du prédicateur pour empêcher ces sortes de manifestations. Les controverses fréquentes et les luttes pour ainsi dire corps à corps avec les philosophes profanes, avec les adorateurs des faux dieux, avec certains hérétiques, des détails concernant les mœurs du siècle, viennent encore ajouter un nouvel intérêt à ces homélies sur la première épître.

2° Ces homélies sont précédées d’une préface que nul ne ferait difficulté d’attribuer à saint Chrysostome, si l’on n’y lisait le passage suivant : « Paul a beaucoup souffert dans cette ville ; le Christ s’y montra à lui et lui dit : Ne te tais point, mais parle : parce qu’un peuple nombreux m’appartient dans cette ville. Et il y demeura deux ans. C’est là que le démon maltraita les exorcistes juifs, là que certaines personnes touchées de repentir brûlèrent des livres de magie, et il y en eut pour cinquante mille deniers de brûlés ; là enfin que Paul fut battu en présence de Gallion, le proconsul, siégeant sur son tribunal ».

3° il y a tant de grosses erreurs dans ce passage, qu’il est difficile de croire qu’un homme aussi versé dans les saintes Écritures que l’était saint Chrysostome, en soit l’auteur. Est-ce l’un des hommes qui a le mieux possédé la sainte Écriture ? est-ce surtout le commentateur des Actes, l’homme qui avait si bien étudié toutes les démarches comme toutes les paroles de l’apôtre saint Paul ? est-ce bien celui – là qui a pu transposer d’Éphèse à Corinthe deux faits aussi importants que celui du démon maltraitant les fils du juif Scéva qui tentaient de l’exorciser, et que celui des livres de magie brûlés en si grande quantité ? C’est là, encore une fois, quelque chose qu’on a de la peine à croire. Ce n’est pas non plus Paul, mais Sosthène qui fut battu. Il est bien vrai que l’on rencontre quelques lapsus memoriae dans saint Chrysostome ; il cite quelquefois un livre de l’Écriture pour un autre ; mais celui-ci serait bien fort. Toutefois, si l’on retranche cet endroit, le reste de la pièce est si bien fait, si bien tourné, qu’il me semble y reconnaître saint Chrysostome ; et ce qui m’empêche surtout d’adopter pleinement l’avis des hommes doctes qui nient l’authenticité de cette préface, c’est qu’elle se termine de telle manière que l’auteur de la première homélie semble prendre de là son point de départ comme s’il reprenait le fil de son discours. Pour preuve que la mémoire fait quelquefois défaut à saint Chrysostome, voyez le commentaire sur l’épître aux Galates, chap. 1,1, où le saint Docteur met Milésiens au lieu d’Éphésiens.

§ II.

– 1° Que les Homélies sur la première Épître aux Corinthiens furent prononcées à Antioche, selon le témoignage de saint Chrysostome lui-même. – 2° Qu’elles contiennent beaucoup de choses d’un grand intérêt touchant les philosophes profanes : – 3° Touchant les hérétiques Manichéens et Marcionites. – 4° Rite ridicule des Marcionites. – 5° Que les mœurs des chrétiens d’Antioche y sont censurées avec énergie. – 6° Diverses autres observations.

1° C’est dans la vingtième homélie que saint Chrysostome nous apprend qu’il prêchait à Antioche, et voici à quelle occasion : Il y avait dans cette ville beaucoup de riches avares, très peu portés à la pratique de l’aumône ; ils ne savaient que repousser durement, sans leur donner même une obole, les pauvres qui se présentaient sur leur passage. De leur côté, les pauvres usaient des moyens les plus barbares pour émouvoir la pitié ; les uns crevaient les yeux à leurs enfants ; les autres, pour attirer l’attention de la foule, mangeaient des cuirs de vieux souliers ; ceux-ci se plantaient des clous dans la tête, ceux-là demeuraient assis jusqu’au ventre dans de l’eau glacée ; d’autres avaient recours à des moyens encore plus singuliers et plus douloureux. La vue de ces horreurs émouvait ces citoyens opulents qui donnaient alors l’argent à pleines mains à ceux dont ils venaient de repousser les prières. Pour flétrir une pareille conduite, comme c’était son devoir, le saint Docteur ne trouve pas de termes assez forts ; et afin de les corriger par un exemple, il leur rappelle en la mémoire ces anciens habitants d’Antioche qui florissaient dans les temps apostoliques, qui furent les premiers appelés chrétiens, et qui prodiguaient si généreusement leurs biens pour subvenir aux besoins des pauvres et des églises. Mais parce que ces riches avaient coutume de renvoyer les indigents et les mendiants à l’église d’Antioche, qui jouissait de gros revenus, le savant Docteur leur répond que l’aumône faite par l’Église ne leur conférera aucun mérite s’ils ne donnent eux-mêmes largement pour le soulagement des pauvres. Saint Chrysostome nous dit dans une autre homélie que l’église d’Antioche pouvait, avec son seul revenu, pourvoir à l’entretien journalier de trois mille veuves et vierges. Il est donc constant, par le témoignage de saint Chrysostome lui-même, que ces Homélies furent prononcées à Antioche.

2° Les paroles de l’apôtre fournissent à l’orateur l’occasion de sorties fréquentes contre les philosophes profanes, contre les adorateurs des idoles. Il rapporte (troisième homélie) une dispute d’un platonicien avec un chrétien, dans laquelle un raisonne de part et d’autre avec tant d’irréflexion, que les deux adversaires en viennent jusqu’à parler contre leur propre cause et à plaider le contre-pied sans s’en apercevoir. Il n’est pas rare qu’il attaque Platon : il l’accuse d’avoir honoré des lieux auxquels il ne croyait pas (Hom 29) ; il parle de son voyage en Sicile (Hom. 4) ; il dit que ce philosophe se fatigua longtemps autour du point de la ligne et des angles. Il cite des vers d’un poète inconnu, et raconte une histoire honteuse de la Pythie (Hom 29). Il cite l’exemple de Socrate qui supportait sans se plaindre l’humeur fâcheuse et satirique de sa femme. À ce trait, les auditeurs ayant poussé de bruyants éclats de rire, l’orateur les réprimanda par ces paroles : « Vous riez aux éclats, et moi je gémis profondément lorsque je vois des païens se montrer plus sages que nous, à qui notre loi commande d’imiter les anges ; que dis-je de chercher à ressembler à Dieu lui-même par la mansuétude et la patience (Hom 27) ». il parle aussi des athées Diagoras et Théodore (Hom. 4). Il dit çà et là quelques mots de Pythagore (Hom. 7). Il dit que c’était par vanité que Diogène, le cynique, habitait dans un tonneau et étalait à tous les yeux les haillons dont il était couvert (Hom 35). Il critique de même divers autres philosophes grecs.

3° Il combat souvent le : manichéisme (Hom 7, 28, 29) ; hérésie dont le venin était répandu par tout l’Orient. Le saint Docteur parle encore au commencement de l’homélie quarante-et-unième de certains hérétiques qui soutenaient que nous ressusciterions avec un autre corps que celui avec lequel nous vivons sur cette terre. Je crois que ces hérétiques n’étaient autres que les manichéens. En effet, comme les manichéens attribuaient au démon la création de notre corps, et qu’ils le considéraient comme essentiellement mauvais, l’opinion que nous ressusciterions avec un autre corps, devait nécessairement être la leur. Cette opinion, saint Chrysostome la rappelle encore dans la dixième homélie sur la seconde aux Corinthiens.

4° Ce sont encore les marcionites qui sont en butte à ses attaques, particulièrement lorsqu’il en vient à ce passage difficile à expliquer : « Autrement, que feront ceux qui sont baptisés pour les morts ? « (1Co 15,29) Voulez-vous », dit-il, « que je vous rapporte comment les malheureux qui sont infectés du venin de l’hérétique Marcion, abusent de cette parole ? Je n’ignore pas que je vais vous exciter à rire : je parlerai néanmoins afin de mieux vous détourner de cette peste. Lorsqu’un catéchumène meurt parmi eux, ils font cacher sous le lit du mort un homme vivant, puis s’approchant du mort, ils lui adressent la parole, et lui demandent s’il veut recevoir le baptême. Le mort, bien a entendu, ne répond pas, mais la personne qui est cachée sous le lit répond pour lui et dit qu’il veut être baptisé ; et alors on le baptise au lieu de celui qui est mort. Voilà quelle espèce de comédie ils jouent ; tel est l’empire que le diable exerce dans l’esprit des ignorants. Et lorsqu’on leur reproche cette absurde et criminelle pratique, ils répondent en citant cette parole de l’apôtre : ceux qui sont baptisés pour les morts ». Saint Chrysostome combat aussi les pneumatomaques, qui niaient la divinité du Saint-Esprit, dans l’homélie vingt-neuvième. Mais il n’insiste pas beaucoup sur ce sujet.

5° La correction des mœurs occupe aussi une large place dans ces homélies. Les mœurs, à Antioche, étaient fort dissolues ; le paganisme chassé des doctrines s’était retranché dans les mœurs et dans les coutumes. Ainsi, la célébration des mariages se faisait au milieu d’un grand vacarme de cymbales, de fêtes, de danses, de chansons et de quolibets obscènes, en un mot d’un grand déploiement de pompes diaboliques. À la tombée de la nuit, la nouvelle mariée était conduite sur la place, au milieu d’une troupe de vauriens et d’hommes perdus de vices qui vomissaient toutes sortes de propos déshonnêtes entendus des jeunes filles qui faisaient partie de l’escorte. On croyait tout permis ces jours-là. Si, plus tard, d’un tel mariage il naissait un enfant, il donnait lieu à, une multitude de pratiques superstitieuses. Par exemple, on allumait plusieurs lampes auxquelles on appliquait des noms, et l’on donnait ensuite à l’enfant le nom de celle dont la lumière avait duré le plus longtemps. On lui faisait porter en guise d’amulettes, des sistres et un fil de pourpre. Il y avait encore beaucoup d’autres superstitions à propos des naissances, et surtout des décès et des funérailles où l’on voyait des troupes de pleureuses comme chez les anciens païens.

6° Dans l’homélie dix-neuvième, saint Chrysostome, après avoir parlé de la virginité assez au long, renvoie encore à son livre de la Virginité. Dans l’homélie vingt-quatrième, il s’exprime si nettement, si clairement au sujet de la présence de Jésus-Christ dans l’Eucharistie, il l’affirme si énergiquement et tant de fois, qu’à moins d’être aveuglé par une opinion préconçue sur cette matière, il est impossible de ne pas reconnaître que telle était la croyance de l’Église dans ce siècle. Dans l’homélie quarante-troisième, il dit que nul chrétien ne se mettait en prière avant de s’être lavé les mains, préparation extérieure qui était le signe de la préparation intérieure que demande la prière.

§ III.

– Des homélies sur la seconde aux Corinthiens.

Ces homélies n’ont pas été travaillées avec le même soin que les homélies sur la première. Le style en est moins abondant, moins ample ; le ton en est plus calme et se trouve du reste en rapport avec celui de cette seconde épître, beaucoup moins véhémente que la première. En sorte que dans l’un comme dans l’autre cas l’apôtre a, pour ainsi dire, donné le ton à son commentateur. Savile penchait à croire que les homélies sur la seconde épître auraient été prononcées à Constantinople, mais il est réfuté par Montfaucon, qui, d’accord avec Tillemont, se déclare pour Antioche.

L’orateur poursuit encore ici les Marcionites (Hom. 8) qui reconnaissaient la justice, mais non la bonté du Créateur, et les Manichéens, impies qui attribuaient la création de cet univers au démon. Il attaque encore d’autres hérétiques qui disaient que le monde était Dieu.

Entre autres choses dignes de remarque, saint Chrysostome applique à saint Barnabé ces paroles de saint Paul : cujus laus est in Evangelio, opinion contraire au sentiment le plus commun qui les applique à saint Luc. Il rapporte aussi (Hom 26) qu’Alexandre-le-Grand fut déclaré par le sénat romain le treizième grand dieu, ce que dit Montfaucon, je ne me souviens pas d’avoir lu nulle part ailleurs. Il mentionne un rite singulier et d’un usage fréquent, c’est que ceux qui entraient dans l’église baisaient le vestibule de l’église.

ARGUMENT DE LA PREMIÈRE ÉPÎTRE AUX CORINTHIENS

M. JEANNIN

Corinthe, qui est aujourd’hui la première ville de la Grèce, était déjà, dans les temps antiques, comblée de tous les avantages qui font l’agrément de la vie ; elle avait surtout plus de richesses qu’aucune autre cité : aussi un auteur profane lui a-t-il donné l’épithète d’άφνειὸν, c’est-à-dire riche
Άφνειὸν τε Κόρινθον, dit Homère, Iliade, B, v. 570. Et après lui Thucydide, 1,13, remarque que Corinthe dut ce nom à son opulence. Ce passage d’Homère est cité par Strabon, liv. VIII.
. Elle est située sur l’isthme du Péloponèse, position qui lui assura toujours une grande prospérité commerciale. Cette ville était aussi remplie de rhéteurs et de philosophes, et l’un des sept sages en était citoyen
Périandre.
. Je ne dis point ces choses par ostentation, ni pour faire montre d’érudition (que sert-il de savoir ces choses ?) ; je les dis parce qu’elles se rapportent à mon sujet. Paul souffrit beaucoup dans cette ville ; Jésus-Christ s’y montra à lui, et lui dit « Ne te tais point, mais parle, parce qu’un peuple nombreux m’appartient dans cette ville ». (Act 18,9-10) L’apôtre y demeura deux ans. C’est là qu’un démon maltraita les exorcistes juifs ; c’est là que furent brûlés ces livres de magie, en si grand nombre qu’on en évalua le prix à cinquante mille deniers. C’est là que Paul fut frappé devant le tribunal du proconsul Gallion
Voir la préface.
.

Lorsque le démon vit que la vérité pénétrait dans cette grande et populeuse cité, dans cette ville également célèbre et par son opulence et par sa sagesse, et qui était la capitale de la Grèce, depuis que la puissance de Sparte et d’Athènes était tombée, dès que le démon, dis-je, vit que les Corinthiens recevaient la parole de Dieu avec un grand empressement, que fit-il ? Il divisa les esprits. Il n’ignorait pas qu’un royaume, même le plus fort, ne peut se soutenir s’il est divisé contre lui-même. Il avait pour l’aider dans ce piège qu’il s’agissait pour lui de dresser, l’opulence et la sagesse mondaine des habitants. Ceux-ci se divisèrent donc en factions, et quelques individus, s’érigeant eux-mêmes comme chefs, se mirent à la tête de la multitude. Les uns se rangeaient derrière celui-ci, les autres derrière celui-là ; la fortune donnait des disciples à l’un, le savoir en donnait à l’autre. Les nouveaux docteurs se vantaient même à leurs adeptes d’avoir à leur enseigner quelque chose de plus que l’Apôtre. C’est à cette prétention que l’Apôtre fait allusion, lorsqu’il dit : « Je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels ». (1Co 3,1) Évidemment, si l’enseignement n’a pas été plus complet, c’est la faute de la faiblesse des Corinthiens et non de l’impuissance de Paul ; c’est ce qu’il veut donner à entendre par cette parole : « Vous vous êtes enrichis sans nous ». (1Co 4,8)

Ce n’était pas peu de chose que de déchirer l’Église ; rien ne pouvait être plus funeste. Ce n’était pas tout, un autre crime se commettait encore en cette ville : quelqu’un d’entre les frères entretenait un commerce criminel avec sa belle-mère, et, loin d’en être humilié par la réprobation universelle, il faisait secte et savait inspirer à ses adeptes des sentiments d’orgueil. C’est ce qui fait dire à l’apôtre : « Et vous êtes encore enflés d’orgueil, et vous n’avez pas au contraire été dans les pleurs ». (1Co 5,2)

Quelques-uns, et c’étaient les moins mauvais, se laissaient entraîner par la gourmandise, jusqu’à manger des viandes offertes aux idoles, allaient s’attabler dans les temples des faux dieux, et perdaient tout. D’autres avaient entre eux des contestations et des querelles d’argent qu’ils portaient devant les tribunaux du dehors. Il y en avait aussi qui se promenaient pour se faire admirer parmi eux avec de longues chevelures : saint Paul veut qu’ils coupent cette parure qui ne convient qu’aux femmes.

Un autre abus grave existait : dans les églises, les riches mangeaient à part et ne partageaient point avec les pauvres. Les chrétiens de Corinthe avaient aussi le tort de tirer vanité des grâces qu’ils recevaient du Saint-Esprit ; il en résultait des jalousies très pernicieuses à la concorde de l’Église.

La doctrine touchant la résurrection était parmi eux assez chancelante. Quelques-uns ne croyaient que très faiblement à la résurrection des corps, n’étant pas complètement affranchis de la folie hellénique. La philosophie grecque produisait cette incrédulité ainsi que tous les autres maux. Les sectes entre lesquelles ils se partageaient, étaient elles-mêmes un emprunt fait à la philosophie. Car les philosophes étaient continuellement opposés, les uns aux autres ; chacun d’eux, par un vain désir de réputation et de domination, combattait les opinions des autres, et s’efforçait d’ajouter quelque chose aux découvertes antérieures.

Tels étaient aussi les chrétiens de Corinthe, parce qu’ils voulaient tout décider par la raison. Ils écrivirent à l’apôtre par l’intermédiaire de Fortrinat, de Stephanas et d’Achaïque, et ce fut aussi par le ministère de ceux-ci que Paul leur adressa son épître. Il le dit expressément à la fin de cette épître, à propos de la question du mariage et de la virginité sur laquelle il avait été consulté par eux : « Quant aux choses dont vous m’avez écrit… » (1Co 7,1). Pour lui il ne traite pas seulement dans sa lettre les sujets sur lesquels on lui avait écrit) mais d’autres encore qui concernaient leurs défauts dont il était parfaitement instruit.

Il charge Timothée de porter son épître, parce qu’il sait bien que quelque poids que sa lettre aurait, la présence de son disciple ne laisserait pas que d’y ajouter un appoint considérable. Comme ceux qui divisaient l’Église avaient honte de passer pour des gens que l’ambition faisait agir, ils imaginaient divers prétextes pour cacher la passion qui les travaillait ; ainsi ils prétendaient que leur enseignement était plus parfait, et leur sagesse plus relevée que celle des autres. C’est contre cette présomption que Paul s’élève tout d’abord ; il la regarde comme la racine d’où sortent les maux et les divisions qu’il veut détruire, et il use d’une très grande franchise. Les Corinthiens étaient ses disciples plus que tous les autres ; aussi leur dit-il : « Si je ne suis pas l’apôtre des autres, je suis du moins le vôtre ; vous êtes le sceau de mon apostolat ». (1Co 9,2) Cependant ils étaient plus faibles que les autres. C’est pourquoi il dit : « Je ne vous ai pas parlé comme à des hommes spirituels… je ne vous ai nourris que de lait et non de viandes solides, parce que vous n’en étiez pas alors capables ; et à présent même vous ne l’êtes pas encore ». (1Co 3,1, 2) Il ajoutait ces derniers mots pour qu’ils ne crussent pas que le reproche ne concernait que le passé. Au reste, il est vraisemblable qu’ils n’étaient pas tous corrompus, et même il y avait parmi eux des saints. Paul le donne à entendre, en disant : « Je me mets peu en peine d’être jugé par vous », et en ajoutant : « J’ai proposé ces choses en ma personne ». (1Co 4,3, 6) Comme donc tout le mal venait de l’orgueil et de la présomption de savoir plus que les autres, il commence par couper cette racine, et débute ainsi.

Traduit par M. JEANNIN.

COMMENTAIRE. – SUR LA PREMIÈRE ÉPÎTRE AUX CORINTHIENS

HOMÉLIE I.

PAUL, APÔTRE DE JÉSUS-CHRIST, PAR LA VOCATION ET LA VOLONTÉ DE DIEU, ET SOSTHÈNE, NOTRE FRÈRE, À L’ÉGLISE DE DIEU QUI EST À CORINTHE, À CEUX QUI SONT SANCTIFIÉS EN JÉSUS-CHRIST, ET QUI SONT APPELÉS À LA SAINTETÉ, ET À TOUS CEUX QUI, EN QUELQUE LIEU QUE CE SOIT, INVOQUENT LE NOM DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST, QUI EST LEUR SEIGNEUR COMME LE NÔTRE, GRÂCE ET PAIX, DE LA PART DE DIEU NOTRE PÈRE ET DE LA PART DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST. (CHAP. 1, VERS. 1-3)

ANALYSE.

  • 1. Paul appelé par la volonté de Dieu pour être apôtre de Jésus-Christ, et Sosthène, son frère. – De l’unité de l’Église qui existe ma ! gré la diversité des lieux.
  • 2. Qu’il faut tendre à avoir la paix avec Dieu. – Qu’on ne craint rien alors de la part des hommes.
  • 3. De l’humilité. – Combien Moïse fut humble. – Le vrai humble est magnanime.

1. Voyez comme, dès le début, il abat l’orgueil et détruit par la base toute l’estime qu’ils avaient d’eux-mêmes, en se disant « appelé ». Ce que je sais, dit-il, je ne l’ai pas inventé ; je ne l’ai pas acquis par ma propre Sagesse ; mais c’est quand je persécutais et ravageais l’Église, que j’ai été appelé. D’où il suit que tout appartient à l’appelant, et que l’appelé n’a d’autre mérite, pour ainsi dire, que d’avoir obéi. « Du Christ Jésus ». Votre maître, c’est le Christ ; et vous donnez à des hommes le nom de maîtres de la science ? « Par la volonté de Dieu ». Car c’est Dieu qui a voulu que vous fussiez ainsi sauvés. En effet, nous n’avons rien fait, nous ; mais nous avons été sauvés par la volonté de Dieu ; il nous a appelés parce qu’il l’a voulu, et non parce que nous en étions dignes.

Il donne ensuite une nouvelle preuve de modestie, en mettant à son propre niveau un homme qui lui est bien inférieur : car il y a une grande distance entre Paul et Sosthène. Mais si, malgré cette grande distance, il égale à lui Sosthène, que pourront dire ceux qui méprisent leurs égaux ? « À l’Église de Dieu ». Non pas à l’Église d’un tel ou d’un tel, mais à celle de Dieu. « Qui est à Corinthe ». Vous voyez comme à chaque expression il abat leur enflure, en ramenant sans cesse leur pensée vers le ciel. Il appelle l’Église, Église de Dieu, pour montrer qu’elle doit être unie. En effet, si elle est de Dieu, elle est unie, elle est une, non seulement à Corinthe, mais par toute la terre. Car le nom de l’Église n’est pas un nom de division, mais d’union et d’harmonie. « Aux sanctifiés dans le Christ Jésus ». Encore le nom de Jésus, nulle part celui des hommes. Mais qu’est-ce que la sanctification ? Le bain, la purification. Il leur rappelle leur propre impureté, dont il les a délivrés, et les engage à avoir d’humbles sentiments d’eux-mêmes ; car ce n’est point par leurs propres mérites, mais par la bonté de Dieu qu’ils ont été sanctifiés. « Qui sont appelés saints ». Être sauvés par la foi, leur dit-il ; cela ne vient pas de vous : vous n’êtes point venus les premiers, mais vous avez été appelés ; en sorte que ce peu même n’est point à vous tout entier. Et quand bien même vous seriez venus, étant sujets à d’innombrables misères, ce n’est point à vous qu’il faudrait en attribuer le mérite, mais à Dieu.

Voilà pourquoi, écrivant aux Éphésiens, il disait : « Vous avez été sauvés par la grâce, au moyen de la foi, et cela ne vient pas de vous ». (Eph 2,8) Votre foi ne, vous appartient pas tout entière ; car vous n’avez point prévenu, lorsque vous avez cru, mais vous avez été appelés et vous avez obéi. « Avec tous ceux qui invoquent le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ ». Non pas le nom d’un tel ou d’un tel, mais « le nom de Jésus-Christ. En quelque lieu que ce soit, de Jésus-Christ, leur Seigneur comme le nôtre ». En effet, bien que cette lettre ne s’adresse qu’aux Corinthiens, il mentionne pourtant tous les fidèles qui sont sur la terre, indiquant par là que sur toute la terre l’Église, quoique séparée par les distances, doit être une ; à plus forte raison celle de Corinthe. Que si le lieu les sépare, le Seigneur, leur maître commun, les réunit ; aussi, pour exprimer cette union, ajoute-t-il : « En quelque lieu que ce soit, et leur Seigneur comme le nôtre ». En effet, l’unité de maître est bien plus efficace que l’unité de lieu pour faire exister l’union. Car, comme ceux qui sont dans un même lieu sont cependant divisés, s’ils ont plusieurs maîtres opposés entre eux, et ne gagnent rien pour la concorde à être réunis dans le même endroit, vu que leurs maîtres leur prescrivent des choses différentes et les attirent à eux, « vous ne pouvez », est-il dit, « servir Dieu et Mammon » ; de même ceux qui sont dans des lieux différents, s’ils n’ont pas des maîtres différents, mais un seul et même maître, ne perdent rien pour la concorde à la diversité des lieux, puisqu’un même maître les réunit. Je ne dis donc pas, insinue-t-il, que, vous Corinthiens, vous ne devez être unis qu’aux Corinthiens, mais à tous les fidèles qui sont sur toute la terre, puisque, vous avez un maître commun. Voilà pourquoi il répète : « Notre ». Car après avoir dit : « Le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ » ; pour ne pas avoir l’air de séparer, aux yeux des insensés, il ajoute : « Notre maître et le leur ». Et pour rendre plus clair ce que j’avance, je lirai le texte comme le sens l’exige : Paul et Sosthène, à l’Église de Dieu qui est à Corinthe, et à tous ceux qui invoquent le nom du Seigneur notre maître et le leur en tout lieu, soit à Rome, soit partout ailleurs : « Grâce et paix soit avec vous de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus-Christ ». Ou, encore une fois, comme je crois plus exact : Paul et Sosthène à ceux qui sont sanctifiés à Corinthe, qui sont appelés saints, avec tous ceux qui invoquent en tout lieu le nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur d’eux et de nous. C’est-à-dire Grâce à vous, et paix à vous qui avez été sanctifiés et appelés à Corinthe ; et non seulement à vous, mais avec tous ceux qui en tout lieu invoquent le nom de Jésus-Christ notre maître et le leur. Que si la paix vient de la grâce, pourquoi vous enorgueillissez-vous ? pourquoi vous enflez-vous, puisque vous êtes sauvés par la grâce ? Si vous êtes en paix avec Dieu, pourquoi vous livrez-vous à d’autres ? C’est créer la dissidence. Qu’est-ce, en effet, d’être en paix et en grâce avec celui-ci et avec celui-là ? Moi, je demande que ces deux choses vous viennent de Dieu, et de lui et pour lui ; car elles ne seraient pas solides, si elles ne recevaient l’influence céleste : et si elles ne sont pas pour lui, elles sont sans profit pour nous. En effet, il ne nous sert de rien d’être en paix avec tout le mondé, si nous sommes en guerre avec Dieu ; comme nous ne souffrirons point d’avoir tout le monde contre nous, si nous sommes en paix avec Dieu. Et encore, il ne nous servira de rien d’être célébrés par tous les hommes, si nous offensons Dieu ; comme il sera sans danger pour nous d’être repoussés et haïs de tous, si Dieu nous accueille et nous aime : car la vraie grâce, la vraie paix, vient de Dieu. En effet, celui qui possède la grâce qui vient de Dieu, fût-il accablé de maux, ne craint personne, non seulement aucun homme, mais pas même le diable ; celui, au contraire, qui offense Dieu, parût-il-être en sécurité, se défie de tout le monde. Car la nature humaine est inconstante : non seulement des amis et des frères, mais souvent des pères, changeant de sentiments pour le plus léger motif, ont rejeté celui qu’ils avaient engendré, qu’ils avaient procréé, et cela plus cruellement que ne l’eut fait tout ennemi ; de même des fils ont rejeté leurs pères. Songez-y bien.

2. David trouva grâce devant Dieu, Absalon trouva grâce devant les hommes : vous savez quelle fut la fin de l’un et de l’autre, et lequel fut le plus glorieux. Abraham trouva grâce devant Dieu, et Pharaon devant les hommes car pour plaire à celui-ci, ils lui livrèrent la femme du juste. Chacun sait lequel fut le plus illustre, lequel fut heureux. Mais pourquoi parler des justes ? Les Israélites trouvèrent grâce devant Dieu, et étaient haïs des Égyptiens ; et cependant ils triomphèrent de ceux qui les haïssaient, et cela de la manière éclatante que vous connaissez. Portons donc tous nos soins sur ce point : que l’esclave même désire trouver grâce devant Dieu plutôt que devant son maître ; que la femme cherche à plaire à son Sauveur plutôt qu’à son époux ; que le soldat recherche la bienveillance d’en haut avant celle de son roi et de son chef ; c’est le moyen de devenir aimable, même aux yeux des hommes. Mais comment trouvera-t-on grâce devant Dieu ? Par quel moyen, sinon par l’humilité ? « Dieu », est-il dit, « résiste aux superbes et accorde sa grâce aux « humbles » (Pro 3,34) ; et encore : « Un esprit contrit est un sacrifice au Seigneur, et à Dieu ne rejettera point un cœur humilié ». (Psa 51,19) Si l’humilité est si agréable aux yeux des hommes, beaucoup plus l’est-elle devant Dieu. C’est par là que les gentils ont trouvé grâce, c’est par là que les Juifs sont déchus de la grâce « Car ils ne se sont point soumis à la justice de Dieu ». (Rom 10,3) L’homme humble est doux et gracieux pour tous : il vit dans une paix continuelle et n’a aucune guerre à soutenir. Qu’on l’injurie, qu’on l’outrage, qu’on lui dise ce qu’on voudra, il se taira, il supportera tout avec douceur, et se tiendra devant les hommes et devant Dieu dans une paix qu’on ne saurait exprimer. Au fond, les commandements de Dieu se résument en un seul mot : avoir la paix avec les hommes, et notre vie est réglée si nous vivons en paix les uns avec les autres. Pour Dieu, personne ne peut lui faire tort ; sa nature est indestructible et bien au-dessus de toute atteinte.

Rien ne rend un chrétien admirable comme l’humilité. Écoutez Abraham dire : « Je suis terre et cendre » (Gen 18,27), et Dieu déclare que « Moïse fut le plus doux des hommes ». En effet, rien de plus humble que Moïse qui, placé à la tête d’un si grand peuple, après avoir submergé dans la mer, comme un essaim de mouches, le roi et toute l’armée des Égyptiens, après avoir fait tant de prodiges en Égypte, sur la Mer Rouge et dans le désert, et avoir obtenu un si grand témoignage, ne se regardait cependant que comme un homme du commun. Le gendre était plus humble que le beau-père, et il reçut son conseil. Il ne s’offensa pas, il ne dit point : Qu’est-ce que ceci ? Après tant et de si glorieuses choses, tu viens nous donner des conseils ? Ce que font pourtant bien des gens qui dédaignent même le meilleur avis, à raison de l’humble apparence de celui qui le donne. Ainsi n’agit point Moïse, qui se réglait en tout par l’humilité. C’est parce qu’il était réellement humble qu’il méprisa la cour des rois, car l’humilité purifie et élève l’âme. Quelle grandeur d’esprit et de cœur ne fallait-il pas pour mépriser le palais et la table d’un roi ? Chez les Égyptiens, les rois étaient honorés comme des dieux, et jouissaient de trésors immenses. Et cependant quittant tout cela, rejetant même le sceptre de l’Égypte, il court aux captifs, aux opprimés, à ceux qui se consument dans le travail de l’argile et de la brique, que les esclaves du roi avaient en horreur [il nous le dit lui-même : les Égyptiens les avaient en abomination] (Exo 1,13) ; il accourt à eux et les préfère à leurs maîtres. Il est donc évident que cet homme humble est grand et magnanime. Car l’arrogance est le propre (est le produit) d’un esprit bas et d’un cœur sans générosité, tandis que la douceur provient d’une grande intelligence et d’une âme élevée.

3. Éclaircissons, si vous le voulez, ces deux points par des exemples. Dites-moi : Qui fut plus grand qu’Abraham ? Et c’est cependant lui qui disait : « Je suis terre et cendre » (Gen 18,27) ; c’est lui qui disait : « Qu’il n’y ait pas de débat entre vous et moi ». (Gen 13,8) Néanmoins cet homme si humble dédaigna le butin fait sur les Perses et les trophées remportés sur les barbares, et cela, par élévation et grandeur d’âme. Car l’homme sincèrement humble est seul grand, et non le flatteur, ni celui qui parle par ironie. Autre chose est la grandeur d’âme, autre chose l’orgueil insensé ; et ceci en est la preuve.

En effet, si quelqu’un prenant l’argile pour de l’argile, la méprise ; et si un autre l’admire et l’estime comme de l’or, lequel des deux sera grand ? N’est-ce pas celui qui refuse son estime à de l’argile ? Lequel sera bas et vil ? N’est-ce pas celui qui l’admire et y attache un grand prix ? De là concluez que celui qui se dit terre et poussière est grand, bien qu’il parle par humilité ; et que celui qui ne se croit pas terre et poussière, mais s’estime et a une haute opinion de lui-même, est abject, puisqu’il attache un grand prix à des choses viles. D’où il suit que c’était par un sentiment très élevé que le patriarche prononçait cette parole : « Je suis terre et poussière » ; par grandeur, et non par orgueil. Car de même que pour le corps autre chose est la santé et l’embonpoint, autre chose l’inflammation, bien que l’une et l’autre produisent une certaine proéminence dans la chair, mais maladive dans un cas et saine dans l’autre : ainsi autre chose est l’orgueil qui est une inflammation, autre chose est l’élévation qui est la bonne santé.

De plus, un homme peut être grand par la taille de son corps ; un autre, petit de stature, peut se rehausser au moyen de cothurnes ; dites-moi, lequel des deux appellerons-nous grand ? N’est-il pas évident que ce sera celui qui est grand par lui-même ? Car l’autre a recours à des moyens artificiels, et n’est devenu grand qu’en montant sur des objets bas : ressource de bien des hommes, qui se hissent sur les richesses et sur la gloire, ce qui ne fait point l’élévation. L’homme vraiment grand est celui qui n’a pas besoin de ces choses, mais les méprise toutes, parce qu’il a en lui-même sa propre grandeur. Soyons donc humbles, pour devenir grands : « Car celui qui s’humilie, sera exalté ». (Mat 23,12) Et ce ne sera pas l’orgueilleux, qui est le plus vil des hommes ; la bulle s’enfle, mais cette enflure n’a rien de solide. Voilà pourquoi nous appelons les orgueilleux, enflés. L’homme modeste, même au sein des grandeurs, n’a point haute opinion de lui-même, parce qu’il connaît son néant ; mais l’homme bas s’enorgueillit, même dans les petites choses. Acquérons donc la grandeur par l’humilité ; considérons la nature des choses humaines, afin d’allumer en nous le désir des choses à venir. Car l’humilité ne peut s’obtenir que par l’amour des choses divines et le mépris des choses présentes. De même que celui qui doit un jour monter sur le trône, dédaigne les honneurs vulgaires qu’on peut lui offrir en échange de la pourpre ; ainsi nous devons prendre en pitié tous les biens présents, si nous aspirons à la royauté céleste. Ne voyez-vous pas que les enfants, quand ils jouent au soldat, quand ils se rangent en bataille, se font précéder de hérauts et de licteurs, et que l’un d’eux, placé au centre, remplit le rôle de général ? Et tout cela ne vous semble-t-il pas bien puéril ? Telles, et plus misérables encore, sont les choses humaines, qui sont aujourd’hui et demain ne seront plus. Élevons-nous donc au-dessus d’elles, et, non contents de ne pas les désirer, rougissons quand on nous les offre. Ainsi, en dépouillant toute affection terrestre, nous acquerrons l’amour divin et nous jouirons de la gloire immortelle. Puissions-nous tous l’obtenir par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui la gloire, l’empire, l’honneur, appartiennent au Père en union avec le Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE II.

JE RENDS GRÂCES SANS CESSE À MON DIEU POUR VOUS, À RAISON DE LA GRACE DE DIEU QUI VOUS À ÉTÉ ACCORDÉE DANS LE CHRIST JÉSUS, PARCE QUE VOUS AVEZ ÉTÉ ENRICHIS EN LUI EN TOUTES CHOSES. (CHAP. 1,4, JUSQU’AU VERS. 9)

HOMÉLIE SUR LES CHANGEMENT DE NOMS 

QUATRIÈME HOMÉLIE. Réprimande aux absents, exhortation à ceux qui sont présents de s’occuper de leurs frères. – Sur le commencement de l’épître aux Corinthiens : « appelé » Paul, et de l’humilité.

ANALYSE.

1° Ceux qui ne viennent pas à l’église n’ont pas entendu cette parole du Prophète : J’ai préféré d’être au dernier rang dans la maison de mon Dieu, plutôt que d’habiter sous les tentes des pécheurs. Ce que l’âme éprouve en entrant dans une église. Le culte de Dieu est la seule chose nécessaire et doit passer avant tout le reste. – 2° Nécessité de s’occuper du salut de ses frères. – 3° Ici commence l’instruction, elle roule entièrement sur l’explication du mot vocatus mis par saint Paul, en tête de sa première épître aux Corinthiens. – Il n', importe pas tant de lire que de comprendre les Écritures. Les noms des saints sont vénérables aux fidèles et terribles aux pécheurs. – 4° Ce mot vocatus veut dire que ce n’est pas l’Apôtre qui est venu au Seigneur le premier, mais qu’il a répondu à une vocation, à un appel. – 5° Les Corinthiens étaient riches de toutes sortes d’avantages selon le monde, dont ils tiraient vanité. – 6° Ils s’enorgueillissaient même de la doctrine révélée que saint Paul leur avait prêchée le premier ; c’est donc pour leur donner une leçon d’humilité que saint Paul use de ce mot vocatus ; c’est l’équivalent de quid habes quod non accepisti ? Exhortation à l’humilité, fondement de toutes les vertus.

1. Lorsque je considère votre petit nombre, lorsqu’à chaque réunion, je vois le troupeau qui s’en va diminuant, j’éprouve et de la peine, et de la joie ; de la joie, à cause de vous qui êtes présents, de la peine à cause des absents. Vous êtes dignes d’éloges, vous dont le petit nombre n’a pas ralenti le zèle ; ils méritent au contraire d’être blâmés, eux dont votre exemple n’a pu réveiller l’engourdissement. Votre ardente piété n’a pas eu à souffrir de leur froide indifférence, et je vous en félicite ; mais aussi votre zèle leur a été inutile, et c’est pourquoi je les plains, pourquoi je pleure. Ils n’ont pas entendu le prophète disant : J’ai préféré d’être au dernier rang dans la maison de mon Dieu, plutôt que d’habiter sous les tentes des pécheurs. (Psa 84, 11) Il ne dit pas : j’ai préféré habiter, demeurer dans la maison de mon Dieu, mais : j’ai préféré d’être au dernier rang. Je m’estimerai heureux d’être rangé parmi les derniers : que je puisse seulement franchir le seuil, et je serai content. Je considère comme un don très grand d’être compté parmi les derniers dans la maison de mon Dieu. Dieu est le maître commun de tous, mais la charité se l’approprie : tel est l’amour. Dans la maison de mon Dieu. Celui qui aime désire de voir l’objet de son amour, il désire même de voir sa maison, et le vestibule de sa maison, et jusqu’au carrefour et à la rue où il demeure. S’il voit le vêtement ou la chaussure de l’objet aimé, il croit voir l’objet aimé présent devant lui. Tels étaient les prophètes ; ne pouvant voir Dieu, qui est incorpore, ils voyaient sa maison, et à la vue de sa maison, leur imagination se figuraient sa présence. J’ai préféré d’être au dernier rang dans la maison de mon Dieu, plutôt que d’habiter sous les tentes des pécheurs. Tout lieu, tout endroit, comparé à la maison de Dieu est une tente de pécheurs, fût-ce le barreau, le palais du sénat, la maison d’un particulier. La prière n’est pas étrangère à ces demeures, mais elles retentissent plus souvent encore du bruit des querelles, des disputes et des injures, elles sont les asiles obligés des méprisables soucis de cette vie. L’Église ne connaît pas ces misères ; c’est pourquoi elle est la maison de Dieu, tandis que ces autres demeures ne sont que les tentes des pécheurs. Tel un port où ne pénètre ni vent ni tempête, et qui procure aux navires qui y sont à l’ancre une sécurité profonde ; telle est la maison de Dieu ; elle dérobe les hommes qui y entrent au tourbillon du monde et elle leur offre un calme et tranquille abri où ils peuvent entendre la voix de Dieu. Cet asile est une occasion de vertu, une école de sagesse ; non-seulement au moment de l’assemblée, pendant qu’on lit les Écritures, pendant que l’instruction descend de la chaire, et que les vénérables Pères siègent à leurs places, mais encore en tout autre temps ; à quelque heure en effet que vous entriez dans l’église, aussitôt vous sentez vos épaules déchargées du fardeau de la vie. Dès le premier pas que vous faites – dans ce sacré parvis, une sorte d’atmosphère spirituelle vous enveloppe, une paix profonde saisit votre âme d’une religieuse terreur, y fait pénétrer la sagesse, élève votre cœur, vous fait oublier le monde visible, et vous emporte de la terre jusqu’au ciel. Si l’on profite tant à venir ici, même en dehors de l’assemblée, que sera-ce lorsque la voix éclatante des prophètes s’y fait entendre, lorsque les Apôtres y prêchent l’Évangile, lorsque le Christ est sur l’autel, lorsque le Père agrée les mystères qui s’accomplissent, lorsque le Saint-Esprit apporte les joies de l’amour divin ! quelle abondance de grâces ne recueillent pas alors ceux qui sont présents ! de quels avantages ne se privent pas ceux qui sont absents !

Je voudrais bien savoir où sont maintenant ceux qui n’ont pas daigné venir à cette assemblée, quelle affaire les retient éloignés du banquet sacré, de quoi ils s’occupent… Ou plutôt je ne le sais que trop : ils s’entretiennent de sujets absurdes et ridicules, ou bien ils sont rivés aux intérêts de la vie présente, occupations l’une et l’autre inexcusables et punissables du plus grand supplice. Pour les premiers, cela s’entend de soi-même sans démonstration ; quant à ceux qui nous objectent leurs affaires domestiques, prétendant y trouver une raison d’absolue nécessité pour s’exempter de venir ici une fois la semaine, donnant le pas aux intérêts du ciel sur ceux de la terre un jour sur sept, ils n’ont pas davantage de pardon à espérer, j’en atteste l’Évangile, qui s’exprime à ce sujet de la manière la plus claire. C’étaient précisément là les prétextes allégués par les conviés des noces spirituelles : l’un avait acheté une paire de bœufs, l’autre avait fait acquisition d’un champ, un autre s’était marié, ce qui n’empêcha pas qu’ils furent tous punis. (Luc 14, 18-20) Ces raisons n’étaient pas sans gravité ; mais, contre un appel de Dieu, il n’y a pas de raison qui puisse prévaloir. Dieu est la première de nos nécessités ; il faut premièrement lui rendre l’honneur qui lui est dû, et ne vaquer qu’ensuite aux autres occupations. Est-ce qu’un serviteur s’occupe de ses propres intérêts avant d’avoir pourvu à ceux de son maître ? Et quand on montre tant de respect et de soumission pour des maîtres mortels, dont le pouvoir n’est que nominal et de convention, et qui ne sont au fond que nos compagnons de servitude, n’est-il pas absurde de ne pas avoir au moins les mêmes égards pour Celui qui est vraiment le Maître non-seulement des hommes, mais encore des puissances d’en haut ? Oh ! si vous pouviez descendre dans ces consciences mondaines, quel affligeant spectacle vous offriraient les plaies qui les rongent, les épines qui les couvrent ! Comme une terre privée des bras du laboureur ne tarde pas à devenir stérile et sauvage, ainsi l’âme privée des enseignements divins ne produit que des épines et des chardons.

Si nous, qui chaque jour prêtons l’oreille aux discours des prophètes et des apôtres, nous avons tant de peine à contenir l’impétuosité de notre caractère, à refréner notre colère, à réprimer nos convoitises, à nous défaire de la rouille de l’envie ; si, dis-je, malgré les puissants enchantements des divines Écritures, dont nous faisons un usage perpétuel pour assoupir nos passions, nous avons tant de peine à contenir ces bêtes farouches, quel espoir de, salut reste donc à ceux qui n’usent jamais de ces remèdes, qui ne prêtent jamais l’oreille aux enseignements de la divine Sagesse ? Je voudrais pouvoir vous montrer leur âme… Comme vous la verriez sordide et malpropre, abjecte, confuse et honteuse ! Comme le corps qui ne connaît pas l’usage des bains, l’âme qui ne se purifie pas au bain de la doctrine spirituelle contracte toutes sortes de malpropretés et de souillures par le péché. Oui, vos âmes trouvent ici un bain spirituel auquel le feu de l’Esprit-Saint communique la vertu d’enlever toute souillure ; ce feu de l’Esprit-Saint efface même jusqu’à la couleur de pourpre : Quand même vos péchés seraient couleur de pourpre, je vous rendrai blancs comme la neige. (Isa 1, 18) Bien que la tache du péché prenne sur l’âme avec non moins d’énergie que la teinture de pourpre sur la laine, je puis changer cet état en l’état contraire : il suffit que je veuille ; et tous les péchés disparaissent.

2. Je ne dis pas ces choses pour vous, qui, grâces à Dieu ! n’avez pas besoin de réprimande ; je les dis afin que vous les reportiez aux absents. Si je pouvais savoir où ils se réunissent, je n’importunerais pas votre charité ; mais, comme il n’est pas possible qu’un homme seul connaisse tout un peuple si nombreux, je vous recommande à vous le soin de vos frères. Occupez-vous d’eux, invitez-les ; je sais que vous l’avez fait souvent, mais ce n’est rien de l’avoir fait souvent : il faut le faire jusqu’à ce que vous les ayez persuadés et attirés. Je sais combien est peu agréable ce rôle d’importuns dont je vous charge, et que vous avez souvent rempli sans rien gagner ; mais que saint Paul vous console par ces paroles : La charité espère tout, croit tout ; la charité n’excède jamais. (1Co 13, 7) Pour vous, faites votre devoir ; et si votre frère se refuse au bien que vous lui voulez faire, vous n’en recevrez pas moins de Dieu votre récompense. Quand c’est à la terre que vous confiez vos semences, si elle ne vous rend pas d’épis, vous revenez chez vous les mains vides ; il n’en est pas de même de la doctrine que vous semez dans une âme, elle vous donne toujours une récompense assurée, que la persuasion s ensuive ou non. Ce « n’est pas sur le résultat final du travail, mais sur l’intention des travailleurs que Dieu mesure les salaires. Je ne vous demande rien, sinon que vous fassiez ce que font ceux que possède la passion du théâtre et des courses de chevaux. Que font-ils ? Ils se concertent dès le soir, et au point du jour ils vont les uns chez les autres, ils choisissent leurs places, s’établissent les uns à côté des autres, afin d’augmenter ainsi le plaisir qu’ils se promettent à ces spectacles diaboliques. Ce zèle qu’ils déploient pour la perte de leurs âmes ; en s’entraînant mutuellement, ayez-le pour travailler au bien des vôtres, entr’aidez-vous dans l’œuvre du salut : un peu avant l’heure de l’office divin, allez devant la maison de votre frère, attendez à la porte, et quand il sort, emparez-vous de lui. Il va peut-être vous objecter mille affaires urgentes ; tenez ferme, ne lui permettez pas de mettre la main à aucune œuvre séculière avant qu’il ait assisté à l’office tout entier. Il se défendra, il résistera, il alléguera vingt prétextes ; ne l’écoutez pas, ne cédez pas ; dites-lui, faites-lui comprendre que ses affaires temporelles ne s’en expédieront que mieux lorsqu’il aura assisté à l’office jusqu’à la fin, pris part aux prières et profité des bénédictions des Pères ; par ces raisons et d’autres semblables, enchaînez-le et l’amenez à ce banquet sacré, et votre récompense sera double, parce que, non content d’y venir vous-même, vous y aurez attifé votre frère.

Déployons ce zèle et cet empressement à ramener ceux qui négligent leurs devoirs, et certainement nous ferons notre salut. Les plus indolents, les plus éhontés, les plus pervers seront à la fin touchés de vos efforts persévérants, et ils s’amélioreront. Si insensibles qu’on les suppose, ils ne le seront pas plus que ce juge qui ne connaissait pas Dieu et ne craignait pas les hommes, et qui cependant, tout cruel, tout farouche et tout cuirassé de fer et de diamant qu’il était, se laissa vaincre par les assiduités d’une seule femme veuve. (Luc 18, 2-5) Quoi ! urne pauvre veuve a su fléchir un juge cruel qui ne craignait ni Dieu ni les hommes, et nous, nous ne pourrions fléchir nos frères, beaucoup plus traitables et plus faciles que ce juge', et cela quand il y va de leurs propres intérêts ! Non, nous sommes inexcusables. Ce sont là des choses que je répète bien souvent ; je les dirai encore et toujours, jusqu’à ce que je voie bien portants ceux qui sont maintenant malades ; je ne cesserai de les réclamer, jusqu’à ce que je les aie recouvrés par vos soins. Puisse l’état de ces malheureux vous causer la même peine qu’à moi ! certainement vous ferez tout pour les sauver. Ce n’est pas moi seulement, c’est aussi saint Paul qui vous recommande de prendre soin de ceux qui sont avec vous membres du même corps. Consolez-vous, dit-il, mutuellement par de telles paroles ; et encore : Édifiez-vous les uns les autres. (1Th 5, 11) Grande sera la récompense de ceux qui s’occupent du salut de leurs frères, et non moins grand le châtiment de ceux qui le négligent.

3. L’importance même de ces recommandations me donne la confiance que vous vous empresserez de les mettre en pratique : Je termine donc ici l’exhortation pour commencer l’instruction, et c’est saint Paul qui va me fournir l’aliment spirituel que je me propose de vous offrir. Paul, apôtre de Jésus-Christ, par la vocation de Dieu (1Co 1, 1) Voilà des paroles que vous avez souvent ouïes, souvent lues. Mais c’est peu de lire, il faut encore entendre ce qu’on lit, autrement la lecture est entièrement inutile. On pourrait longtemps fouler sous ses pieds un trésor avant de s’enrichir ; on n’en profite qu’en creusant la terre, qu’en descendant jusqu’à l’endroit où il est enfoui pour y puiser. Il en est de même des Écritures : une lecture superficielle n’en découvre pas toutes les richesses, il faut les approfondir. Si la lecture suffisait, Philippe n’aurait pas dit à l’eunuque : Comprenez-vous ce que vous lisez ? (Act 8, 30) S’il suffisait de lire, le Christ n’aurait pas dit aux Juifs : Scrutez les Écritures. (Jn 5, 39) Scruter, ce n’est pas s’arrêter à la superficie, c’est descendre jusqu’au fond. Or je vois dans ce début un champ infini de réflexions. Dans les lettres que l’on s’écrit dans le inonde, les salutations sont sans conséquence, ce ne sont que de pures formules de politesse ; il en est tout autrement des Épîtres de saint Paul, elles sont pleines de beaucoup de sagesse dès le commencement. C’est la voix de Paul qu’on entend, mais les paroles qu’il prononce sont celles du Christ qui meut l’âme de Paul. Paul, apôtre, par la vocation de Dieu, ce seul nom de Paul, ce simple nom, renferme, comme vous avez pu vous en convaincre, tout un trésor de réflexions. Car, si vous vous en souvenez, j’ai parlé trois jours durant sur ce seul nom, je vous ai expliqué pourquoi son ancien nom de Saul avait été changé en celui de Paul, pourquoi ce changement n’avait pas eu lieu aussitôt après la conversion, pourquoi l’Apôtre avait conservé encore assez longtemps le nom qu’il avait reçu de ses parents ; nous en avons pris occasion de vous montrer la sagesse de Dieu et sa bienveillante tant envers nous qu’envers les grands saints. Si les hommes eux-mêmes ne donnent pas au hasard des noms à leurs enfants, s’ils choisissent tantôt le nom du père, tantôt celui du grand-père, tantôt celui d’un autre ancêtre de la famille, combien plus Dieu consulte-t-il la raison et la sagesse dans les noms qu’il donne à ses serviteurs ! Les hommes ont en vue soit l’honneur de ceux qui ne sont plus, soit leur propre satisfaction, lorsqu’ils donnent à leurs enfants les noms des morts : ils cherchent à tromper leur douleur en faisant revivre un nom. Mais Dieu, c’est quelque vertu ou quelque enseignement dont il conserve le souvenir dans les noms des saints, comme s’il le gravait sur une colonne d’airain.

Saint Pierre a été ainsi nommé en raison de sa vertu. Dieu a comme déposé dans ce nom une preuve de la fermeté de l’Apôtre dans la foi, et tout ensemble une perpétuelle exhortation à ne pas déchoir de cette fermeté. (Mat 17, 18) Jacques et Jean, durent leur surnom de fils du tonnerre à la puissance de leur voix dans la prédication de l’Évangile. Mais pour ne pas vous causer d’ennui en me répétant, je laisse ce sujet pour vous montrer que les noms des saints sont par eux-mêmes vénérables aux personnes pieuses et terribles aux pécheurs. Lorsque saint. Paul ayant recueilli, converti et baptisé Onésime, l’esclave fugitif, le voleur qui s’était évadé après avoir dérobé de l’argent à son maître, le renvoya à Philémon, il écrivit à celui-ci une lettre où se lit le passage suivant : Je pourrais avec une pleine assurance vous ordonner dans le Christ Jésus ce qui convient, mais j’aime mieux avoir recours à la prière de l’affection, moi du même âge que vous, moi le vieux Paul, qui de plus suis maintenant le prisonnier de Jésus-Christ. (Phi 8, 9) Vous voyez qu’il fait valoir trois motifs : les chaînes qu’il porte pour Jésus-Christ, son âge, et le respect dû à son nom. Pour donner plus de force à sa supplication en faveur d’Onésime, il se fait pour ainsi dire triple ; ce n’est plus un seul homme : c’est l’enchaîné, c’est le vieil apôtre, c’est Paul. Cela vous montre que les noms des saints sont par eux-mêmes vénérables aux fidèles. S’il suffit de prononcer le nom d’un enfant chéri pour arracher à un père une grâce qu’il refuse, comment le même pouvoir n’appartiendrait-il pas aux noms des saints qui sont les enfants chéris de Dieu ?

J’ai ajouté que les noms des saints inspirent la terreur aux pécheurs comme le nom du maître en inspire à l’enfant paresseux. Écoutez comment le même apôtre le donne à entendre dans son épître aux Galates. Ceux-ci avaient eu la faiblesse de se laisser entraîner au judaïsme, leur foi était en péril, et saint Paul voulant les relever et leur persuader de ne plus altérer la pureté de la doctrine chrétienne par aucun mélange judaïque, leur écrivait : Voici que moi, Paul, je vous dis que si vous vous faites circoncire, le Christ ne vous servira de rien. (Gal 5, 2) Vous avez dit : Moi; pourquoi ajouter : Paul ? Est-ce que le mot moi ne suffisait pas pour désigner celui qui écrivait ? Sachez que le nom ainsi ajouté pouvait ébranler les auditeurs ; l’Apôtre le met afin de retracer plus vivement le souvenir du maître à l’esprit des disciples. La même chose nous arrive à tous : le nom d’un saint qui frappe notre oreille nous fait sortir de notre torpeur, nous fait trembler au sein de l’indifférence. Lorsque j’entends prononcer le nom de Paul, je me représente celui qui vivait dans les tribulations, dans les angoisses, au milieu des coups, dans les prisons, celui qui passa un jour et une nuit au fond de la mer, celui qui fut ravi au troisième ciel, celui qui entendit des paroles ineffables clans le paradis, celui que le Saint-Esprit nomma un vase d’élection, le paranymphe du Christ, celui qui eût souhaité d’être séparé du Christ pour le salut de ses frères. À peine son nom est-il prononcé que, semblable à une chaîne d’or, la suite de ses grandes actions se présente incontinent aux esprits attentifs. Ce qui est un avantage considérable.

4. Il serait facile d’en dire davantage sur le nom. Mais il faut enfin venir au second mot de notre texte. Nous avons trouvé dans le mot Paul une abondante moisson ; le terme par la vocation de Dieu, ne sera pas moins fertile : je dis même qu’il nous offrira une plus ample récolte de contemplations élevées, si nous voulons ne pas épargner notre peine et notre attention. Un seul diamant détaché d’une riche parure ou du diadème d’un roi, et vendu, fournirait de quoi acheter et des palais splendides et d’immenses domaines, et des troupes d’esclaves, et tout ce qui compose une grande fortune ; il en est ainsi des paroles divines. Prenez-en une seule, développez en le sens, elle va vous donner toute une fortune spirituelle ; elle ne vous apportera, il est vrai, ni maisons, ni esclaves, ni arpents de terre ; mais si vos âmes sont attentives, elle leur procurera ce qui vaut mieux que tout cela, de nombreux motifs de sagesse et de vertu. Considérez donc dans quel vaste champ de réflexions spirituelles nous introduit ce terme par la vocation divine. Voyons donc d’abord ce qu’est ce terme, puis nous rechercherons les raisons pour lesquelles l’Apôtre ne l’emploie qu’en tête des épîtres aux Romains, et aux Corinthiens ; on ne le trouve en effet dans aucune autre. À ce fait il y a une raison, il n’est pas dû au hasard. Est-ce le hasard qui nous dicte à nous les formules initiales de nos lettres ? Nullement, c’est l’usage et la raison. Lorsque nous écrivons à un inférieur, nous débutons ainsi : un tel à un tel ; lorsque c’est à un égal nous qualifions de seigneur le destinataire de la lettre ; lorsque c’est à un supérieur, nous ajoutons encore d’autres qualifications plus respectueuses. Si donc nous usons, nous, d’un tel discernement, si nous n’écrivons pas à tous du même ton, si nous modifions les appellations suivant le rang des personnes, pourquoi saint Paul eût-il agi en pareil cas sans raison et au hasard ? Non, ce n’est pas sans motif qu’il a écrit à ceux-ci d’une manière, à ceux-là d’une autre : il ne l’a fait que guidé par une sagesse inspirée.

Parcourez les épîtres de saint Paul, et vous verrez qu’il ne se sert de ce terme par la vocation de Dieu que dans l’épître aux Romains, et dans la première aux Corinthiens. C’est un fait dont nous dirons la raison, après que nous aurons expliqué ce terme lui-même, et montré ce que saint Paul a voulu par là nous enseigner. Que veut-il donc nous enseigner en se disant apôtre par la vocation de Dieu ? Que ce n’est pas lui qui est venu au Seigneur le premier, mais qu’il a répondu à une vocation. Ce n’est pas lui qui a cherché et trouvé : non, il a été trouvé, étant égaré ; ce n’est pas lui qui a tourné le premier ses regards vers la lumière, c’est la lumière qui l’a prévenu en lui dardant ses rayons dans les yeux ; en même temps qu’il perdait l’usage de ses yeux corporels, s’ouvraient les yeux de son âme. Il a voulu nous apprendre qu’il ne s’attribuait pas à lui-même ses grandes actions, mais à Dieu qui l’avait appelé, et voilà pourquoi il se dit apôtre par la vocation de Dieu. Il semble nous dire : Celui qui m’a ouvert l’arène et le stade, voilà l’auteur de mes couronnes ; celui qui a posé le principe, planté la racine, voilà le maître à qui reviennent de droit les fruits. C’est dans le même sens qu’après avoir dit (1Co 15, 10) : J’ai travaillé plus que tous les autres, il ajoute aussitôt : Non pas moi, mais la grâce qui est avec moi. Ainsi ce terme par la vocation de Dieu exprime que saint Paul ne s’attribue pas à lui-même le mérite de ses œuvres, mais qu’il le rapporte à Dieu son Maître. L’enseignement que le Christ donnait à ses disciples, disant : Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais c’est moi qui vous ai choisis (1Jn 15, 16), l’Apôtre le reproduit en ces termes : Alors je connaîtrai dans la mesure que j’ai été connu. (1Co 13, 12) Ce qui veut dire : ce n’est pas moi qui ai Connu le premier, c’est Dieu qui m’a prévenu. Il était encore persécuteur, il dévastait l’Église, lorsque le Christ l’appela en lui disant : Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? (Act 9, 4) Voilà pourquoi il se dit apôtre par la vocation de Dieu.

Pourquoi prend-il ce titre, lorsqu’il écrit aux Corinthiens ? Corinthe est la métropole de l’Achaïe ; elle abondait en dons spirituels, et cela se conçoit : elle avait plus que tolite autre cité joui de la prédication de l’Apôtre. Comme une vigne qui jouit des soins d’un excellent vigneron, se couvre d’un feuillage luxuriant et se charge de fruits abondants, ainsi cette cité, qui, plus que toute autre, avait participé à l’enseignement du grand Apôtre, et qui durant longtemps avait joui de sa sagesse, florissait en toute sorte de biens et de grâces. L’abondance des dons de l’Esprit n’était pas le seul bien qu’elle possédât, elle était encore comblée de tous les avantages, de toutes les commodités de la vie. Par sa sagesse profane, par sa richesse et par sa puissance, elle l’emportait sur toutes les autres villes de la Grèce. Or, tant d’avantages lui inspiraient de l’orgueil, et ce vice la divisait en une multitude de sectes.

Telle est, en effet, la nature de l’orgueil : il brise le lien de la charité, sépare les hommes, et aboutit à l’isolement de celui qui en est possédé. Comme un mur, en se dilatant, peut renverser une maison, ainsi une âme que l’amour-propre gonfle, rejette tous les liens qui l’attachent au prochain. Corinthe était alors travaillée de ce mal. Les dissensions qui la déchiraient divisaient aussi l’Église ; ses habitants s’attachaient à vingt docteurs rivaux, se constituaient en sectes et en partis et ruinaient la dignité de l’Église. La dignité de l’Église ne peut être florissante qu’autant que ceux qui la composent gardent entre eux la concorde et l’harmonie qui doivent exister entre les membres d’un même corps.

5. Il faut vous montrer que c’était de saint Paul que les Corinthiens avaient reçu les premiers enseignements de la foi, qu’ils étaient comblés de dons spirituels, qu’ils jouissaient d’avantages temporels supérieurs à ceux des autres peuples, qu’enorgueillis de – toutes ces faveurs, ils se partageaient en factions, qu’ils se disaient sectateurs les uns de celui-ci, les autres de celui-là. Saint Paul leur a le premier inculqué la foi, il nous l’enseigne lui-même en ces termes : Quand vous auriez beaucoup de maîtres en Jésus-Christ, vous n’avez pas néanmoins plusieurs pères, puisque c’est moi qui vous ai engendrés en Jésus-Christ par l’Évangile. (1Co 4, 15) S’il les a engendrés en Jésus-Christ, c’est donc qu’il a été le premier à leur faire connaître Jésus-Christ. J’ai planté, dit-il encore, Apollo a arrosé (1Co 3, 6), et il se donne comme ayant le premier jeté dans cette ville la semence de l’Évangile. Voici un passage qui montre de quelles faveurs spirituelles ils étaient comblés : Je remercie mon Dieu de la grâce que Dieu vous a donnée en Jésus-Christ et de toutes les richesses dont vous êtes comblés en lui, au point de n’être privés d’aucune grâce. (1Co 1, 4-5) Qu’ils possédassent la science profane, nous le voyons assez par les nombreuses et longues attaques que l’Apôtre dirige contre cette même science. Il les réprimande avec une sévérité dont on aurait peine à trouver un autre exemple dans ses écrits : et certes il avait raison, il était naturel qu’il portât le fer à la racine du mal. Jésus-Christ, dit-il, ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais pour prêcher l’Évangile, non pas toutefois par la sagesse de la parole, afin de ne pas rendre vaine la croix de Jésus-Christ. (1Co 1, 17) Pouvait-il traiter plus sévèrement la sagesse du siècle, qu’il accusait non-seulement d’être inutile à la piété, mais encore de l’entraver et de l’arrêter ? De même que le fard et les autres raffinements de la parure ne s’appliquent aux beaux corps et aux beaux visages qu’au détriment de leur beauté vraie et naturelle, parce qu’alors une partie du mérite revient aux couleurs empruntées, ainsi qu’aux autres moyens artificiels, tandis que rien ne fait tant ressortir la beauté naturelle d’un visage que de n’y rien ajouter, parce que, dépourvue d’ornements étrangers, elle attire sur soi-même toute l’attention et tous les hommages ; de même en est-il de la piété, qui est toute la beauté de l’épouse du Saint-Esprit ; si vous la chargez des ornements extérieurs de la richesse, de la puissance, de l’éloquence, vous rabaissez sa gloire, parce que vous ne l’avez pas laissée paraître toute seule dans l’éclat de sa beauté, et que vous l’avez forcée de partager un honneur qu’il eût mieux valu lui laisser entier ; mais si vous la laissez combattre seule et nue, si vous écartez d’elle tout ce qui est humain, alors sa beauté paraîtra parfaitement et dans sa plénitude, alors éclatera sa force invincible, parée que, sans avoir besoin ni de la richesse, ni de la science, ni de la puissance, ni de la noblesse, ni d’aucun secours humain, elle sera capable de tout vaincre, de tout surmonter, et pourra, parle moyen d’hommes simples, humbles, indigents, pauvres, communs, subjuguer les impies, les rhéteurs, les philosophes, les tyrans ; en un mot, la terre entière.

C’est là ce qui faisait dire à saint Paul : Ce n’est pas avec l’ascendant d’une sublime éloquence que je suis venu vous annoncer l’Évangile de Jésus-Christ (1Co 2, 1) ; et : Dieu a choisi ce qui est folie selon le monde pour confondre les sages. (1Co 1, 27) Il ne dit pas simplement, ce qui est folie, mais ce qui est folie selon le monde ; c’est qu’en effet tout ce que le monde regarde comme folie, n’est pas toujours tel au jugement de Dieu ; au contraire beaucoup d’insensés selon le monde sont sages selon Dieu, beaucoup de pauvres selon le monde sont riches selon Dieu. Par exemple le Lazare, si pauvre dans le monde, se trouve parmi les plus riches dans les cieux. (Luc 16, 20) Cette folie selon le monde désigne, dans le langage de l’Apôtre, ceux qui n’ont pas la langue exercée, ceux qui ignorent la science profane, ceux qui ne savent point parler agréablement. Et voilà, dit l’Apôtre, ceux que Dieu a choisis pour confondre les sages. Et comment, dites-vous, sont-ils confondus ? Par les faits, par l’expérience. Voici une pauvre veuve, une mendiante assise à la porte de votre maison peut-être même est-elle estropiée ; vous l’interrogez sur l’immortalité de l’âme, sur la résurrection des corps, sur la Providence de Dieu, sur la rétribution proportionnée aux mérites, sur les comptes à rendre en l’autre monde, sur le tribunal redoutable, sur les biens réservés à ceux qui pratiquent la vertu, sur les maux dont sont menacés les pécheurs, sur d’autres questions de ce genre, et elle vous fait des réponses dont la plénitude, et l’exactitude ne laissent rien à désirer ; voyez au contraire ce philosophe si fier de sa chevelure et de son bâton, proposez-lui les mêmes questions : il dissertera longuement, son bavardage ne tarira pas durant des, heures ; mais quand il faudra conclure, il ne pourra pas dire un seul mot, pas articuler une syllabe. Ce contraste vous montrera comment Dieu a choisi ce qui est fou selon le monde, pour confondre les sages. Des choses que ces superbes et ces orgueilleux n’ont pas trouvées, parce qu’ils se sont privés des lumières du Saint-Esprit, parce qu’ils n’ont rien voulu devoir qu’à leur propre raison, des mendiants, des misérables, des ignorants les ont apprises à la perfection en se faisant les disciples de la Sagesse d’en haut. L’Apôtre va plus loin dans ses attaqués contre la sagesse profane, et il dit : La sagesse de ce monde est folie au jugement de Dieu. (1Co 3, 19) Pour éloigner les fidèles de cette sagesse mondaine il leur disait encore avec autant de dédain que de force : Si quelqu’un parmi vous se croit sage de la sagesse de ce siècle, qu’il devienne fou pour devenir sage de la vraie sagesse ; et encore : Il est écrit, je perdrai la, sagesse des sages, et je réprouverai la prudence des prudents (1Co 1, 19) ; et encore : Le Seigneur connaît les pensées des hommes, et il en sait toute la vanité. (1Co 3, 27)

6. Ces citations démontrent suffisamment que les Corinthiens possédaient la sagesse de ce monde : leur orgueil, leur vaine gloire se voient également dans la même épître. Par exemple, après quelques paroles sévères prononcées au sujet de l’incestueux, il ajoute : Et vous êtes encore enflés d’orgueil ! (1Co 5, 2) Que cet orgueil donnait naissance à des querelles qui les divisaient, écoutez-en la preuve : Car puisqu’il y a parmi vous, des querelles, des jalousies et des dissensions, n’est-il pas visible que vous êtes charnels, et que vous vous conduisez selon l’homme ? (1Co 3, 3) Quelles étaient les conséquences de ces querelles ? Ils se disaient partisans de tels ou tels maîtres et docteurs. Ce que je veux dire, c’est que chacun dé vous se met d’un parti en disant : Pour moi je suis disciple de Paul ; et moi je le suis d’Apollo ; moi, de Céphas. (1Co 1, 12) Il nomme Paul, Apollo, Cephas, non qu’ils fussent les chefs que les Corinthiens se donnaient, mais il dissimule par ces noms les véritables auteurs de la division qu’une dénonciation précise et publique aurait peut-être portés à l’entêtement et à l’impudence. Ce n’était pas autour dé Paul, de Pierre, ni d’Apollo que se formaient les sectes, mais autour de certains autres docteurs, comme il est facile de s’en convaincre par ce qui suit. En effet, après avoir repris les Corinthiens au sujet de ces discordes, il ajoute : Au reste, mes frères, j’ai personnifié ces choses en moi et en Apollo à cause de vous, afin que vous appreniez à ne pas avoir des pensées contraires à ce qui vous a été écrit, en sorte que nul ne s’enfle contre un autre au sujet de qui que ce soit. (1Co 4, 6) Comme beaucoup d’ignorants ne trouvaient pas en eux-mêmes de quoi concevoir de l’orgueil, ni exercer sur le prochain une mordante critique, ils se donnaient des chefs du mérite desquels ils se prévalaient pour déverser le mépris autour d’eux. Ainsi la sagesse de ceux qui les instruisaient leur devenaient un prétexte d’arrogance envers les autres.; singulière manie de gloire que d’en tirer même de ce qui ne leur appartenait pas, et d’abuser des avantages d’autrui pour mépriser leurs frères ! Comme donc ils étaient enflés d’orgueil, désunis, et partagés en beaucoup de sectes, qu’ils tiraient vanité de la doctrine, comme s’ils l’avaient tirée d’eux-mêmes et non reçue d’en haut, comme si les dogmes de la vérité leur fussent venus d’ailleurs que de la grâce de Dieu, l’Apôtre voulait réduire cette vaine enflure ; et c’est pourquoi, dès le début de son épître, il fait valoir sa vocation. C’est comme s’il disait : Si moi, qui suis votre maître, je n’ai rien tiré de mon propre fonds, si je n’ai pas prévenu Dieu dans ma conversion, si je n’ai fait que répondre à une vocation, comment vous, mes disciples, vous qui avez reçu de moi les dogmes, pouvez-vous en tirer vanité comme si vous les aviez trouvés vous-mêmes ? Au reste, cette pensée se trouve explicitement exprimée plus loin : Qui est-ce qui met de la différence entre vous ? Qu’avez-vous que vous n’ayez reçu ? Que si vous l’avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous comme si vous ne l’aviez point reçu ? (1Co 4, 7)

Ainsi donc ce mot de vocation mis par l’Apôtre en tête de son épître est à lui seul une leçon d’humilité, il fait évanouir l’enflure, il rabaisse l’orgueil. Rien ne dompte et ne confient mieux les passions de l’homme que l’humilité, que la modestie, que la simplicité, que l’opinion vraie et non exagérée qu’on a de soi. Aussi le Christ, révélant pour la première fois la doctrine céleste, commence-t-il par exhorter à l’humilité, et dès qu’il ouvre la bouche pour instruire, la première loi qu’il porte est celle-ci : Bienheureux les pauvres d’esprit ! (Mat 5, 3) Comme celui qui projette de bâtir une grande et magnifique maison, établit d’abord un fondement en rapport avec l’édifice, afin qu’il puisse sans fléchir en supporter la ruasse énorme, ainsi le Christ, sur le point d’élever l’édifice de la religion dans les âmes ; voulant avant tout poser un fondement solide, inébranlable, choisit la vertu d’humilité pour faire porter sur elle toute la vaste construction qu’il médite, parce qu’il sait bien qu’une fois cette base solidement assise dans les cœurs, on pourra, sans crainte, élever dessus toutes les autres parties du palais de la vertu. Bâtir sur un autre fondement, c’est se condamner à ne rien faire de durable et à travailler en vain, à l’exemple de celui qui ayant construit sur le sable eut beaucoup de peine et nul profit, précisément parce qu’il avait négligé la solidité des fondements : Oui, quelque bien que nous fassions, si nous n’avons pas l’humilité, tout le fruit de nos œuvres se trouve corrompu et perdu. Et quand je dis l’humilité, je ne parle pas de celle qui n’est que dans la parole et sur la langue, mais de celle qui vit dans le cœur, dans l’âme, dans la conscience, de celle que Dieu peut seul voir. Cette vertu suffit, même ; quand elle est seule, pour nous rendre Dieu propice : témoin le publicain ; il n’avait aucune bonne œuvre à présenter, aucun acte vertueux, mais il sut dire du fond du cœur : Soyez-moi propice à moi pécheur (Luc 18, 13), et il descendit chez lui plus justifié que le pharisien, quoique ces paroles fussent moins des paroles d’humilité que de modestie et d’équité. Car avoir fait de grandes choses et no pas s’en glorifier, voilà de l’humilité, mais se sentir pécheur et l’avouer, – ce n’est que do la modestie. Si celui qui avait conscience de n’avoir fait aucun bien, s’est attiré à ce point la bienveillance de Dieu, uniquement pour en avoir fait l’aveu, de quelle faveur ne jouiront pas ceux qui, pouvant se rendre le témoignage d’avoir accompli de grandes choses, les oublient jusqu’à se placer au dernier rang ! c’est ce que fit saint Paul, lui qui était au premier rang parmi les justes, et qui se disait le dernier des pécheurs. (1 Tim 1, 15) Et non-seulement il le disait, mais il le croyait, ayant appris du divin Maître que, même après avoir fait tout ce qui nous est commandé, nous devons nous estimer des serviteurs inutiles. (Luc 17, 10) Voilà la, véritable humilité : imitez Paul vous qui avez des vertus, suivez le publicain vous qui êtes remplis de péchés ; out, confessez ce que vous êtes, frappez-vous la poitrine, formons notre esprit aux humbles pensées sur nous-mêmes. Une telle disposition est par elle-même une offrande et un sacrifice, David nous l’assure : C’est un sacrifice aux yeux de Dieu qu’un esprit brisé. Dieu ne rejettera jamais un cœur contrit et humilié. (Psa 51, 19) Il ne dit pas simplement : humilié ; il dit encore : contrit, c’est-à-dire broyé, réduit en tel état qu’il ne peut plis s’élever quoiqu’il désire de le faire. Ainsi donc n’humilions pas seulement notre âme, mais broyons-la, livrons-la à la componction : or elle se broie par le souvenir continuel de nos péchés. Ainsi humiliée, elle ne pourra plus s’élever, parce que la conscience, comme un frein que l’on serre, s’opposera à tous ses élans, la réprimera et la forcera d’être modeste en tout. Alors nous trouverons grâce devant Dieu, car il est écrit : Plus tu es grand, plus tu dois t’humilier, car tu trouveras grâce devant Dieu. (Ecc 3, 20) Or celui qui aura trouvé grâce devant Dieu ne ressentira plus aucune disgrâce, mais il pourra ; dès ici-bas, protégé par la divine grâce, traverser toutes les incommodités de ce monde, et surtout il évitera les châtiments réservés dans l’autre à ceux qui commettent le péché, la grâce de Dieu le précédant partout et aplanissant tous les obstacles sur sa route ; c’est cette grâce que je vous souhaite à tous, en Jésus-Christ Notre-Seigneur, par qui et avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. Traduit par M. JEANNIN.

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