‏ John 4:27-28

ANALYSE.

  • 1. L’homme a toujours besoin de foi. – La foi est comme le vaisseau qui nous porte sur la mer de ce monde.
  • 2. De la véritable adoration. – Humilité, abaissement de Jésus-Christ de ne pas dédaigner de s’entretenir avec une simple femme. – Respect et vénération de ses disciples. – Rien n’est égal à être aimé de Jésus-Christ. – Ce qui a attiré à saint Jean le grand amour du Sauveur : son humilité et sa grande douceur. – Saint Pierre Coryphée, ou chef et prince des apôtres. – L’humilité est le fondement de la vertu. – Vanité des richesses. – Le saint Docteur recommande l’aumône.

1. Partout, mes chers frères, partout la foi nous est nécessaire, cette foi qui est la source de toutes sortes de biens, qui opère le salut
« Qui opère le salut ». Litt. La médecine du salut.
, sans laquelle nous ne pouvons comprendre les dogmes ni les grandes vérités de notre religion : sans la foi nous sommes semblables à des gens qui tâchent de passer la mer sans navire ; ils nagent un peu de temps avec leurs mains et leurs pieds, mais aussitôt qu’ils se sont avancés, les flots les submergent : de même ceux qui se livrent à leurs propres raisonnements, font naufrage avant d’avoir rien appris, comme le dit saint Paul : « Ils ont fait naufrage en la foi ». (1Ti 1,19) Pour nous, de peur qu’un pareil malheur ne nous arrive, attachons-nous fortement à cette ancre sacrée dont aujourd’hui Jésus-Christ se sert pour attirer à lui la Samaritaine. Elle disait : « Comment, vous autres, dites-vous que c’est dans Jérusalem qu’est le lieu qu’il faut adorer ? » Et Jésus-Christ répondit. « Femme, croyez-moi, le temps est venu que vous n’adorerez plus le Père, ni sur cette montagne, ni dans Jérusalem ». Il lui révéla une très-grande vérité, qu’il n’a point découverte ni à Nicodème, ni à Nathanaël. La Samaritaine soutient que son culte vaut mieux que celui des Juifs, et s’efforce de le confirmer par l’autorité des anciens. Jésus-Christ ne répondit rien à cela. En effet, il eût été inutile alors de faire voir pourquoi les anciens avaient adoré sur la montagne, pourquoi les Juifs adoraient dans Jérusalem. C’est pour cette raison qu’il passe ce point sous silence, et laissant de côté les titres qui pouvaient être produits des deux parts, il élève son âme, montrant que ni les Juifs, ni les Samaritains n’ont rien de grand à donner à l’avenir ; et alors il marque la différence qu’il y a entre les deux cultes : d’ailleurs il déclare que les Juifs sont au-dessus des Samaritains, non qu’il préfère un des lieux à l’autre ; mais il leur accorde la primauté, pour une seule raison, qui est la suivante : Il ne s’agit pas maintenant, dit-il, de disputer sur la prééminence du lieu : quant à la manière de rendre le culte, certainement les Juifs sont préférables aux Samaritains : Car « vous adorez ce que vous ne connaissez point : pour nous, nous adorons ce que nous connaissons ».

Comment donc les Samaritains ne connaissaient-ils point ce qu’ils adoraient ? c’est qu’ils croyaient à un Dieu local et partiel. Telle est donc l’idée qu’ils avaient de Dieu, tel est le culte qu’ils lui rendaient ; c’est dans cet esprit qu’ils déclarèrent aux Perses, que le Dieu de ce lieu était en colère contre eux, ne donnant rien de plus à Dieu qu’à une idole. C’est pourquoi ils adoraient également et Dieu et les démons, confondant ainsi ce qui ne peut s’allier ensemble. Mais les Juifs, exempts de cette superstitieuse opinion, éloignés de cette erreur, regardaient celui qu’ils adoraient comme le Dieu de tout l’univers, quoique tous n’eussent pas la même foi et la même créance. Voilà pourquoi Jésus dit : « Vous adorez ce que vous ne connaissez point pour nous, nous adorons ce que nous connaissons ». Au reste, ne vous étonnez pas qu’il s’associe aux Juifs : il parle selon l’opinion de cette femme, et comme prophète des Juifs. C’est pour cela qu’il se sert de cette expression : « Nous adorons ». Car que Jésus-Christ soit adoré, c’est ce que personne n’ignore. En effet, il est de la créature d’adorer, mais il n’appartient qu’au Seigneur des créatures d’être adoré. Néanmoins il parle ici comme juif. Ce mot donc : « Nous », veut dire : nous Juifs.

Jésus-Christ relevant ainsi le culte des Juifs, se rend digne de foi ; et en écartant tout ce qui peut paraître suspect, en ôtant tout soupçon, en montrant qu’il ne donne pas la préférence aux Juifs par faveur, à cause de l’alliance qu’il a avec eux, il persuade ce qu’il dit. En effet, le jugement qu’il porte sur le lieu, dont les Juifs se glorifiaient le plus, comme d’un avantage incomparable ; cette prééminence qu’il leur ôte ; tout cela, dis-je, fait bien voir qu’il n’avait point d’égard aux personnes, mais qu’il jugeait suivant la vérité et par cette vertu prophétique qui était en lui. Après donc qu’il a tiré la Samaritaine de son, erreur et de sa fausse créance, en lui disant : « Femme, croyez-moi », et le reste, il ajoute : « Car le salut vient des Juifs », c’est-à-dire, ou parce que c’est de là que sont venus tant de biens au monde (car c’est de là que sont sorties la connaissance de Dieu, la réprobation des idoles, et aussi toutes les autres vérités : votre culte même, quoiqu’il ne soit pas pur, vous le tenez des Juifs) : ou bien c’est son avènement que Jésus-Christ appelle le salut ; mais plutôt l’on ne se tromperait point, en voyant dans l’une et l’autre chose ce salut que Jésus-Christ dit venir des Juifs. Saint Paul l’insinue même par ces paroles : « Desquels est sorti, selon la chair, Jésus-Christ même, qui est Dieu au-dessus de tout ». (Rom 9,5) Ne remarquez-vous pas l’éloge que fait Jésus-Christ de l’Ancien Testament, et comment il déclare : qu’il est la racine et la source de tous biens, et qu’il n’est nullement contraire à la loi ? puisqu’il publie que la source de tous les biens sort des Juifs. « Mais le temps vient, et il est déjà venu, que les vrais adorateurs adoreront le Père (23) ». Femme, dit-il, dans la manière d’adorer, nous sommes préférables à vous, mais désormais ce culte va finir ; il y aura un changement, non seulement de lieu, mais encore dans la manière de rendre le culte. Et en voici le commencement : Car « le temps vient, et il est déjà venu ».

2. Or comme les prophètes ont annoncé les choses futures longtemps avant qu’elles dussent arriver, ici Jésus-Christ prend la précaution de dire : « Le temps est déjà venu ». Ne croyez pas, dit-il, que cette prédiction ne doive s’accomplir qu’après une longue suite d’années : son accomplissement est présent, le salut est à la porte, et « déjà le temps est venu, que les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ». Quand il a dit : « Les vrais », dès lors il a également exclu et les Juifs et les Samaritains : quoique ceux-là valussent mieux que ceux-ci, ils sont pourtant très-inférieurs aux adorateurs qui leur devaient succéder ; ils le sont autant que la figure est au-dessous de la vérité. Par ce nom de « vrais adorateurs », Jésus-Christ entend l’Église, qui est elle-même une vraie adoration, et un culte digne de Dieu. « Car ce sont là les adorateurs que le Père cherche ». (Jn 4,23) Si donc ce sont là les adorateurs que le Père cherchait, ce n’est point par sa propre volonté qu’autrefois les Juifs l’ont adoré de la manière qu’ils faisaient, mais c’est par condescendance qu’il l’a permis, afin de former et d’introduire dans la suite les vrais adorateurs. Qui sont-ils donc, les vrais adorateurs ? Ce sont ceux qui n’enferment point le culte dans un lieu, et qui adorent Dieu en esprit, comme dit saint Paul Dieu « que je sers par le culte intérieur de mon esprit dans l’Évangile de son Fils » (Rom 1,9) ; et encore : « Je vous conjure de lui offrir vos corps », comme « une hostie vivante et agréable à ses yeux », pour lui rendre « un culte raisonnable et spirituel ». (Rom 12,1)

Quand Jésus-Christ dit : « Dieu est esprit (24)», il ne veut marquer autre chose, sinon qu’il est incorporel ; il faut donc que le culte que nous rendons à un Dieu incorporel soit incorporel lui-même, et que nous lui offrions nos adorations par ce qu’il y a dans nous d’incorporel, je veux dire par l’âme et par l’esprit pur. Voilà pourquoi Jésus-Christ dit : « Et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité ». Comme les Samaritains et les Juifs négligeaient leur âme, et avaient au contraire un grand soin de leur corps, qu’ils purifiaient soigneusement en toutes manières, il leur apprend que ce n’est point par la pureté du corps qu’il faut honorer l’incorporel, mais par ce qu’il y a d’incorporel en nous, c’est-à-dire par l’esprit. N’offrez donc pas à Dieu des brebis et des veaux, mais offrez-vous vous-mêmes à lui en holocauste : c’est là lui offrir une hostie vivante. Il faut adorer en vérité.

Dans l’ancienne loi, toutes choses étaient des figures, savoir, la circoncision, les holocaustes, les sacrifices, l’encens. Dans la nouvelle, il n’en est pas de même : tout est vérité. En effet, ce n’est point la chair qu’on doit circoncire, mais les mauvaises pensées : il faut se crucifier soi-même, et retrancher, immoler les désirs honteux de la concupiscence. Voilà ce qui parut obscur à la Samaritaine : son esprit n’ayant pu atteindre à la sublimité de ces paroles, elle hésite, elle doute, elle dit : « Je sais que le Messie, c’est-à-dire, le CHRIST, doit venir (25) ». Jésus lui dit : « C’est moi-même qui vous parle (26) ». Comment les Samaritains pouvaient-ils attendre le CHRIST, eux qui ne recevaient que Moïse ? Grâce aux livres mêmes de Moïse. Au commencement de ses livres, Moïse annonce et fait connaître le Fils. En effet, cette parole : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance » (Gen 1,26), s’adresse au Fils ; c’est le Fils qui parle à Abraham dans sa tente (Gen 18) : Jacob l’annonce prophétiquement en ces termes : « Le sceptre ne sera point ôté de Juda ; ni le Prince qui est de sa race, jusqu’à la venue a de celui à qui il est réservéGen 18) : Jacob l’annonce prophétiquement en ces termes : « Le sceptre ne sera point ôté de Juda ; ni le Prince qui est de sa race, jusqu’à la venue a de celui à qui il est réservé
C’est-à-dire : « De celui à qui le sceptre est réservé », c’est la leçon des Septante, et celle de notre texte.
, et il est l’attente des nations ». (Gen 40,9-10) Moïse aussi lui-même le prédit : « Le Seigneur votre Dieu vous suscitera un Prophète comme moi, d’entre vos frères : c’est lui que vous écouterez ». (Deu 18,15) Et encore ce qui est écrit du serpent, de la verge de Moïse, d’Isaac, du bélier, et plusieurs autres choses qu’on peut voir et recueillir dans l’Ancien Testament, prédisaient toutes l’avènement du CHRIST.

Et pourquoi, direz-vous, Jésus-Christ ne s’est-il pas servi de ces figures et de ces preuves pour persuader cette femme ? Il a cité le serpent à Nicodème, à Nathanaël il a rapporté les prophéties, et à celle-ci il n’a fait aucune mention de toutes ces choses ? Pourquoi cela, et quelle en est la raison ? C’est que ceux-là étaient des hommes versés dans les saintes Écritures, et que celle-ci n’était qu’une pauvre femme, simple et grossière, sans connaissance de ces Livres saints. Voilà pourquoi, dans l’entretien que Jésus a avec elle, il n’emploie pas ces figures, mais par l’eau, et par la prophétie, il l’attire à lui : c’est par là qu’il rappelle dans sa mémoire le CHRIST, et enfin il se fait connaître. Que si tout d’abord il eût discouru de ces choses avec cette femme, qui ne l’interrogeait pas, elle l’aurait pris pour un homme insensé, qui parlait sans savoir ce qu’il disait mais, en réveillant peu à peu ses souvenirs, il trouve l’occasion de se découvrir à elle fort à propos. Les Juifs s’étaient souvent assemblés autour de lui, pour lui dire : « Jusqu’à quand nous tiendrez-vous l’esprit en suspens ? Si vous êtes le CHRIST, dites-le-nous » (Jn 10,24) ; sans qu’il leur répondît clairement : mais à cette femme il déclare ouvertement qu’il est le CHRIST, parce qu’elle était dans de meilleures dispositions que les Juifs : les Juifs ne l’interrogeaient pas pour s’instruire, mais toujours ils l’épiaient malignement pour le surprendre. S’ils eussent voulu s’instruire, ils en trouvaient assez le moyen dans sa doctrine, dans ses paroles, ses miracles, et les Écritures. La Samaritaine, au contraire, parlait avec simplicité et sincérité ; comme le fait voir la conduite qu’elle tint ensuite. Car elle écouta, elle crut, elle engagea les autres à croire, et en tout on voit son attention, sa fidélité et sa foi. « En même temps a ses disciples arrivèrent (27) ». Ils arrivèrent à propos, dans lé temps qu’il fallait, lorsque Jésus-Christ l’avait parfaitement instruite. « Et, ils s’étonnaient de ce qu’il parlait avec une femme. Néanmoins nul ne lui dit : Que lui demandez-vous, ou, d’où vient que vous parlez avec elle ?

3. De quoi les disciples s’étonnaient-ils ? qu’admiraient-ils ? Un accès si facile, tant d’humilité dans une si grande et si illustre personne ; qu’il ne dédaignât point de parler à une pauvre femme ; qu’il se rabaissât jusqu’à s’entretenir avec une samaritaine. Néanmoins, dans leur étonnement, ils ne demandèrent point à Jésus pourquoi il s’arrêtait à parler avec cette femme : tant ils savaient bien garder le rang de disciples ; tant était grande et profonde la vénération qu’ils avaient pour leur Maître ! S’ils n’avaient pas encore de lui l’opinion qu’ils devaient avoir, ils le regardaient pourtant, et ils l’honoraient comme un homme admirable. Souvent néanmoins ils ont paru plus hardis nomme lorsque Jean se reposa sur son sein (Jn 13,23) ; lorsqu’ils s’approchèrent de lui et lui dirent : « Qui est le plus grand dans le royaume des cieux ? » (Mat 28,1) ; lorsque les enfants de Zébédée demandent d’être assis dans son royaume, l’un à sa droite et l’autre à sa gauche (Mat 20,21). Pourquoi donc ici les disciples ne demandent-ils point à Jésus la raison de cet entretien ? Parce que, quand il s’agissait de leur propre intérêt, alors ils étaient dans la nécessité de demander ; mais ici rien ne les regardait. Au reste, ce n’est que longtemps après que Jean se reposa sur le sein de Jésus ; c’est lorsque, s’appuyant sur l’amour que Jésus lui portait, cet amour même lui inspira plus de hardiesse et de confiance. Car, parlant de soi, il dit : « C’était là le disciple que Jésus aimait ». (Jn 19,26) Est-il rien d’égal à ce bonheur ?

Mais n’en demeurons point là, mes chers frères, ne nous contentons pas d’exalter cet apôtre et de le nommer bienheureux : faisons nous-mêmes tous nos efforts pour atteindre à la félicité (les bienheureux ; imitons l’évangéliste et cherchons à connaître ce qui lui a attiré ce grand amour de Jésus-Christ. Quelle en est la cause ? Il a quitté son père, et sa barque, et ses filets, et il a suivi Jésus-Christ : mais cela lui était commun avec son frère, et aussi avec Pierre, et avec André, et avec les autres apôtres. Qu’y a-t-il donc eu en lui de si grand, de si excellent pour lui mériter un si grand amour ? Saint Jean n’a rien dit de soi, sinon qu’il était aimé ; la raison de cet amour, il l’a cachée par modestie. Qu’il fût extrêmement aimé de Jésus-Christ, cela était visible pour tout le monde : cependant nous ne voyons pas qu’il eût des entretiens avec lui, ni qu’il l’interrogeât en particulier, comme souvent le firent Pierre et Philippe, et Judas, et Thomas (Jn 13,24) ; si ce n’est une seule fois, et encore par amitié pour un de ses confrères dans l’apostolat, qui l’en avait prié. Le CORYPHÉE des apôtres lui ayant fait signe d’adresser une question, il le fit car ils avaient une vive affection fun pour l’autre. Ainsi l’on rapporte d’eux qu’ils étaient montés ensemble au Temple, qu’ils avaient prêché ensemble (Act 3,1). D’ailleurs Pierre montre souvent plus d’ardeur e de feu que les autres, et enfin c’est à lui que Jésus-Christ dit : « Pierre, m’aimez-vous plus que ne font ceux-ci ? » (Jn 21,15) Or, celui qui aimait plus que les autres, était sûrement aimé. Mais à l’égard de l’un on voyait éclater son amour pour Jésus, à l’égard de l’autre, c’était l’amour de Jésus qui paraissait visiblement. Qu’est-ce donc qui a fait aimer Jean d’un amour singulier ? Pour moi, il me semble que c’est son humilité et sa grande douceur : c’est pourquoi on remarque souvent une certaine crainte dans sa conduite.

Moïse nous l’apprend, combien est grande cette vertu de l’humilité : car c’est elle qui l’a rendu si grand. Rien, en effet, ne lui est comparable : voilà pourquoi c’est par elle que Jésus-Christ commence les béatitudes (Mat 5,3) ; voulant jeter le fondement d’un grand édifice, il a placé l’humilité la première. En effet, sans elle personne ne peut obtenir la grâce du salut : qu’on jeûne, qu’on prie, qu’on donne l’aumône, si c’est par vanité et par ostentation, tout est abominable ; comme au cou traire avec elle tout est agréable, tout est doux et aimable, tout est paix et sûreté. Conduisons-nous donc humblement, mes chers frères, conduisons-nous humblement : certes il nous sera aisé et facile de pratiquer cette vertu, si nous veillons sur nous-mêmes. O homme, qu’avez-vous enfin qui puisse vous enorgueillir ? Ignorez-vous la bassesse de votre nature ? Ne savez-vous pas que votre volonté est portée au mal ? Pensez à la mort, pensez à la multitude de vos péchés.

Peut-être vos belles actions vous inspirent de hauts sentiments et vous enflent le cœur ? mais cela même vous en fera perdre tout le fruit. Voilà pourquoi ce n’est point tant le pécheur, que l’homme de bien et de vertu, qui doit s’attacher à l’humilité. Pour quelle raison ? Parce que celui-là, sa conscience l’y force ; mais celui-ci, s’il rie veille extrêmement, bientôt un vent impétueux l’emporte, et toute sa vertu s’évanouit, comme celle du pharisien dont parle l’évangéliste (Luc 18,10). Vous faites l’aumône aux pauvres ? mais ce n’est point de votre bien ; c’est de celui qui appartient au Seigneur : c’est de ce qui vous est commun avec vos compagnons. Voilà justement pourquoi vous devez être et plus humbles et plus modestes ; prévoyant par les calamités de vos frères celles qui pendent sur vos têtes, et retrouvant en eux votre propre nature.

Peut-être ne sommes-nous pas sortis de parents si misérables ? Je le veux ; mais si les richesses sont entrées dans nos maisons, sans doute elles nous quitteront bientôt. Et encore, ces richesses, que sont-elles ? Une vaine ombre, une fumée qui s’exhale, la fleur de l’herbe, ou plutôt elles sont plus viles que la fleur de l’herbe. Pourquoi donc vous glorifier d’un peu d’herbe ? Les richesses ne viennent-elles pas, et aux voleurs, et aux impudiques, et aux femmes prostituées, et aux profanateurs des sépulcres ? Est-ce donc d’avoir de tels compagnons de richesses que vous vous glorifiez ? Vous êtes avides d’honneur ? Mais rien n’est plus propre à vous attirer de grands honneurs que l’aumône. Ceux que procurent les richesses et les dignités sont accompagnés de haine ; mais les honneurs que produit l’aumône sont libres et volontaires ; ils partent du cœur et de la conscience de ceux qui les rendent, qui ne peuvent nous les ravir. Que si les hommes ont tant de vénération et de respect pour ceux qui font l’aumône, et s’ils leur souhaitent toutes sortes de biens et de prospérités, songez à la rétribution, à la récompense que le Dieu des miséricordes leur octroiera. Travaillons donc à les acquérir, ces richesses qui demeurent toujours et que jamais on ne peut perdre, afin que, et en cette vie et en l’autre, nous soyons grands et illustres, et que nous jouissions un jour des biens éternels, parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXIV.

CETTE FEMME CEPENDANT LAISSANT LA SA CRUCHE, S’EN RETOURNA A LA VILLE, ET COMMENÇA A DIRE : A TOUT LE MONDE : – VENEZ VOIR UN HOMME QUI M’A DIT TOUT. CE QUE J’AI JAMAIS FAIT : NE SERAIT-CE POINT LE CHRIST ? (VERS. 28, 29, JUSQU’AU VERS. 39)

ANALYSE.

  • 1. Suite de l’histoire de la Samaritaine : humilité de cette femme.
  • 2. Pour quelle raison Jésus-Christ, ainsi que les prophètes, exprime souvent sa pensée par des comparaisons, des métaphores, des allégories. – Les prophètes ont semé, les apôtres ont moissonné.
  • 3. Suivre l’exemple de la samaritaine ; confesser soi-même ses péchés pour en faire pénitence. – On craint les hommes, on ne craint pas Dieu : on craint d’être déshonoré devant les hommes, et on ne craint pas de l’être devant Dieu. – On cache ses péchés aux hommes, et on ne s’efforce pas de les effacer devant Dieu par la pénitence. – Vraie pénitence, en quoi elle consiste. – Retourner au péché, c’est être semblable au chien qui retourne à ce qu’il a vomi. – Excellents moyens pour se corriger de ses vices : examiner ses péchés chacun en particulier, n’en passer aucun. – Saint Chrysostome a cru que la fin du monde était proche. – Le Seigneur arrivera subitement : se tenir toujours prêt à son avènement.

1. Il nous faut beaucoup de ferveur, il faut qu’un grand zèle nous anime, sans quoi nous ne pourrons acquérir les biens que Jésus-Christ nous a promis. Et certes, il le déclare lui-même, tantôt en disant : « Si quelqu’un ne se charge pas de sa croix et ne me suit pas, il n’est pas digne de moi ». (Mat 10,38) Et tantôt : « Je suis venu pour mettre le feu sur la terre, et que désiré-je, sinon qu’il s’allume ? » (Luc 12,49) Par ces paroles, Jésus-Christ nous apprend que son disciple doit être fervent, tout de feu et toujours prêt à s’exposer à toutes sortes de périls. Telle était la Samaritaine : son cœur était si brûlant de la parole de Jésus-Christ qu’elle venait d’entendre, que laissant là sa cruche et l’eau pour laquelle elle est allée à ce puits, elle court à la ville inviter tout le peuple à venir voir Jésus. « Venez », dit-elle, venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai jamais fait ». Remarquez son zèle, remarquez sa prudence : elle était venue puiser de l’eau, et ayant trouvé la véritable source, elle quitte, elle méprise la fontaine terrestre, pour nous apprendre, quoique par un exemple bien humble, que si nous voulons soigneusement nous appliquer à l’étude de la céleste doctrine, nous devons mépriser toutes les choses du siècle et n’en faire aucun cas. Ce qu’ont fait les apôtres, cette femme l’a fait aussi, et même avec plus d’ardeur dans la proportion de son pouvoir. Ceux-là étant appelés, ont abandonné leurs filets, mais celle-ci, volontairement, et sans que personne le lui commande, laisse sa cruche et fait l’office d’évangéliste ; sa joie lui prête des ailes, et elle n’amène pas à Jésus-Christ une ou deux personnes, comme André et Philippe, mais elle met toute la ville en mouvement et lui attire tout le peuple.

Observez avec quelle prudence elle parle. Elle n’a point dit : venez voir le Christ ; mais avec ces mêmes ménagements par lesquels Jésus-Christ avait gagné son cœur, elle attire, elle engage les autres. « Venez », dit-elle, « venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai jamais fait » ; elle n’eut point de honte de dire : « Il m’a dit tout ce que j’ai jamais fait », quoiqu’elle eût pu dire : venez voir le Prophète. Mais quand une âme est embrasée du feu divin, rien de terrestre ne la touche plus, elle est insensible à la bonne et à la mauvaise réputation, elle va où l’emporte l’ardeur de sa flamme. « Ne serait-ce point le Christ ? » Remarquez encore la grande sagesse de cette femme : elle n’assure rien, mais elle ne garde pas non plus le silence. Car elle ne voulait pas les attirer à son opinion par son propre témoignage, mais elle voulait qu’ils vinssent entendre Jésus-Christ, afin qu’ils partageassent tous son sentiment, jugeant bien que, par là, ce qu’elle avait dit acquerrait et plus de force, et plus de vraisemblance. Toutefois Jésus-Christ ne lui avait pas découvert toute sa vie, mais ce qu’elle en venait d’entendre lui fit juger qu’il avait aussi la connaissance de tout le reste. Elle n’a point dit : venez, croyez ; mais, « venez, voyez » ; ce qui, certainement, était moins fort et plus propre à les attirer. L’avez-vous bien remarquée, la sagesse de cette femme ? Elle savait, oui, elle savait à n’en point douter, qu’aussitôt qu’ils auraient goûté de cette eau, il leur arriverait ce qui lui était arrivé à elle-même. Au reste, une personne d’un esprit plus grossier aurait parlé du reproche qu’on lui avait fait dans des termes plus enveloppés ; mais cette femme déclare ouvertement sa vie, et en fait une confession publique pour attirer et gagner tout le monde à Jésus-Christ.

« Cependant ses disciples le priaient de prendre quelque chose, en lui disant : Maître, mangez (31) ». Ces mots : « ils le priaient », signifient dans leur langage : « Ils l’exhortaient ». Voyant qu’il était accablé de chaud et de lassitude, ils l’exhortaient : ce n’était point une liberté trop familière qui les portait à le presser de prendre quelque chose, mais l’amour qu’ils avaient pour leur. Maître. Que leur répondit donc Jésus-Christ ? « J’ai une viande à manger que vous ne connaissez pas (32). Ils se disaient donc l’un à l’autre : « Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ? (33) » Pourquoi donc vous étonnez vous qu’une femme, entendant nommer l’eau, ait cru qu’il s’agissait d’eau naturelle, lorsque les disciples eux-mêmes n’ont pas d’autres sentiments et ne s’élèvent à rien de spirituel ; ils doutent, tout en montrant, selon leur coutume, la vénération, et le profond respect qu’ils ont pour leur Maître, et discourent ensemble sans oser l’interroger. Ils font de même dans une autre occasion, où, souhaitant de lui demander la raison d’une chose, ils s’en abstiennent pourtant. Que dit encore Jésus-Christ ? « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé, et d’accomplir son œuvre, (34) ». Ici Jésus-Christ appelle sa nourriture le salut des hommes, en quoi il nous montre le soin extrême qu’il a de nous, et la grandeur de sa divine Providence. Car cet ardent désir que nous avons des, choses nécessaires à la vie, Dieu l’éprouve à l’égard de notre salut.

Mais faites attention à ceci : d’abord, Jésus-Christ ne découvre pas tout, mais premièrement il met l’auditeur en suspens, il le jette dans le doute, afin qu’après avoir commencé à chercher le sens de ce qu’il a entendu, tourmenté par l’incertitude, il reçoive ensuite avec plus d’empressement et de joie l’explication qu’il cherchait, et redouble d’empressement à écouter. Pourquoi donc le Sauveur n’a-t-il pas d’abord dit : Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père ? quoique cela ne fût pas tout à fait clair, ce l’était pourtant plus que ce qu’il avait déjà dit ; mais que dit-il ? « J’ai une viande à manger que vous ne connaissez pas ». Premièrement donc, comme j’ai dit, par le doute même où il les met, il les rend plus attentifs, et il les accoutume à comprendre ce qu’il dit énigmatiquement et par figures. Au resté, Jésus-Christ déclare dans la suite quelle est la volonté de son Père.

2. « Ne dites-vous pas vous-mêmes que dans « quatre mors la moisson viendra ? mais moi je vous dis : Levez vos yeux et considérez les campagnes qui sont déjà blanches et prêtes à moissonner (35) ». Voilà encore que Jésus-Christ, par des paroles simples, par une comparaison familière, élève l’esprit de ses disciples à la contemplation des choses les plus grandes et les plus sublimes : sous le nom de viande, il n’a voulu leur faire connaître autre chose, sinon que le salut futur et prochain des hommes ! Par ceux de champ et de moisson il exprime encore la même chose, c’est-à-dire cette multitude d’âmes qui était prête à recevoir la prédication. Par les yeux, il entend ici et ceux de l’âme et ceux du corps. Ils voyaient effectivement alors les Samaritains accourir en foule vers lui ; leur volonté ainsi disposée et soumise, c’est ce qu’il appelle les campagnes blanches. Comme les épis, lorsqu’ils sont blancs, sont tout prêts à moissonner, ainsi ceux-ci sont tout préparés et disposés pour le salut. Mais pourquoi Jésus-Christ n’a-t-il pas dit clairement : Les Samaritains viennent pour croire en moi ; déjà instruits par les prophètes, ils sont disposés et tout prêts à recevoir la parole et à porter du fruit ? et pourquoi les a-t-il désignés sous les noms de campagne et de moisson ? ces figures, que signifient-elles ? En effet, ce n’est pas ici seulement, mais c’est encore dans tout l’Évangile qu’il en use de la sorte : les prophètes font de même, et prédisent bien des choses sous l’enveloppe des métaphores et des figures. Quelle en est donc la raison ? l’Esprit-Saint n’a pas vainement établi cette coutume. Mais enfin pourquoi ? Pour deux raisons : la première, pour donner au discours plus de force et d’énergie, pour l’animer et le rendre plus sensible, car l’objet que représente une image naturelle excite et réveille davantage, et l’esprit qui le voit comme peint sur un tableau en est plus vivement frappé : voilà la première raison. La seconde, afin que la narration soit plus agréable et que le souvenir s’en conserve plus longtemps. En effet, rien ne se fait mieux écouter de la plupart des auditeurs, rien aussi ne les persuade davantage, qu’un discours qui nous présente les choses mêmes dont nous avons l’expérience. Cette parabole en fournit un exemple admirable.

« Et celui qui moissonne reçoit la récompense, et amasse les fruits pour la vie éternelle (36) ». Les fruits qu’on recueille de la moisson des biens de la terre ne servent point pour la vie éternelle, mais pour cette vie présente et passagère ; au contraire, ceux qui proviennent de la moisson spirituelle, sont réservés pour la vie immortelle. Voyez-vous comment, si la lettre est grossière, le sens est spirituel, et comment les paroles elles-mêmes distinguent et séparent les choses terrestres des choses du ciel ? Comme, à l’égard de l’eau, Jésus-Christ en a marqué la qualité propre par ces paroles : « Celui qui boira de cette eau n’aura jamais soif » ; de même ici, à l’égard de la moisson, il déclare que le moissonneur récolte pour la vie éternelle : « Afin que celui qui sème et celui qui moissonne se réjouissent ensemble ».

Qui est-ce qui sème?qui est-ce qui moissonne ? les prophètes ont semé, mais ce sont les apôtres qui ont moissonné (Jn 4,28). Ceux-là néanmoins n’ont pas été privés de la joie, ni de la récompense de leurs travaux, et quoiqu’ils ne moissonnent pas avec nous, ils partagent notre allégresse : car le travail de la moisson n’est pas le même que celui des semailles : là donc où il y a moins de travail, il y a aussi plus de joie : je vous ai réservés pour moissonner et non pour semer, en quoi il y a beaucoup à travailler. En effet, dans la moisson le profit est considérable et le travail n’est pas si grand, il est au contraire aisé et facile
En effet, il est toujours plus doux de recueillir que de semer.
. Au reste, par ces paroles, Jésus-Christ veut dire : la volonté des prophètes mêmes est que tous les hommes viennent à moi, la loi a proposé la voie ; ils ont semé pour produire ce fruit : le Sauveur montre aussi que c’est lui qui les a envoyés, et qu’il y a beaucoup d’affinité entre l’ancienne et la nouvelle loi ; et tout cela il le fait par cette parabole. Il cite encore ce proverbe qui était dans la bouche de tout le monde : « Car », dit-il, « ce que l’on dit d’ordinaire est vrai en cette rencontre : que l’un sème et l’autre moissonne (37) ». En effet, plusieurs disaient : Quoi ! les uns ont eu toute la peine, et les autres ont recueilli tout le fruit ? Et Jésus-Christ dit que cette parole trouve ici sa juste application : les prophètes ont travaillé, et vous, vous recueillez le fruit de leurs travaux. Il n’a point dit la récompense, car ils n’ont pas accompli gratuitement un si grand travail ; il dit seulement : le fruit.

Daniel s’est vu dans le même cas ; il cite ce proverbe : « C’est aux méchants à faire le mal
Ou : « Le mal est venu des méchants ».
. David aussi, en répandant des larmes, rappelle le même proverbe
En disant : « Les impies agiront avec impiété ». Dan 12,10.
. (1Sa 24,14) Jésus-Christ avait déjà dit auparavant : « Ainsi que celui qui sème soit dans la joie, aussi bien que celui qui moissonne ». Comme il devait dire que l’un sèmerait et l’autre moissonnerait, afin qu’on ne crût pas, comme j’ai dit, que les prophètes seraient privés de leur récompense, il ajoute quelque thèse de tout nouveau et à quoi on ne pouvait pas s’attendre, quelque chose qui n’arrive point dans les choses sensibles, irais qui distingue les choses spirituelles. Car s’il arrive dans les choses sensibles que l’un sème et que l’autre moissonne, le semeur et le moissonneur ne sont pas ensemble dans la joie ; mais l’un est dans la tristesse d’avoir travaillé pour l’autre, et celui-ci est seul dans la joie. Or, ici il n’en est pas de même : ceux qui ne moissonnent pas ce qu’ils ont semé sont dans la joie comme ceux qui moissonnent ; d’où il est visible qu’ils participent tous à la récompense. « Je vous ai envoyé moissonner ce qui n’est pas venu par votre travail : d’autres ont travaillé, et vous êtes entrés dans leurs travaux (38) ». Par ces paroles Jésus-Christ les excite et les encourage davantage. S’il paraissait dur et pénible de parcourir toute la terre et de prêcher, il fait voir au contraire que cela leur serait facile. En effet, ce qui était laborieux et causait de grandes sueurs, c’était d’ensemencer et d’amener à la connaissance de Dieu une âme qui n’en avait nulle idée.

Mais à quelle fin Jésus-Christ dit-il ceci ? Afin que, quand il les enverrait prêcher, ils ne se troublassent et ne se décourageassent point, comme s’ils étaient envoyés à une œuvre laborieuse et bien difficile. La fonction des prophètes était effectivement pénible, leur dit-il ; et les faits confirment ce que je dis, que votre tâche, à vous, est facile. Ainsi que dans la moisson il est facile d’amasser des fruits, et qu’en peu de temps on remplit l’aire de gerbes, sans attendre la saison, ni l’hiver, ni le printemps, ni les pluies ; c’est la même chose ici : les faits l’attestent assez haut. Pendant que Jésus-Christ discourait ainsi avec ses disciples, les Samaritains sortirent de leur ville et arrivèrent ; et le fruit fut amassé sur-le-champ, Voilà pourquoi il disait : « Levez vos yeux et considérez les campagnes qui sont déjà blanches ». Le Sauveur dit ces choses, et l’effet suit aussitôt, la parole. « Il y eut beaucoup de Samaritains de cette ville-là qui crurent en lui sur le rapport de cette femme, qui les assurait qu’il lui avait dit tout ce qu’elle avait jamais fait (39) ». Car ils voyaient bien que ce n’était ni par faveur, ni par complaisance, qu’elle avait loué Jésus, puisqu’il l’avait reprise de ses péchés et qu’elle n’aurait pas découvert ainsi à tout le monde la honte de sa vie pour faire plaisir à quelqu’un.

3. Suivons donc l’exemple de la Samaritaine, et que la crainte des hommes ne nous empêche pas de confesser publiquement nos péchés ; mais craignons Dieu comme il est juste de le craindre : Dieu qui à présent voit nos œuvres, Dieu qui punira un jour ceux qui maintenant ne font pas pénitence. Mais, hélas ! nous faisons tout le contraire : nous ne craignons pas celui qui nous doit juger ; et ceux dont nous n’avons rien à craindre, qui ne nous peuvent faire, aucun mal, nous les redoutons, nous ne craignons rien tant que d’être flétris par eux. Voilà pourquoi nous serons punis en cela même en quoi nous craignons de l’être
Je rirai à mon tour à votre mort, dit le Seigneur, et je me raillerai lorsque ce que vous craignez sera arrivé, lorsque le malheur un prévu tombera sur vous, etc. Pro 1,16.
 : car celui qui ne prend garde qu’à n’être point déshonora devant les hommes, et qui ne rougit point de commettre le mal devant Dieu, s’il ne fait pénitence, sera diffamé au jour du jugement, non devant une ou deux personnes, mais aux yeux de tout le monde entier. En effet, que là il se doive trouver une grande assemblée, pour voir vos bonnes et vos mauvaises œuvres, c’est ce que vous apprend la parabole des brebis et des boucs. (Mat 25,34) Saint Paul vous en avertit aussi : « Car nous devons tous », dit-il, « comparaître devant le tribunal de Jésus-Christ ; afin que chacun reçoive ce qui est dû aux bonnes ou aux mauvaises actions qu’il aura faites pendant qu’il était revêtu de son corps ». (2Co 5,40) Et encore : « Il découvrira les plus secrètes pensées du cœur ». (1Co 4,5)

Vous avez commis un péché, ou vous avez eu la pensée de le commettre, cela, à l’insu des hommes ? mais ce ne sera point à l’insu de Dieu : et cependant vous n’en êtes nullement en peine, et vous ne craignez que les yeux des hommes. Pensez donc que, dans ce jour, il ne vous sera pas possible de vous cacher aux hommes, et qu’alors tout sera exposé à nos yeux comme dans un tableau, afin que chacun prononce la sentence contre soi-même. C’est là de quoi l’exemple du riche ne nous permet pas de douter. Il vit debout devant ses yeux le pauvre qu’il avait méprisé, je veux dire Lazare, et celui qu’il avait rejeté avec horreur : maintenant il le prie de soulager sa soif d’une goutte d’eau sur le bout de son doigt. (Luc 16,49) Je vous en conjure donc, mes frères, encore que personne ne voie ce que nous faisons, que chacun de vous entre dans sa conscience, qu’il prenne la raison pour juge, et qu’à ce tribunal il fasse comparaître ses péchés. Et s’il ne veut pas qu’ils soient divulgués au jour terrible du jugement, qu’il y applique les remèdes de la pénitence et qu’il guérisse ses plaies. Car chacun peut, quoique chargé de mille plaies, chacun peut s’en aller guéri. « Si vous pardonnez », dit Jésus-Christ, « vos fautes vous seront pardonnées ; mais si vous ne pardonnez point, elles ne vous seront point pardonnées ». (Mat 6,14-15) En effet, comme les péchés noyés dans le baptême ne reparaissent plus, ainsi les autres seront effacés, si nous faisons pénitence.

Or, la pénitence consiste à ne plus commettre les mêmes péchés. « Car celui qui y retourne est semblable à un chien qui retourne à ce qu’il avait vomi » (2Pi 11, 21-22), et à celui aussi qui, comme dit le proverbe, bat le feu
« Qui bat le feu ». Ou qui remué, qui agite, qui souffle le leu celui qui retombe dans les mêmes péchés, lui est semblable ; parce qu’au lieu d’éteindre sa passion et sa concupiscence, il l’allume, de même que celui qui bat, ou souffle le feu, le ranime et l’enflamme davantage, bien loin de l’éteindre. Vid. Adag. Erasm.
, et qui tire de l’eau dans un vase percé
On sait que tirer de l’eau dans un vaisseau percé, ou dans un crible, c’est perdre son temps et sa peine ; c’est ne rien faire. Il en est de menue de celui qui retombe toujours dans les mêmes péchés qu’il a pleurés, et dont il a fait pénitence, etc.
. Il faut donc s’abstenir du vice, et de fait et de cœur, et appliquer à chaque péché le remède qui lui est contraire. Par exemple : avez-vous ravi le bien d’autrui ? avez-vous été avare ? abstenez-vous de voler, et appliquez à votre plaie le remède de l’aumône. Vous avez commis le péché de fornication ? cessez de le commettre et appliquez à cette plaie la chasteté. Vous avez terni la réputation de votre frère par votre langue ? cessez de médire et appliquez le remède de la charité. Faisons ainsi la revue de chacun de nos péchés en particulier, et n’en passons aucun ; car le temps de rendre compte est proche, certainement il est proche : c’est pourquoi saint Paul disait. « Le Seigneur est proche : Ne vous inquiétez de rien ». (Phi 4,5-6) Mais à nous, au contraire, peut-être faut-il nous dire : le Seigneur est proche, soyez dans l’inquiétude. Ces fidèles avaient de la joie d’entendre ces paroles : « Ne vous inquiétez de rien », eux qui passaient leur vie dans les calamités, dans les travaux, dans les combats. Mais à ceux qui, vivant dans les rapines et dans les voluptés, ont un terrible compte à rendre, ce n’est point cela qu’il leur faut dire, mais : le Seigneur est proche, inquiétez-vous !

Et certes la consommation du siècle n’est point éloignée, déjà le monde se hâte vers sa fin. Les guerres, la misère, les tremblements de terre, le refroidissement de la charité, la prédisent et l’annoncent. Comme le corps qui expire et qui est près de mourir est accablé de mille douleurs ; comme aussi d’une maison qui va s’écrouler se détachent du toit et des murailles bien des morceaux qui tombent à terre, de même la fin du monde est proche, et voilà pourquoi toutes sortes de maux l’attaquent de toutes parts. Si alors le Seigneur était proche, il l’est bien plus à présent ; si plus de quatre cents ans se sont écoutés depuis que saint Paul à dit : le Seigneur est proche ; s’il appelait son époque l’accomplissement des temps, à plus forte raison, du temps présent, doit-on dire qu’il est la fin du monde. Mais peut-être c’est pour cela que quelques-uns ne le croient pas. Eh ! n’est-ce pas, au contraire, une nouvelle raison de le croire ? D’où le savez vous, ô homme, que la fin n’est pas proche, que cette prédiction de saint Paul est encore loin de son accomplissement ? Comme ce n’est pas le dernier jour que nous disons être la fin de l’année, mais aussi le dernier mois, quoiqu’il soit de trente jours ; de même, quand il s’agit d’un si grand nombre d’années, un espace de quatre cents années peut être appelé la fin. Quoi qu’il en soit, dès lors l’apôtre a prédit la fin du monde.

Modérons-nous donc, changeons de vie, complaisons-nous dans la crainte de Dieu. Car dans le temps même où nous aurons le plus de confiance, lorsque nous y penserons le moins et que nous ne nous y attendrons pas, c’est alors que tout à coup le Seigneur arrivera. Voilà de quoi Jésus-Christ nous avertit, en disant : « Il arrivera, à la consommation de ce siècle, ce qui arriva au temps de Noé et au temps de Loth ». (Mat 24,37) Saint Paul nous le prédit de même : « Lorsqu’ils diront » : Nous voici en « paix » et en « sûreté, ils se trouveront surpris tout d’un coup d’une ruine imprévue, comme l’est une femme grosse des douleurs de l’enfantement ». (1Th 5,3) Qu’est-ce que cela veut dire, des douleurs d’une femme grosse ? Souvent les femmes grosses, au moment où elles jouent, dînent, sont au bain, se promènent sur la place publique, né pensent à rien moins qu’à ce qui va leur arriver, se trouvent subitement attaquées des douleurs de l’enfantement : puis donc que nous sommes également menacés d’être surpris, tenons-nous toujours prêts. On ne nous dira pas toujours ces choses, nous n’aurons pas toujours la même faculté, « Qui est celui », dit l’Écriture, « qui vous louera dans l’enfer ? » (Psa 6,5) Faisons donc pénitence en ce monde, afin que Dieu ait, pitié de nous au jour futur, et que nous obtenions le pardon entier de nos péchés. Je le demande pour nous tous, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit la gloire et l’empire, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE XXXV.

LES SAMARITAINS ÉTANT DONC VENUS LE TROUVER, LE PRIÈRENT DE DEMEURER CHEZ EUX, ET IL Y DEMEURA DEUX JOURS. – ET IL Y EN EUT BEAUCOUP, PLUS QUI CRURENT EN LUI, POUR L’AVOIR ENTENDU PARLER. – DE SORTE QU’ILS DISAIENT A CETTE FEMME : CE N’EST PLUS SUR CE QUE VOUS NOUS EN AVEZ DIT QUE NOUS CROYONS EN LUI, CAR NOUS L’AVONS OUÏ NOUS-MÊMES, ET NOUS SAVONS QU’IL EST VRAIMENT LE CHRIST, SAUVEUR DU MONDE. – DEUX JOURS APRÈS IL SORTIT DE CE LIEU, ET S’EN ALLA EN GALILÉE. (VERS. 40, 41, 42, 43, JUSQU’AU VERS. 53)

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